France : Face à une gauche respectueuse, une droite qui est prête à miser sur la rue

Après les manifestations de petits bourgeois qui se sont succédé dans la rue au mois de mai dernier, les policiers ont pris le relais début juin. Le 3 juin, quelques centaines de policiers ont conspué Badinter devant le ministère de la Justice, quelques centaines d'autres, ou les mêmes, ont conspué Defferre devant le ministère de l'Intérieur. Mais cette fronde de la police, pour spectaculaire qu'elle soit, n'a en fait guère pris d'ampleur pour le moment. Les policiers qui ont manifesté sont minoritaires, et on ne peut pas dire aujourd'hui que le gouvernement soit directement menacé par son propre appareil d'État. Non, pour le moment, le gouvernement actuel n'a pas réellement de problème avec son appareil d'État, au sens où celui-ci s'insurgerait contre le verdict des urnes de 1981.

A vrai dire, en France, la social-démocratie au pouvoir n'a jamais réellement connu de rébellion de l'appareil d'État. D'abord parce que les socialistes ne sont jamais restés longtemps au pouvoir ! Par vocation pour ainsi dire, leur passage y a toujours été très transitoire. Ce fut le cas en 1936, comme en 1946, tout comme en 1956. Tout s'est toujours passé comme si la gauche avait devancé les problèmes en passant le plus rapidement possible la main à la droite dans le cadre constitutionnel. Les ministres socialistes ont bien eu des problèmes ponctuels avec des membres de l'appareil d'État. Mais ils n'ont eux-mêmes jamais eu affaire à une véritable rébellion. Et, dans une période comme celle de 1947 à 1949, lors de la guerre froide, les ministres socialistes n'eurent même pas de problème du tout : sans doute parce que le ministre de l'Intérieur socialiste, Jules Moch, sut de lui-même donner l'ordre de tirer sur les ouvriers. Et quand en 1956, Guy Mollet se trouva en délicatesse avec l'armée en Algérie, il résolut le problème en lui cédant immédiatement et en augmentant les pouvoirs des généraux d'extrême droite en Algérie.

Les seules frondes majeures qu'on ait connues en France au sein de l'appareil d'État se produisirent sous des gouvernements de droite. Ce fut principalement la fronde autour du 13 mai 1958 qui porta De Gaulle au pouvoir. Mais ce n'étaient même plus les socialistes qui gouvernaient. C'était Pflimlin, président du MRP (le grand parti de droite de l'époque) qui se trouvait à la présidence du Conseil. Ce 13 mai, le jour même de l'investiture de Pflimlin (il succédait à un radical, Félix Gaillard) il n'y avait même pas un seul ministre socialiste au gouvernement. II y a eu néanmoins une grave crise, une rébellion de l'armée en Algérie contre le gouvernement. Les socialistes, eux, se contentèrent d'aider modestement à la dénouer en jouant les entremetteurs auprès de de Gaulle réclamé par les généraux d'extrême-droite à Alger.

Ce fut encore la fronde des généraux en 1961, entraînant une fraction du corps des officiers, cette fois, contre de Gaulle et le gouvernement Debré. S'appuyant sur le mécontentement des « petits blancs » d'Algérie en colère contre la politique de dégagement de l'Algérie menée par de Gaulle, les Salan, Jouhaux, Challes et Zeller ont tenté d'entraîner l'ensemble de l'armée àrenverser le pouvoir en place, sans cependant y parvenir.

En juin 1983, le gouvernement et le président de la République ne sont pas confrontés à une contestation aussi violente de la part de tout ou d'une partie de l'appareil d'État. Pour le moment, la fronde d'une minorité de policiers, comme la contestation de la petite bourgeoisie dans la rue, ne sortent pas vraiment du cadre institutionnel. Tous ces mouvements sont suscités, ou en tout cas exploités, par la droite électorale, chiraquienne en l'occurence, fort présente, et de longue date, dans les différents corps de l'État, comme dans toutes les organisations professionnelles de la petite bourgeoisie. Profitant de positions anciennes, conquises lorsqu'il était au gouvernement, conquérant de nouvelles positions en s'appuyant sur certains mécontentements maintenant qu'il est dans l'opposition, le RPR, de simple machine électorale de la droite qu'il est, se transforme en une organisation militante au sein de toutes les couches de la petite bourgeoisie, des paysans aux petits patrons, jusqu'aux policiers ou autres couches de l'appareil d'État.

La droite en effet se met à faire faire activement de la politique à des tas de gens parmi les classes moyennes. Elle se saisit de toutes les occasions pour que cette politisation s'exprime dans la rue. Et ceci sans que les objectifs politiques d'un Chirac dépassent pour autant le cadre institutionnel. Ce sont d'ailleurs des objectifs électoraux qu'il avance, même quand il s'agit de devancer les échéances électorales par un référendum. Tout cela fait partie d'une campagne politique. Et l'expression de la grogne de la police fait partie de cette campagne destinée à montrer que l'actuelle majorité n'est plus majoritaire dans le pays. Pour le moment, la contestation au sein de l'appareil d'État est inspirée essentiellement par des hommes politiques comme Chirac qui spéculent surtout ce qui est à portée de leur main. Et l'annulation par les tribunaux administratifs de l'élection de quelques maires communistes pour fraude électorale fait partie de la même façon de cette campagne politique : pour une fois, les juges des tribunaux administratifs se sont sentis le coeur de sévir contre des pratiques dont tout le monde sait qu'elles sont aussi répandues à droite qu'à gauche.

Et si les socialistes au gouvernement rencontrent des problèmes politiques avec leur appareil d'état, cela ne dépasse pas pour le moment le jeu politique traditionnel, quasiment électoraliste. les hommes politiques du parti socialiste ont beau être dévoués corps et âme à la bourgeoisie, ils sont confrontés à une suspicion profonde de la part de l'opinion publique bourgeoise et petite-bourgeoise (les hommes politiques du PCF bien plus encore, évidemment, mais ce n'est pas cela qui est décisif tant le poids du parti communiste sur la politique gouvernementale est faible, encore que la simple présence de ministres communistes au gouvernement rend la petite bourgeoisie encore plus méfiante à l'égard du pouvoir socialiste).

II y a à cette suspicion des raisons sociales. Mais de façon plus directe, les socialistes paient auprès de la petite bourgeoisie le fait qu'ils aient été écartés longtemps du pouvoir. La petite bourgeoisie prend l'étiquette socialiste pour la réalité. Elle n'a pas eu, durant très longtemps, l'occasion de s'habituer à l'alternance côté gauche comme la petite bourgeoisie allemande ou anglaise a eu l'occasion de mesurer les sociaux-démocrates et les travaillistes. Qui se souvient, vingt-cinq ans après, de la politique effective des ministres socialistes ? Qui se souvient même qu'en 1958, de Gaulle choisit, dès son investiture, le socialiste Guy Mollet comme ministre d'État ? Vingt-cinq ans de purgatoire ont peut-être permis aux sociaux-démocrates de gagner les élections de 1981 mais laissent croire aussi à la petite bourgeoisie en cette période de crise économique qu'ils en veulent vraiment à la propriété privée ! A vrai dire, cela fait près de deux ans maintenant que la petite bourgeoisie nourrit ces sentiments-là à l'égard du gouvernement de la gauche.

Mais, ce qui risque surtout de modifier la situation aujourd'hui, c'est que la droite dans l'opposition prend moins de gants avec la légalité, le respect strict des institutions, que la gauche lorsqu'elle y était. La droite mène sa bataille politique en utilisant tous les moyens à sa portée, sans souci de fair-play. Quand il était dans l'opposition, Mitterrand ne s'était jamais servi des appareils syndicaux ouvriers pour mener une contestation politique contre la droite au pouvoir, même dans un but électoral. Les hommes de la gauche ne se sont jamais servi d'une telle pression pour précipiter l'alternance. Certes au lendemain des municipales de 1977 qui avaient vu un raz-de-marée à gauche, les socialistes avaient bien fait remarquer que la droite était désormais minoritaire dans le pays. Mais sans plus. Et ils se sont alors contentés d'attendre la prochaine échéance électorale, les élections législatives de 1978.

Au lendemain de ces municipales de 1977, Georges Séguy, Secrétaire de la CGT, déclarait : « II est parfaitement possible de poursuivre l'action syndicale de façon responsable sans tomber dans quelque provocation que ce soit... ». Voilà quel était l'état d'esprit des syndicats et de la gauche au lendemain de sa victoire électorale aux municipales, quand elle était dans l'opposition. Et en 1977, on n'a pas vu le Parti Socialiste inciter les travailleurs à descendre systématiquement dans la rue pour contester le pouvoir en place, y compris pour parvenir au pouvoir. En 1977, Mitterrand s'est contenté d'un débat télévisé très sage avec le Premier ministre de l'époque, Raymond Barre. Aujourd'hui Chirac, devant les échéances électorales, parle de referendum. La gauche dans l'opposition critiquait mais n'agissait guère. La droite dans l'opposition, elle, utilise toutes les pressions sociales à sa portée, dans la petite bourgeoisie comme au sein de l'appareil d'État, et entretient une contestation politique permanente à l'égard du gouvernement.

Alors peut-être Chirac joue-t-il avec le feu et risque-t-il une crise institutionnelle qui dépasse ses objectifs électoraux.

Mais la droite politique n'a jamais craint de prendre ce risque-là.

De toute façon, nous n'en sommes pas là, et l'agitation politique de la droite atteint ses objectifs dans la mesure où elle suffit à faire reculer le gouvernement. Pour le moment, cela ne signifie pas qu'elle obtienne pour autant une réponse de masse. La petite bourgeoisie mobilisée reste très minoritaire. Les policiers contestataires aussi. L'armée, elle, ne bronche pas. Il faut dire que Charles Hernu y met du sien, n'ayant pas quitté le garde-à-vous depuis deux ans.

Seulement les choses peuvent changer et aller plus vite qu'on ne croit.

Le plus dangereux dans la situation, ce ne sont pas les ambitions de la droite, ni sa mobilisation au sein de la petite bourgeoisie, ni même ses campagnes politiques, au sein de l'appareil d'État y compris. Le plus dangereux, c'est l'attitude du Parti Socialiste qui donne gage sur gage et ne sait plus quoi faire pour en donner plus encore. Ainsi sous prétexte de prendre des sanctions contre elle, il vient en fait d'en redonner à la police en remplaçant deux chefs révoqués par deux hommes notoirement de droite dont un ami de Chirac !

Mais le gouvernement a beau donner des gages, il ne désarme personne. ii donne seulement l'image d'une faiblesse toujours plus grande. ii montre sa faiblesse sociale d'abord, puisqu'il ne répond pas par des manifestations aux manifestations de rue de la petite bourgeoisie. et il montre une faiblesse politique encore plus flagrante puisqu'à chaque fronde d'un corps social particulier, il donne des gages supplémentaires. et à chaque fois, les politiciens socialistes se déconsidèrent un peu plus, à commencer auprès des membres de l'appareil d'état qui n'ont jamais parié leur carrière sur des perdants...

Alors, pour le moment, non, il n'y a pas de crise politique. Mais si les conflits économiques s'aggravent, si la petite bourgeoisie se sent touchée réellement par la crise (pour le moment ce n'est pas le cas), si alors la petite bourgeoisie se retrouve massivement dans la rue, elle aura le coeur à droite. Car la gauche se sera discréditée, et la droite l'aura préalablement échauffée. Mais aujourd'hui, la petite bourgeoisie n'est pas dans la rue et tout cela reste hypothétique.

Il reste bien sûr les réactions possibles de la classe ouvrière. Le drame serait que ses réactions soient faibles, désordonnées, dispersées, accusant plus sa faiblesse, son manque d'organisation et de perspectives, que sa force. Car de telles réactions encourageraient plus l'adversaire qu'elles ne le dissuaderaient. C'est ce qui est à craindre car, du point de vue de la désorganisation des travailleurs et de leur manque de perspectives, la gauche garde une redoutable efficacité.

Certes, dans le contexte actuel, il n'y a pas de menace politique directe contre les travailleurs, ni de coup de torchon prévisible dans l'immédiat du côté de l'appareil d'État contre le régime en place. Mais à terme, le pire est à craindre. Non pas que la droite politicienne veuille renverser l'équipe gouvernementale en place parla rue. Elle n'en a ni la force, ni même l'ambition politique. On a pu le constater lors de-l'interdiction de la manifestation prévue par les policiers en riposte aux sanctions gouvernementales, interdiction qui n'a guère soulevé de réactions indignées du côté de la droite. Celle-ci en effet ne semble pas vouloir pousser dans cette voie-là. Seulement la droite parle un langage beaucoup moins respectueux des institutions que la gauche. Et c'est précisément ce qui plaît à la petite bourgeoisie. Oui, il y a une différence d'attitude politique entre la gauche et la droite, une différence appréciée par la petite bourgeoisie et qui tourne dans le pays à l'avantage de la droite.

La gauche ne s'est jamais servie du poids social dont elle dispose pour organiser la contestation politique permanente quand elle était dans l'opposition. La droite, elle, montre qu'elle n'hésite pas une seconde.

C'est une différence qui peut mener loin.