L'extrême-gauche dans les législatives

Avec 99 185 voix, les 159 candidats présentés par Lutte Ouvrière ont totalisé 1,11 % des suffrages exprimés dans les circonscriptions concernées.

Ce résultat est très inférieur à celui qu'Arlette Laguiller avait réalisé dans les mêmes circonscriptions au premier tour de l'élection présidentielle, le 26 avril dernier, puisque 246 826 voix s'étaient alors portées sur son nom, représentant 2,35 % des suffrages exprimés - à peu de choses près, l'équivalent de sa moyenne nationale : 2,30 %.

Et le résultat du 14 juin est de même inférieur à celui que les candidats de Lutte Ouvrière, présents à l'échelle nationale en 1978, avaient obtenu à l'époque dans ces 159 circonscriptions auxquelles nous nous sommes limités cette année. En effet, en 1978, il avait été de 1,54 % avec 157 096 voix dans ces circonscriptions, soit à peu près un tiers de voix en plus à l'époque.

Au lendemain des élections présidentielles, nous écrivions que les résultats électoraux d'Arlette Laguiller et de LO se caractérisaient par une remarquable stabilité, au travers des différents scrutins auxquels notre courant a participé, dans le passé, depuis 1973. Le fait était d'autant plus à souligner que, dans lecontexte de ces élections, nous étions le seul courant au sein de la gauche, en dehors du PS, à ne pas subir le contre-coup de ce qu'on a pu appeler « l'effet Mitterrand » et de la pression en faveur du « vote utile », c'est-à-dire du vote Mitterrand, dès le premier tour. Avec à peine plus de 15 % des suffrages exprimés, Georges Marchais réalisait le résultat électoral le plus mauvais pour le PCF depuis la Deuxième Guerre mondiale. Michel Crépeau, leader MRG, et Huguette Bouchardeau, porte-parole du PSU, obtenaient des résultats inférieurs à ceux d'Arlette Laguiller.

Il faut donc constater, au lendemain du 14 juin, que cette constance de notre électorat n'a pas résisté cette fois à la « vague rose » consécutive à la victoire de mitterrand.

Nous avons choisi, au travers de ces élections, d'exprimer notre méfiance vis-à-vis de Mitterrand et des dirigeants de la gauche et, de cette défiance, nous avons fait l'axe de nos interventions et de notre campagne dans les deux occasions. Le passé politique de Mitterrand est celui d'un homme d'État de la bourgeoisie. Même s'il adopte un style différent de celui de la droite, le personnel politique de la gauche est au service de la grande bourgeoisie, lui aussi. Cela, nous voulions l'exprimer, tout en sachant que cela nous place à contre-courant, y compris par rapport à de larges couches de travailleurs.

A contre-courant, Arlette Laguiller l'était déjà durant la campagne présidentielle, se plaçant à la gauche du PCF, sans ambiguïté vis-à-vis non seulement de Mitterrand mais aussi de Marchais. Elle avait pourtant maintenu son résultat de 1974.

Mais chacun a pu mesurer en effet lors des présidentielles que le sentiment de méfiance qui s'est exprimé sur le nom d'Arlette Laguiller était très minoritaire. Dès lors, une partie des électeurs eux-mêmes qui avaient voté pour Arlette Laguiller aux présidentielles, n'a pas vu l'utilité de refaire le même geste à peine un mois après, alors que par ailleurs le désir de « voter utile », en donnant à Mitterrand élu le Parlement qu'il demandait, était très fort.

Et dans le contexte actuel, si cela n'a rien de réjouissant, cela n'a rien non plus de surprenant.

Il n'y a pas de radicalisation dans l'électorat. L'élection de Mitterrand ne traduisait même pas - ou plus exactement pas seulement - une poussée à gauche, car elle s'est faite au détriment du PCF et, conjointement, avec l'apport d'une partie de l'électorat centriste. En dehors de toute radicalisation, une partie des électeurs n'auraient pu être amenée àfaire le geste de voter pour une candidature franchement d'extrême-gauche que si celle-ci avait eu quelque crédibilité. Ainsi, par exemple, s'il était apparu possible de faire élire comme député une candidate comme Arlette Laguiller. Mais avec le système électoral en vigueur, et venant juste après un scrutin qui n'avait pas indiqué de percée particulière en sa faveur, un bon nombre d'électeurs même favorables à Lutte Ouvrière, ne pouvaient pas espérer une telle élection et ne la jugeaient pas possible.

Dans ces conditions, et sur la base d'un certain espoir envers Mitterrand et le gouvernement Mauroy, ces électeurs ont choisi devoterpourdes candidats du PS, ou du PC.

En participant à la compétition des législatives, nous n'ignorions pas que ce que nous avons à dire n'avait que peu de chance d'être largement entendu. Nous avions d'ailleurs choisi de ne pas nous y engager sur la base du même effort qu'en 1978 - présenter des candidats à l'échelle nationale dans une élection législative représente un effort considérable pour une organisation comme la nôtre. Nous avons cependant participé parce que nous avons nos convictions politiques à défendre, et cela sur tous les terrains que les circonstances politiques nous offrent, et même si les travailleurs dans leur majorité pensent que le gouvernement actuel les représente plus ou moins.

Quelle que soit l'ampleur de la vague favorable au ps, et même si elle nous rejette à contre-courant des espoirs et des illusions qui peuvent exister parmi les travailleurs, nous nous devions d'être fidèles à nous-mêmes et de défendre dans ces élections la seule perspective qui corresponde aux intérêts à long terme de la classe ouvrière, la seule perspective qui ne la mette pas à la remorque des dirigeants du ps et de mitterrand, celle de la classe ouvrière ne comptant que sur elle-même, ne plaçant d'espérance que dans ses propres forces, sans hypothéquer son avenir par l'allégeance à mitterrand à laquelle l'invitent ses organisations politiques et syndicales, grandes et petites.

Il se peut que nous ne soyions pas entendus pendant toute une période, et que le fait d'avoir perdu des voix par rapport à 1978, sur la base de résultats déjà très minoritaires, traduise une situation qui peut durer. Nul, en fait, ne peut le savoir. Car si les travailleurs dans leur masse ont fait un choix en faveur du PS et de Mitterrand, c'est aussi parce qu'il ne leur apparaît pas d'autre choix possible sur le plan politique. Et ils l'ont fait sans doute sans nourrir de grandes illusions même s'ils ont exprimé ainsi leur aspiration à un changement.

Le phénomène est bien sûr beaucoup plus général que ses seules conséquences sur les résultats de Lutte Ouvrière. Nous parlons par ailleurs de ce qu'indiquent les résultats du PCF.

L'ensemble des candidats se réclamant de l'extrême-gauche, comme ceux du PSU, a ressenti les conséquences de la vague en faveur du PS. (Quant à l'OCI, elle n'a pas présenté de candidats après ces présidentielles où elle s'est complètement alignée sur Mitterrand, appelant à voter pour celui-ci dès le premier tour).

Après avoir été absente de la campagne des élections présidentielles, la LCR a manifestement fait le choix de n'avoir qu'une présence symbolique et locale, dans les élections législatives. Elle a choisi en particulier d'être absente de la campagne officielle à la radio et à la télévision, en ne présentant que 34 candidats. Cet effacement volontaire devant la gauche officielle complète un axe de campagne limité pour l'essentiel à réclamer une majorité PC-PS et un gouvernement de ces deux partis, à l'exclusion de ministres radicaux ou gaullistes.

Cet effort de se différencier le moins possible de la « majorité présidentielle » - dont il arrive à la LCR de se réclamer explicitement - n'a cependant pas valu à la Ligue une audience accrue dans les circonscriptions où elle s'est présentée.

Présente en 1978 sur une liste commune avec les CCA et l'OCT, la LCR avait obtenu 0,80 % des suffrages exprimés. Cette année, sur ses 34 circonscriptions, elle en obtient 0,78 % et les CCA 0,38 % sur 15 circonscriptions où leur résultat a pu être comptabilisé du fait de la présence de bulletins de vote.

Le PSU de son côté, tout en réalisant dans les circonscriptions où il était présent une moyenne supérieure aux résultats d'Huguette Bouchardeau aux présidentielles, recule tout de même par rapport aux législatives de 1978, puisque ses résultats passent de 2,25 % à 1,90 %. La politique d'alignement derrière Mitterrand ne s'est donc traduite électoralement par un progrès pour aucune des formations sur la gauche du PS qui l'ont pratiquée.

Il est indispensable qu'existe dans ce pays une formation qui défende fermement une politique autonome pour la classe ouvrière et qui ne contribue pas, si peu que ce soit, à faire dépendre son avenir de la politique de la gauche réformiste. C'est pourquoi nous avons tenu à être présents dans ces élections, indépendamment du succès que nous pourrions rencontrer et sur lequel nous n'entretenions pas d'illusions : pour qu'il y ait au moins une organisation d'extrême-gauche qui ne se laisse pas emporter par le courant opportuniste.

Nous savons que pour le moment les travailleurs font crédit à Mitterrand et à son gouvernement, qu'ils acceptent d'attendre et de leur laisser leurs chances. Mais les révolutionnaires ont à préserver une option politique, celle du refus d'embrigader la classe ouvrière derrière un gouvernement bourgeois, fût-il de gauche.

Ils ont à gagner le droit de parler et d'être écoutés parles travailleurs dans la période à venir.

L'ensemble des grands partis de gauche est associé aujourd'hui au gouvernement. Ils sont solidairement responsables de la gestion de la crise et des mesures que le gouvernement sera amené à prendre. Même si la gauche commence son pouvoir en prenantdes mesuresqui vontdans le sens des travailleurs, ou qui sont ressenties comme telles, la crise et le refus de toucher aux intérêts fondamentaux de la bourgeoisie, la rendent incapable de préserver le niveau de vie des travailleurs ou leur emploi.

Il est évidemment possible que la classe ouvrière accepte la dégradation de ses conditions d'existence, se résigne, qu'en tous les cas, elle n'en rende pas responsable la gauche au pouvoir, et qu'elle pense qu'avec la droite, ce serait bien pire.

Mais si la classe ouvrière ne se résigne pas, elle risque d'être, tôt ou tard, déçue par la gauche au pouvoir, ou en tous les cas, amenée par ses propres luttes à la confrontation avec le pouvoir politique, même si elle s'engage au début dans la lutte avec la conviction qu'avec la gauche au gouvernement, c'est des alliés qu'elle a au pouvoir.

Alors, il est indispensable que, déçus par la gauche réformiste, les travailleurs aient une autre alternative que la démoralisation ou, pire, une démagogie venue de la droite. il faut que soient préservées les chances d'une autre politique de gauche que la politique gouvernementale. il faut qu'existent au sein de la classe ouvrière des militants, engagés comme leurs camarades de travail dans l'expérience politique qui vient de commencer mais qui représentent une opposition à cette politique, et vers qui pourront se tourner les travailleurs déçus par la gauche réformiste.