A propos de deux grèves à la SNCF : la LCR et les comités de grève

Dans la région parisienne, récemment, plusieurs grèves se sont produites à la SNCF Parmi celles-ci, deux ont revêtu un caractère particulier : celle du triage de Villeneuve-St-Georges début décembre, et celle de « la manoeuvre et du mouvement » de la gare de Paris-Austerlitz, début janvier.

Ces deux grèves, qui ont duré chacune environ deux semaines, avaient pour objet des revendications locales, respect des jours de repos à Villeneuve, reclassement des qualifications à Paris-Austerlitz. Elles se sont terminées sans que la SNCF, fidèle à la politique qu'elle mène en ce moment, cède quoi que ce soit. Elles ne se distinguent donc ni par l'objet, ni même par la durée.

Non, l'originalité de ces mouvements, c'est que les grévistes se sont donné, sous l'influence des militants de Lutte Ouvrière, une forme d'organisation particulière. Ils ont élu, pour conduire et organiser leur grève, un comité de grève, formé de syndiqués de différentes tendances et de non-syndiqués. Ce comité de grève était directement responsable devant l'ensemble des grévistes, en l'occurrence l'assemblée générale de ceux-ci qui se réunissait chaque jour, éventuellement révocable par eux à tout moment, en tous cas sous leur contrôle permanent.

Cette forme d'organisation n'a certes rien de nouveau. L'histoire du mouvement ouvrier en a donné maints exemples et d'une tout autre ampleur que ceux, bien limités, de ces deux grèves locales de cheminots. Pourtant aujourd'hui dans ce pays, il n'est pas ordinaire que de tels organes surgissent au cours des luttes. Non seulement toute tradition en la matière est souvent perdue et effacée de la mémoire de la classe ouvrière, mais surtout, partout, les bureaucraties syndicales luttent avec la plus extrême énergie contre de telles organisations démocratiques de lutte.

Un tel comité de grève met d'abord en cause le monopole de la représentation ouvrière que les bureaucraties se sont arrogé depuis des années, et que d'ailleurs les patrons comme le gouvernement leur ont reconnu officiellement et légalement. il permet surtout de faire respecter la volonté réelle des travailleurs en lutte, et ainsi de faire échec aux manoeuvres de tel ou tel appareil syndical lorsque la politique de celui-ci va à l'encontre de cette volonté. combien de fois n'a-t-on pas vu des directions syndicales décider de la fin d'une grève, malgré la volonté de la majorité des travailleurs et sans que ceux-ci aient la moindre possibilité de s'y opposer, parce qu'ils ne s'étaient pas donné une organisation pour faire respecter leur volonté. par contre cette fois, à paris-austerlitz par exemple, la direction du syndicat c.g.t. a bien pu s'opposer à la grève à son début, puis revenir, jour après jour, proposer aux grévistes de reprendre le travail, parce que les grévistes s'étaient donné une organisation capable de traduire leur volonté à tout moment, ils ont conduit leur mouvement comme l'entendait la majorité et ont continué la grève tant que la majorité l'estimait possible.

Une telle organisation démocratique des travailleurs en lutte, c'est celle que prône le programme des révolutionnaires communistes. C'est même sous cette forme de démocratie de classe, avec des organes de direction contrôlés par l'ensemble des travailleurs et qui ne soient le monopole d'aucune organisation, qu'ils imaginent le futur État ouvrier.

Bien sûr, dans une grève locale, sur des revendications limitées, nous sommes fort loin du pouvoir démocratique de toute la classe ouvrière. Mais dans la mesure où telle ou telle grève donne un petit exemple, même modeste, même limité, d'une organisation démocratique ouvrière de lutte, on pourrait attendre une approbation et un soutien de tous ceux qui se disent communistes révolutionnaires.

Or l'attitude de la Ligue Communiste Révolutionnaire à propos des deux grèves de Villeneuve et de Paris-Austerlitz, montre qu'en réalité elle n'est pas réellement partisan de tels comités de grève.

Ni à Villeneuve ni à Paris-Austerlitz, la LCR n'avait de militants ni d'influence dans les secteurs en grève. Mais elle s'est expliquée assez longuement sur ces grèves soit dans son journal, Rouge, soit dans des tracts adressés directement aux cheminots pour que sa politique en la matière puisse tout de même être bien mise en lumière.

Et tout d'abord à aucun moment, ni dans ses tracts, ni dans son journal, la LCR ne souligne ni n'indique le principal rôle et la principale fonction du comité de grève : traduire et faire respecter la volonté de la majorité des travailleurs, en lutte, y compris contre une ou des directions syndicales qui ne voudraient pas l'accepter.

Certes les camarades de la LCR ne se disent pas contre le comité de grève. Ils ont même loué abondamment ceux de Villeneuve et de Paris-Austerlitz. Ils ont même distribué un tract dans divers secteurs de la SNCF de la région parisienne (après la fin de la grève, il est vrai) dans lequel ils citent en exemple l'organisation de la grève à Paris-Austerlitz et son comité de grève.

Mais de l'exemple de ParisAusterlitz, dans ce tract, ils tirent la conclusion suivante : « Le Comité de grève permet de mieux s'organiser, dans l'unité syndicale en faisant participer les syndiqués et les non-syndiqués à la lutte ». C'est la LCR qui souligne, soulignant ainsi que l'utilité essentielle, pour elle, du comité de grève, est de permettre l'unité syndicale.

L'ironie de l'histoire veut d'abord qu'ils tirent cette conclusion en s'appuyant sur un exemple qui démontre le contraire. A Paris-Austerl i tz, le comité de grève n'a ni permis l'unité syndicale, ni de « s'organiser dans l'unité syndicale ». Nous l'avons dit plus haut, la direction du syndicat CGT était manifestement et ouvertement contre la grève. Elle n'a d'ailleurs pas participé au comité de grève. Elle s'est même déclarée contre la constitution de ce comité et a attaqué celui-ci à maintes reprises aussi bien oralement que par tract. (Certes, la majorité des adhérents et même des militants CGT du secteur étaient, eux, partisans de la grève et l'ont faite, et étaient partisans du comité de grève et y ont participé ; mais l'absence de démocratie dans les organisations syndicales actuelles fait que les directions, pratiquement inamovibles, continuent à représenter le syndicat et à parler au nom de celui-ci, même contre l'avis de l'énorme majorité des syndiqués qui a rarement les moyens de faire respecter sa volonté et encore plus rarement ceux de changer une direction qui agit à l'encontre de cette volonté. C'est une des raisons pour lesquelles les syndicats ne peuvent être, en règle générale, les organes démocratiques et représentatifs des travailleurs en lutte).

En tous cas, ce que le comité de grève a permis à Paris-Austerlitz, c'est d'organiser la lutte et de faire grève malgré l'absence de toute unité syndicale, puisque la principale des directions syndicales, la CGT, s'y opposait (la CGT avait recueilli jusqu'ici l'énorme majorité des votes du secteur aux élections professionnelles, la CFDT y est très faible et les autres syndicats inexistants).

Mais cela, la LCR ne le dit pas dans ses tracts. Elle milite aujourd'hui pour l'unité syndicale et dans cette seule perspective. Cela en revient, que les camarades de la LCR le veuillent ou non, à défendre l'idée devant les travailleurs que rien n'est possible, et en particulier aucune lutte, si cette unité syndicale n'est pas faite. Et comme cette unité syndicale dépend exclusivement des directions actuelles, cela en revient même à faire dépendre exclusivement toute lutte de la bonne volonté de ces directions.

Il n'est donc pas question pour la LCR de défendre l'idée que les travailleurs peuvent lutter même si les directions syndicales ne sont pas d'accord, à condition justement qu'ils se donnent une autre organisation pour cette lutte. Il n'est pas question pour elle de mettre en évidence le rôle du comité de grève. Celui-ci est vu comme le simple trait d'union entre plusieurs organisations syndicales. Les camarades de la LCR sont tout prêts à admettre que l'on baptise comité de grève (comme les directions syndicales l'ont fait plus d'une fois) la réunion intersyndicale formée des seuls représentants des différents syndicats, ni élus, ni contrôlés par l'ensemble des travailleurs en grève, ni révocables. Au fond, ils ne voient pas de différence de nature entre ce comité de grève-là et celui élu, révocable et contrôlé par les grévistes. (Celui-ci peut être formé, bien sûr, aussi de militants syndicaux. Le militant syndical et même l'organisation syndicale qui veulent et savent représenter les intérêts des travailleurs n'ont certes aucune raison de refuser le contrôle permanent de ceux-ci. Ils le recherchent au contraire. Et d'ailleurs, dans les petits exemples dont il est question ici, aussi bien àVilleneuve qu'à Paris-Austerlitz, des militants, aussi bien CGT que CFDT, ont accepté le comité de grève, y ont participé et ont joué un rôle dirigeant en son sein).

C'est donc très naturellement que la LCR en est venue, malgré ses bonnes paroles à l'égard du comité de grève, à défendre ouvertement l'idée que la conduite de la grève doit tout de même revenir de droit aux organisations syndicales en tant que telles.

Ainsi Rouge du 6 décembre 1978 écrivait à propos de la grève de Villeneuve : « C'est donc le comité qui organise les piquets qui tournent dans les chantiers pour appeler à la solidarité. Il a obtenu le soutien de la municipalité PC Les fédérations CFDT et CGT soutiennent la grève ; quant aux sections syndicales de Villeneuve, elles se sont totalement dissoutes dans le comité de grève. Cela ne gêne-t-il pas la réalisation de certaines tâches nécessaires pour la victoire de la grève ? On peut se poser la question ».

Ainsi, que les militants et les sections syndicales se soumettent à la démocratie ouvrière, participent pleinement et sans réticence à l'organisation démocratique de tous les grévistes, voilà ce que le rédacteur de Rouge appelle « se dissoudre », voilà ce qui pour lui ne peut que « gêner la réalisation de certaines tâches ». Curieux que les partisans de l'unité ne la voient plus quand elle est parfaitement réalisée justement ! Mais en clair, c'est dire que certaines tâches sont au-dessus des forces des travailleurs en grève, qu'elles ne peuvent être que le fait des directions syndicales. Et l'article de Rouge continue en effet : « Ainsi la direction de la SNCF ne serait-elle pas beaucoup plus touchée au portefeuille si les syndicats des autres gares de triage refusaient de trier les wagons qui leur arrivent de Villeneuve où ils n'ont pu être triés du fait de la grève ? ».

Signalons, à l'intention du rédacteur de Rouge, outre le fait que ce ne sont pas les syndicats mais les cheminots qui trient les wagons (mais ne voyant plus que les « syndicats » il en vient à oublier les travailleurs), que grâce au comité de grève, pour une fois justement, les grévistes, de Villeneuve comme de Paris-Austerlitz, se sont adressés aux autres secteurs de la SNCF et sont allés leur expliquer les raisons de leur grève. C'est une chose qui, sous la direction des syndicats, ne se fait plus depuis bien longtemps justement. Que Rouge nous signale donc, dans les dix-vingt dernières années, une seule grève locale, de quelques centaines de cheminots, qui sous la direction des seuls syndicats, a pris la peine de s'adresser à tous les autres secteurs SNCF de la Région Parisienne, comme l'ont fait les grévistes d'Austerlitz, qui ont calculé qu'ils avaient joint 20 000 autres cheminots !

Mais qu'importe, pour les rédacteurs de Rouge, il y a des choses qui sont le privilège exclusif des syndicats, et hors de portée des travailleurs.

Encore plus explicitement, rouge du 11 janvier écrit, à propos de la grève de paris-austerlitz cette fois : « l'issue de la grève dépend du maintien de l'unité et donc des débats entre syndicats et assemblée des grévistes ». oublié complètement, le comité de grève ! et rouge écrit cela alors que la grève a été organisée, préparée, et dure depuis onze jours non seulement sans les syndicats mais contre le principal d'entre eux, et grâce seulement au comité.

Il ne suffit pas de donner, ici ou là, des coups de chapeau aux comités de grève ou à l'organisation démocratique des luttes ouvrières. Il ne suffit pas de pleurer sur la mauvaise volonté des bureaucraties syndicales qui entravent ou sabotent les luttes.

Si, par ailleurs, on martèle l'idée, et cette idée seulement, qu'il n'y a de lutte possible que derrière les directions syndicales et à condition qu'elles soient unies ; si devant des exemples, même limités, de grèves dans lesquelles les travailleurs ont su passer par-dessus la tête des directions syndicales, imposer leur volonté, organiser leur lutte sans elles ou même contre elles, on ne sait que redire que rien n'est possible, qu'il n'y a pas « d'issue » sans la caution et sans la direction de ces syndicats qui ne veulent pas de la lutte ; alors on démontre tout simplement qu'on se range dans les adversaires de l'organisation démocratique des luttes ouvrières et des comités de grève. Ou au mieux, pour conserver le bénéfice du doute en faveur des camarades de la LCR, qu'on n'a rien compris à ce que doivent être cette organisation et ces comités de grève. Ce qui de toute manière veut dire que la LCR ne se prépare pas et ne prépare pas ses militants à combattre pour qu'une telle organisation se mette en place en cas de montée des luttes ouvrières.

Si nous discutons de ces petits exemples, c'est que, malgré leurs limites, ils nous semblent bien significatifs des deux attitudes fondamentalement opposées qui sont celle de la LCR d'une part, de Lutte Ouvrière de l'autre, dans les conflits. La première ne veut s'adresser qu'aux syndicalistes, quelle que soit la situation, que l'ensemble des travailleurs soient mobilisés ou non. Ce sont ces syndicalistes, et eux seuls, qu'elle veut convaincre, sans tenir compte du fait que lorsque la situation change, souvent une partie de ces syndicalistes, parce qu'ils sont plus liés aux bureaucraties syndicales et subissent et reflètent plus la pression de celles-ci, se trouvent en arrière de leurs camarades de travail, y compris de ceux jusque-là moins actifs qu'eux et moins conscients de la nécessité de s'organiser.

Pour nous, c'est à l'ensemble des travailleurs que les militants révolutionnaires doivent s'adresser. La combativité comme la conscience des travailleurs peuvent changer brusquement, en particulier en période de conflit (on peut même dire que s'il n'y avait pas ces changements brusques, il n'y aurait jamais de conflit). Notre but est de nous adresser aux travailleurs les plus conscients, les plus combatifs et les plus représentatifs de leurs camarades, à chaque moment. Et s'il est vrai que, en période de calme, c'est en général dans les syndicats, sinon à leur tête, que l'on trouve ces travailleurs, ça ne l'est plus forcément en période de lutte et de mobilisation. Et à ces moments-là, ces travailleurs, qu'ils soient syndicalistes ou qu'ils ne le soient pas, ont besoin d'une forme d'organisation qui exprime la situation : c'est le rôle du comité de grève.

Nous avons une conception dynamique des luttes et de la classe ouvrière. Ce n'est pas celle de la LCR C'est pourtant la seule qui permette, dans les luttes justement, de secouer le joug des bureaucraties syndicales et de passer par-dessus les obstacles qu'elles constituent.