Six ans après mai 1968, l'extrême-gauche à l'heure des bilans

Depuis qu'en Mai 68 l'extrême-gauche est apparue au grand jour sur la scène politique française, il est de bon ton, dans la presse bourgeoise, d'annoncer périodiquement sa disparition prochaine. Depuis quelques mois, le phénomène a connu une nouvelle recrudescence : c'est à qui prophétisera la fin imminente de cette extrême-gauche, ou au minimum s'interrogera gravement sur ses chances de survie. C'est ainsi que Le Monde a récemment (5 septembre 1974) consacré une page entière à ce problème, en publiant « Deux points de vue sur l'avenir et le rôle de l'extrême-gauche », émanant de deux gauchistes, dont les titres illustraient sans équivoque les préoccupations du moment : « Mort ou transfiguration ? » et « Aux abois ? ».

Car ce qui est nouveau et qui fait que le problème mérite quelque attention, c'est que les affirmations pessimistes sur l'avenir de l'extrême-gauche ne sont plus seulement l'expression d'adversaires politiques prenant leurs désirs pour des réalités : c'est que pour la première fois la presse gauchiste elle-même est marquée par un vent de remises en cause et fait état de sérieuses inquiétudes pour l'avenir, quand elle ne tient pas des propos plus ouvertement pessimistes encore.

Cet état d'esprit était parfaitement visible dans le supplément publié cet été par l'hebdomadaire gauchisant Politique-Hebdo consacré à un « carrefour » entre différentes tendances du mouvement gauchiste. La manière dont Politique-Hebdo présentait son initiative était déjà significative d'un certain pessimisme devant la situation actuelle : « Il est significatif que les principaux courants et organisations qui composent l'extrême-gauche éprouvent l'impérieuse nécessité de remettre publiquement en question leurs analyses, leurs pratiques, leurs objectifs. La conjoncture présente a au moins le mérite de nous contraindre à sortir des ornières du sectarisme et de l'autojustification ». Mais plus significatifs encore étaient les propos attribués par la rédaction de Politique-Hebdo aux représentants de certains groupes gauchistes, où les expressions « faillite de l'extrême-gauche », « échec », « situation actuelle pas très brillante », revenaient périodiquement.

Il faut certes considérer ces propos avec la prudence qui convient lorsqu'il s'agit d'interviews. Mais on en trouve de semblables dans la presse de certains groupes gauchistes. C'est ainsi que dans un article-bilan intitulé « Six ans après, l'extrême-gauche », l'Internationale, - organe de l'AMR (le groupe français relié à la tendance Pablo) - , affirmait dans son numéro « Spécial été 74 » : « L'extrême-gauche organisée accumule échec sur échec quand il s'agit de jouer un rôle, fonctionnel et permanent, sur une base de masse (...) Au bout de quelques années c'est un passif qui se crée ; l'accumulation de ces échecs devient presque un fait politique ».

Si Rouge ne tient pas des propos aussi alarmistes, on trouve cependant dans ses colonnes l'écho de semblables préoccupations. On y affirme certes que le Front Communiste Révolutionnaire ne cesse pas de se renforcer. Mais l'heure n'est plus au « triomphalisme » d'antan, lorsqu'il s'agissait de rien de moins, pour l'ex-Ligue Communiste, que « d'organiser les électeurs rouges en militants révolutionnaires » (Titre de la première page de Rouge du 4 juin 1969). Au lendemain des élections présidentielles de 1974, les dirigeants du F.C.R. s'interrogent au contraire sur l'avenir. Et dans une étude sur « L'extrême-gauche après les élections » (publiée dans le numéro de Rouge du 28 juin 1974) on pouvait lire sous le titre « Un cours nouveau est nécessaire » : « Chaque organisation voulant aller de l'avant devra revoir en détail et approfondir ses orientations quant aux luttes ouvrières, quant à la caractérisation de l'Union de la Gauche, quant aux perspectives programmatiques à avancer. Elle devra d'autre part réexaminer son système organisationnel souvent conçu en d'autres temps, pour d'autres tâches. ».

Comment expliquer le pessimisme qui se manifeste ainsi chez les uns, ce vent de remise en cause qui souffle chez les autres ?

C'est que les désillusions sont évidemment à la hauteur de ce qu'étaient les illusions de chaque groupe au lendemain de mai-juin 68 : illusions sur la nature de la situation politique d'abord ; illusions sur les possibilités d'utiliser tel ou tel raccourci pour construire le parti révolutionnaire, ensuite ; illusions enfin de chaque groupe sur ses propres capacités à capitaliser sur le plan organisationnel les événements du printemps 68.

Il est bien certain en effet que pour ceux qui proclamaient il y a six ans que nous venions de vivre la « première phase de la révolution socialiste française » (titre du numéro spécial de juillet 1968 de Quatrième Internationale), l'avenir peut sembler n'avoir pas tenu ses promesses. Or toute l'extrême-gauche a été pratiquement unanime pour voir dans les événements de mai-juin 1968 une situation révolutionnaire. Lutte Ouvrière a été la seule tendance à expliquer qu'à aucun moment, dans les entreprises, les appareils syndicaux n'avaient vu la situation leur échapper, n'avaient été débordés, qu'à aucun moment la question du pouvoir ne s'était trouvée posée en termes d'alternative de classe.

En ce faisant, elle semblait, aux yeux de l'extrême-gauche, jouer les empêcheurs de danser la Carmagnole en rond. Les événements du printemps 1968 auraient pu être le point de départ d'un processus aboutissant à la formation d'un parti politique se situant à la gauche du PCF, regroupant la plus grande partie des militants révolutionnaires, si l'extrême-gauche s'était montrée suffisamment responsable et capable d'utiliser au mieux les possibilités de l'heure. Mais ils ne constituaient en aucun cas le premier acte de la révolution prolétarienne en France. Et il n'est pas étonnant que ceux qui se sont engagés en 1968 dans l'activité politique avec comme perspective à court terme un deuxième acte, cette fois-ci décisif, soient aujourd'hui amers et déçus. De là à parler de « faillite » de l'extrême gauche il n'y a qu'un pas, tant il est vrai que les lunettes de l'opportunisme petit-bourgeois sont aussi déformantes, et aussi grossissantes, dans les périodes de montée que dans les périodes de reflux. De là à remettre en cause « orientations », « perspectives programmatiques » et « système organisationnel », il n'y en a qu'un autre, bien dans la tradition des groupes petits-bourgeois, toujours prêts à chercher de nouveaux raccourcis vers la construction de l'organisation révolutionnaire ou la révolution socialiste.

Faillite du spontanéisme

L'une des principales leçons qui se dégage des six années qui se sont écoulées depuis mai 68, c'est pourtant l'inanité des efforts des novateurs en tout genre, cherchant dans une remise en cause du programme communiste la clé du succès. Car s'il est vrai que le bilan de l'extrême-gauche est loin d'être négatif, il est loin aussi d'être le même pour les différents courants composant cette extrême-gauche.

Depuis mai-juin 1968, le visage de celle-ci a d'ailleurs considérablement changé. Certains courants ont presque complètement disparu, du moins en tant que courants organisés. C'est ainsi que le mouvement anarchiste, dont l'idéologie avait profondément marqué, surtout dans les universités et les lycées, bien des acteurs des événements de 1968, s'est révélé incapable de profiter de cette situation pour se développer notablement. C'est ainsi, également, que les courants maoïstes, qui jouissaient il y a six ans d'une influence au moins égale à celle des courants trotskystes, sont aujourd'hui nettement passés au deuxième plan. Et qu'en leur sein, après les succès éphémères de l'ex-Gauche Prolétarienne anarcho-spontanéiste, ce sont les courants se réclamant le plus nettement de la tradition des PC staliniens (tel l'Humanité Rouge) qui organisent le plus grand nombre de militants maoïstes.

Aujourd'hui, ce sont les groupes qui se réclament du trotskysme (Lutte Ouvrière, F.C.R., AJS-OCI) qui constituent l'essentiel de l'extrême-gauche française, le deuxième rang étant tenu par des groupes ayant rompu avec le trotskysme, mais encore marqués par leurs origines (Révolution !, AMR) ou par des groupes maoïstes ayant gardé un minimum de références au programme communiste. Ainsi, ce que d'aucuns ont considéré à l'époque comme un des traits déterminants de mai 68, c'est-à-dire le développement de courants spontanéistes, n'a finalement été qu'un phénomène limité dans le temps, correspondant au caractère prépondérant qu'avait revêtu la mobilisation de la petite bourgeoisie intellectuelle, et disparaissant au fur et à mesure que les barricades de mai 68 s'enfonçaient à l'horizon. Le printemps 1968 avait vu se multiplier les chantres du spontanéisme sous toutes ses formes (anarchisant, maoïsant, ultra-gauche), condamnant définitivement les groupes se réclamant de la conception bolchevique du parti, soi-disant sclérosés et incapables, nous disait-on, de répondre aux aspirations de la jeunesse contestataire. Mais il n'aura pas fallu attendre longtemps pour que les courants spontanéistes retombent en poussière. Et le principal acquis de mai 68 qui demeure, c'est finalement aujourd'hui le renforcement de l'extrême-gauche, à travers les seuls groupes se donnant pour but la construction d'un parti révolutionnaire. Ce sont ces groupes, et eux seuls, qui ont permis à toute une fraction des jeunes ayant découvert au printemps 68 les idéaux socialistes, de continuer à militer pour ceux-ci.

Les six années écoulées depuis lors ont ainsi vu une véritable sélection sur le programme s'opérer dans les rangs de l'extrême-gauche, le programme trotskyste affirmant, malgré les erreurs et l'opportunisme de la plupart des groupes qui s'en réclament, sa supériorité sur tous les autres courants qui se réclament des idées révolutionnaires par la place prépondérante qu'occupent aujourd'hui les groupes trotskystes dans l'extrême-gauche.

Raccourcis et impasses

Mais au sein de ce mouvement trotskyste, le problème du bilan, et par voie de conséquence celui des perspectives, ne se pose pas de la même manière pour les différents groupes qui le composent. D'une part parce que le bilan objectif de chacun n'est pas le même. Et d'autre part, parce que là aussi les désillusions que certains éprouvent aujourd'hui sont à la hauteur de leurs illusions d'hier sur les voies et les moyens de la construction du parti révolutionnaire.

Pour ceux pour qui la construction de ce parti passait essentiellement par un travail d'implantation dans les entreprises, par le recrutement et la formation de militants ouvriers, par la construction de groupes révolutionnaires dans les entreprises, le bilan, pour limité qu'il soit, est incontestablement positif. Il existe aujourd'hui une extrême-gauche ouvrière, qui intervient dans la plupart des grandes entreprises de ce pays, qui a dépassé le stade de la simple propagande, qui est partie prenante dans les luttes de la classe ouvrière, et qui y joue parfois un rôle déterminant. Sans doute reste-t-il encore bien du chemin à parcourir pour aboutir à la construction d'un parti ouvrier révolutionnaire, capable de diriger les luttes de la classe ouvrière à l'échelle du pays, et de mener le prolétariat à la prise du pouvoir. Mais les succès remportés ces dernières années prouvent au moins que cet objectif peut être atteint, que malgré le poids de l'appareil stalinien, il est possible de former au sein même de la classe ouvrière des militants dévoués et compétents, qui seront demain les cadres du parti révolutionnaire. Et pour tous ceux qui sont fidèles au programme communiste, c'est-à-dire qui pensent que la classe ouvrière est la seule classe sociale qui peut accomplir la révolution socialiste, cela constitue une perspective, qui n'est sans doute pas à court terme, mais qui se suffit à elle-même.

Pour les courants qui ont au contraire tout misé sur leur implantation dans la petite bourgeoisie intellectuelle, soit en rompant ouvertement avec le marxisme, et en substituant à la lutte de classe du prolétariat la « contestation » en général (c'est-à-dire celle de la petite bourgeoisie intellectuelle en particulier), soit en construisant des théories destinées à concilier a posteriori leurs pratiques avec le fait qu'ils se réclament du programme communiste (telle est la théorie de la construction du parti « de la périphérie vers le centre » élaborée par la Ligue Communiste au lendemain de Mai 68), le problème se pose en termes bien différents. Non pas que les années qui se sont écoulées depuis mai-juin 1968 aient été vides de mobilisations étudiantes ou lycéennes. Le printemps 1973, pour ne pas remonter plus loin dans le temps, a au contraire vu se dérouler des manifestations géantes contre la loi Debré. Celui de 1974 a été marqué par des manifestations sans doute moins imposantes, mais non négligeables. Mais c'est justement par leur répétition même que les mobilisations lycéennes et étudiantes ont prouvé qu'elles ne pouvaient déboucher sur aucune perspective, et qu'elles ont démontré la carence absolue de toutes les constructions stratégiques bâties par les groupes gauchistes en 1968.

De ce que le mouvement étudiant avait effectivement, en Mai 1968, joué le rôle d'un détonateur, et du fait que les barricades de la rue Gay-Lussac avaient débouché sur la grève générale, certains en avaient conclu que l'activité des révolutionnaires en milieu étudiant pouvait pallier leur absence dans les entreprises. Mais c'était oublier, d'une part, que même en mai-juin 1968 les limites étroites de ce mode d'influence des révolutionnaires sur les événements s'étaient révélées au grand jour par le fait qu'à aucun moment la direction du mouvement, dans les entreprises, n'avait échappé aux appareils traditionnels, et d'autre part, que même compte tenu de ces limites, la relation qui s'est établie dans les faits en 1968 entre le mouvement étudiant et le mouvement ouvrier était l'exception et non la règle.

Au lendemain de mai-juin 1968, les groupes gauchistes ont milité dans la perspective de remettre en marche la mécanique qui avait abouti à la grève générale. C'était de toute manière une perspective fausse, car faute d'implantation des révolutionnaires dans les entreprises, elle n'aurait pu aboutir une nouvelle fois qu'à un mouvement qui à un moment ou à un autre aurait été repris en mains par les appareils bureaucratiques... s'il leur avait jamais échappé. Et le rôle des révolutionnaires, ce n'est pas de lancer la classe ouvrière dans la bataille, sans se soucier du résultat final, c'est de la conduire à la victoire. Mais en plus d'être une perspective politiquement fausse, c'était une perspective infiniment aléatoire comme les événements l'ont prouvé.

Depuis 1968, il y a eu en effet bien des mobilisations lycéennes et étudiantes. Il y a eu aussi bien des luttes menées par la classe ouvrière, dont un certain nombre dirigées par des militants révolutionnaires. Il y a parfois eu coïncidence de date entre les unes et les autres. Mais à aucun moment les luttes étudiantes n'ont joué un rôle analogue, même sur une échelle plus réduite, à celui qu'elles avaient joué en Mai 1968.

Quant à ceux qui avaient vu dans l'influence des courants révolutionnaires au sein de secteurs extérieurs à la classe ouvrière ( « périphériques » pour reprendre l'expression de l'ex-Ligue Communiste), ou marginaux, un moyen de construire le parti révolutionnaire en empruntant un raccourci, de gagner par la bande une influence sur la classe ouvrière sans avoir à faire le difficile effort d'un patient travail d'implantation en direction des entreprises, ils ont dû aussi déchanter, car c'est au scénario inverse que l'on a en fait assisté. La contre offensive stalinienne « du centre vers la périphérie » a visiblement été plus efficace que la stratégie « de la périphérie vers le centre » chère à l'ex-Ligue Communiste, et l'on a vu le PCF et ses organisations satellites, non seulement sortir quasiment intact, dans la classe ouvrière, de l'épreuve de mai-juin 1968 qui aurait pu lui coûter cher, mais reconquérir droit de cité dans les milieux où il paraissait disqualifié pour longtemps, le milieu étudiant et lycéen en particulier.

Orientation de classe et perspectives

Si la faillite de l'idéologie gauchiste-spontanéiste issue de mai 68 a été manifeste, celle de la politique des groupes gauchistes non spontanéistes, pour être plus discrète, n'en est donc pas moins aussi profonde, en ce sens qu'elle aboutit à priver ces groupes de toute perspective politique réelle. Et c'est bien là l'origine du malaise que ressentent aujourd'hui la plupart des groupes d'extrême-gauche.

Il ne peut en effet y avoir de perspectives révolutionnaires à long terme sur la base d'une activité essentiellement dirigée en direction des milieux petits-bourgeois, car quels que soient les succès locaux ou momentanés que l'on y remporte, ils ne peuvent déboucher sur rien. Et il ne peut y avoir aucune perspective politique tout court sur la base d'une activité gauchiste, qui ne peut, dans le meilleur des cas, que s'auto-entretenir, qu'aboutir à la répétition annuelle des mêmes scénarios, d'autant plus dépourvus de perspectives que les appareils traditionnels et l'État ont appris à tenir compte de leur existence.

Si le but, la raison d'être, de toute organisation politique sérieuse est de participer un jour à l'exercice du pouvoir, cela ne laisse que deux possibilités dans notre société : ou se situer intégralement dans le camp du prolétariat, et travailler à construire une organisation qui puisse être l'instrument permettant à celui-ci de s'emparer du pouvoir, ou trahir la classe ouvrière en ralliant les forces politiques sur lesquelles repose la domination de la bourgeoisie, y compris bien sûr les partis réformistes. Les groupes et tendances qui se situent aujourd'hui sur le terrain du gauchisme petit-bourgeois sont donc placés devant un choix limité essentiellement à trois possibilités : ou rompre avec le gauchisme, et se tourner corps et âme vers le prolétariat ; ou quitter les eaux du gauchisme pour tenter de rejoindre celles de la gauche traditionnelle, c'est-à-dire les partis réformistes ; ou enfin rester sur le terrain du gauchisme, mais renoncer alors à toute autre perspective que celle de la secte vivant sur elle-même.

L'actualité prouve d'ailleurs que ce ne sont pas là des hypothèses gratuites, par l'attraction incontestable qu'exerce actuellement le Parti Socialiste de Mitterrand sur des courants ou des militants qui se voulaient il n'y a pas si longtemps partie intégrante de l'extrême-gauche.

Rouge et l'opération mitterrand

Que ce contexte politique pèse sur la manière dont le F.C.R., par exemple, pose les problèmes, est évident à la lecture de Rouge qui écrit (dans le numéro déjà cité) : « Avec les élections présidentielles s'achève une période politique : celle de l'après-Mai 68. L'effondrement du gaullisme, la poussée électorale de la gauche, la restructuration en cours dans le mouvement ouvrier tracent les premières lignes de la période qui s'ouvre », la « restructuration en cours » étant évidemment l'opération « assises du socialisme » tentée par le PS

La perspective d'un Parti Socialiste réussissant à regrouper en son sein l'essentiel des militants du PSU et nombre de militants CFDT inquiète profondément les dirigeants du Front Communiste Révolutionnaire : « Il faut absolument que ce courant centriste, polarisé autour du PSU, ne rentre pas comme un seul homme au bercail social-démocrate - lit-on encore dans le même numéro de Rouge. Ce serait une défaite grave pour les révolutionnaires, qui les rejetterait en marge du débat en accréditant l'idée que « ça » passe et que « ça se passe » dans le PS, et en dernier ressort dans l'Union de la Gauche. Pour éviter une telle capitulation en masse, à nous d'ouvrir le débat. ».

Rouge est également inquiet pour l'évolution de la CFDT « Ny a-t-il pas d'autre solution (que l'opération Maire-Mitterrand) pour des cédétistes combattifs souhaitant donner une traduction politique à leurs luttes ? » pouvait-on lire dans le numéro de Rouge du 21 juin. Et Rouge s'inquiète même tellement qu'après avoir posé cette question, il oublie qu'il se veut un organe communiste révolutionnaire ; qu'après avoir constaté qu'à propos des prises de position du Bureau National de la CFDT en faveur de l'entrée au PS, « la « gauche » et la « droite » du syndicat se retrouvent sur des critiques de forme », il se borne à ajouter : « On ne peut en rester là. Il faut aborder le problème de fond », et publie sans un mot de commentaire des extraits d'une déclaration de la fédération Hacuitex de la CFDT affirmant que « la fédération ne peut accepter la position confédérale qui risque, à terme, de conduire notre organisation à être au service d'un parti politique quel qu'il soit et à jouer ainsi le rôle de courroie de transmission ». A croire que Rouge préférait la CFDT de 1969, apparemment apolitique (mais n'hésitant pas à l'occasion à soutenir la candidature du politicien conservateur Poher) à celle de 1974 s'engageant derrière le Parti Socialiste, parce que la première lui permettait de cultiver ses illusions sur la possibilité d'en faire une « C. F. D. T. de lutte de classe » (pour reprendre le titre d'une brochure de l'ex-Ligue Communiste).

Rouge ne semble d'ailleurs pas optimiste quant aux possibilités de voir les militants de la CFDT ou du PSU résister aux sirènes de l'Union de la Gauche et du PS « On ne peut avoir aucune illusion - lit-on dans le numéro du 16 août - S'il n'apparaît pas une alternative crédible, les éléments critiques finiront par se rallier quitte à rejoindre l'aile gauche du PS ». Mais comment faire apparaître une alternative crédible, voilà la question que Rouge se pose avec quelques années de retard.

« La restructuration en cours dans le mouvement ouvrier », pour reprendre l'expression de Rouge, n'est en effet pas tombée du ciel. Et c'est vrai qu'elle marque en partie - mais en partie seulement - un échec de l'extrême-gauche. Mais il s'agit d'un échec depuis longtemps subi, même si Rouge ne s'en est pas plus rendu compte à l'époque que toutes les autres tendances de l'extrême-gauche aujourd'hui inquiètes devant l'opération Maire-Mitterrand-Rocard (car si nous parlons surtout de Rouge, ce n'est pas en tant que cas unique, mais au contraire en tant que le plus représentatif d'une tendance générale).

L'occasion manquée

Bien des militants qui sont aujourd'hui au PSU, et qui seront sans doute demain pour la plupart au PS, bien des militants ouvriers de la CFDT qui se préparent eux aussi à entrer au PS.. (quand ce ne sont pas les mêmes, car il semble bien qu'il s'agisse du cas le plus fréquent) auraient sans doute pu, en effet, être gagnés par l'extrême-gauche révolutionnaire. Mais ce n'est pas maintenant qu'il faut chercher une « alternative crédible » à l'entrée au PS à leur offrir, comme s'il s'agissait simplement d'un effort de réflexion à faire pour trouver le gadget susceptible de les retenir sur les chemins qui mènent au PS Aujourd'hui il est trop tard. Et il est trop tard depuis des années. C'est au lendemain même de Mai 1968 que le problème se posait, quand l'ensemble de l'extrême-gauche aurait pu constituer, en s'unifiant au sein d'une seule organisation, un pôle d'attraction, non seulement pour bien des gens qui militent actuellement au PSU, ou qui se sont cantonnés à une activité syndicale se voulant plus ou moins de gauche au sein de la CFDT, mais pour des milliers de jeunes travailleurs, qui avaient découvert les révolutionnaires et leurs idées en Mai 1968, et qui attendaient la naissance d'un parti regroupant tous les « gauchistes » de l'époque.

La construction d'un tel parti n'aurait certes pas résolu tous les problèmes. Il aurait fallu encore bien des débats, et bien des luttes en son sein, bien des décantations, pour que puisse se construire une authentique direction révolutionnaire. Le succès n'était même pas garanti. Il n'est jamais garanti. Mais c'était la seule réponse à la situation créée par Mai 1968.

En dehors de Lutte Ouvrière, qui dès juin 1968 a milité pour l'unité des révolutionnaires, toutes les autres tendances de l'extrême-gauche - du moins celles qui comptaient - ont refusé une telle perspective. Chacune d'elle s'est au contraire considérée comme l'axe autour duquel se ferait la construction du parti, ou autour duquel se regrouperait la majorité des jeunes venus à la politique en mai-juin 1968. Et la Ligue Communiste ne fit pas exception à la règle, développant, surtout après les élections présidentielles de 1969, une politique qu'elle devait qualifier elle-même quelques mois plus tard de « triomphaliste ».

Mais aucune des tendances révolutionnaires issues de Mai 1968 n'avait à elle seule la force d'attraction nécessaire pour regrouper l'ensemble de ce qui aurait alors pu être la base d'un regroupement révolutionnaire. Chacune de ces tendances recruta certes, mais même dans les meilleurs cas, ce fut sans comparaison possible avec ce qu'une organisation unitaire aurait pu attirer de jeunes travailleurs, d'étudiants et de lycéens. Lassés dans leur attente, la majeure partie de ceux qui auraient pu alors venir à l'extrême-gauche se désintéressèrent peu à peu de la politique, ou se tournèrent vers les organisations traditionnelles, offrant un visage plus « sérieux que les gauchistes », ou vers une activité purement syndicale.

L'organisation qui bénéficia finalement le plus de cette arrivée de milliers de jeunes à la vie politique fut le PSU, parce qu'il avait une existence à l'échelle nationale, qu'il était considéré comme un parti et non comme un groupuscule, et que deux des « vedettes » de Mai 68, Sauvageot et Geismar, étaient l'un un militant connu du PSU et l'autre un ancien militant de ce parti.

Mais cette croissance des effectifs du PSU au lendemain de 1968 était cependant insuffisante pour permettre à ce parti de jouer le rôle qu'ambitionnaient pour lui ses dirigeants.

Quand le PSU était né, dix ans plus tôt, ses fondateurs, du moins ceux qui avaient un projet politique précis, et en particulier la fraction de l'appareil social-démocrate qui, avec les Depreux et les Verdier (et le jeune Rocard !) venait de rompre avec la SFIO, n'ambitionnaient rien de moins que de construire un parti qui pourrait un jour remplacer le parti socialiste apparemment moribond, en tant que parti de gouvernement. Le projet, pour avoir échoué, n'en était pas moins sérieux, à preuve l'intérêt que lui accorda pendant un certain temps Mendès-France, au point de donner son adhésion à ce parti. Mais la longue cure d'opposition infligée au Parti Socialiste par le gaullisme permit à celui-ci de se refaire une nouvelle virginité, et la remontée du PS ne pouvait manquer de réattirer à lui les hommes qui l'avaient quitté, parce qu'ils le croyaient condamné. Déjà la formation de la Fédération de la Gauche, après les élections présidentielles de 1965, avait vu un certain nombre de dirigeants PSU rejoindre la « vieille maison ». A plus forte raison, la réussite de l'opération Mitterrand ne pouvait-elle qu'amener la majorité des dirigeants du PSU à envisager de rentrer au bercail.

Qu'ils emmènent avec eux une partie des troupes qu'ils avaient gagnées au lendemain de Mai 68 est peut-être regrettable. Mais c'est finalement dans la logique des choses. Et ce qui est surtout regrettable, c'est que l'irresponsabilité dont ont fait preuve les gauchistes au lendemain de Mai 68 ait permis au PSU de gagner ces troupes et n'ait pas permis, par contre, d'opérer un clivage entre les militants de ce parti qui se réclamaient plus ou moins confusément de la révolution socialiste, et les réformistes bon teint.

Ce qui est plus regrettable encore, ce n'est pas tant le fait que, par PSU ou par CFDT interposés, une partie de ceux qui auraient pu être attirés, il y a six ans, par les révolutionnaires rejoignent aujourd'hui la social-démocratie, c'est que le stalinisme, qui constitue en France un facteur de stabilité sociale et un frein aux luttes ouvrières infiniment plus puissant que la social-démocratie, ait pu, toujours à cause de cette irresponsabilité des groupes gauchistes, survivre pratiquement sans dommage à Mai 68.

Rompre avec le gauchisme

Alors, il ne sert à rien aujourd'hui de chercher une « alternative crédible » à opposer au PS pour essayer de faire pièce à l'opération Maire-Mitterrand-Rocard. C'est un problème dépassé depuis déjà des années. Et la seule alternative crédible au réformisme et au stalinisme que l'on peut travailler à construire, c'est une organisation révolutionnaire solidement implantée dans les entreprises, capable d'offrir des perspectives victorieuses aux luttes des travailleurs, même si Rouge pense qu'il « faut être aveugle et sectaire comme Lutte Ouvrière » pour proférer de telles affirmations.

Parce que où était la clairvoyance de Rouge en 1969 et en 1970 ? Est-ce cette clairvoyance qui l'amène aujourd'hui, parce qu'elle découvre avec quatre ans de retard que l'extrême-gauche a manqué une occasion, à envisager de réviser ses « orientations », ses « perspectives programmatiques » et son « système organisationnel » ? Est-ce cette clairvoyance qui l'amène, comme la plupart des courants gauchistes qui se refusaient obstinément à toute perspective unitaire au lendemain de Mai 1968, alors que la situation exigeait une telle politique, à mener aujourd'hui, alors que cela ne correspond absolument plus à rien, une caricature de politique unitaire, caractérisée par des appels à toute l'extrême-gauche, en vue d'engager le débat qui serait capable de retenir les militants du PSU et de la CFDT sur la pente savonneuse (bien sûr !) qui les conduit à rejoindre le PS, caractérisée aussi par la farce de la candidature Piaget, à laquelle, six mois après, les militants du Front Communiste Révolutionnaire, et de bien d'autres groupes d'extrême-gauche, rêvent encore visiblement !

Décidément, à défaut d'être en crise, l'extrême-gauche est bien nostalgique en cette rentrée 74. Il ne sert pourtant à rien de se lamenter sur le passé et sur des occasions perdues. « Ni rire, ni pleurer, mais comprendre », aimait à répéter Trotsky après Spinoza. Et si l'extrême-gauche comprenait la nature des erreurs qu'elle a commises depuis 1968, si elle en tirait les leçons, cela vaudrait infiniment mieux que de s'attrister sur la remontée du Parti Socialiste, remontée qui a finalement bien plus d'importance sur le plan des rapports électoraux entre les grands partis de gauche, que sur le terrain de la lutte de classe.

Et les leçons à tirer du bilan de l'extrême-gauche au cours de ces six dernières années, c'est la nécessité de militer fermement en direction de la classe ouvrière, sans chercher les prétendus raccourcis opportunistes, qui ne sont au contraire qu'un moyen de s'éloigner du but que l'on prétend vouloir atteindre. C'est aussi de déterminer sa politique d'après une analyse sérieuse de la situation objective, et non d'après son humeur du moment, qu'il s'agisse d'un enthousiasme irraisonné, ou d'un pessimisme tout aussi irraisonné.

Et l'heure est d'autant moins au découragement que le bilan global de cette extrême-gauche est bien loin d'être négatif. Elle réunit toujours dans ses manifestations des cortèges aussi nombreux que ceux des années qui ont immédiatement suivi 1968 (mises à part, bien sûr, les mobilisations de masses exceptionnelles comme par exemple les obsèques de Pierre Overney). Elle a joué, ces dernières années, dans un certain nombre de conflits sociaux un rôle non négligeable. Et enfin, les dernières élections présidentielles ont montré que son audience, pour limitée qu'elle soit, avait sensiblement augmenté, les voix révolutionnaires ayant presque triplé entre 1969 et 1974.

Non, l'extrême-gauche n'est pas en train de disparaître. Elle n'est pas en crise. Ce qui est en crise, c'est le gauchisme, au sens propre du terme. Et lui doit disparaître, car il n'y a pas d'autres moyens de constituer une alternative crédible » au réformisme et au stalinisme, c'est-à-dire de construire le parti ouvrier révolutionnaire, que de rompre avec ce gauchisme.