Les États-Unis et les partis communistes européens : la détente en question ?

 

Le 22 février dernier, le général Haig, commandant américain des forces alliées en Europe, déclarait lors d'un colloque à Munich : « Pour les autres États d'Europe de l'Ouest (Haig faisait une exception pour le Portugal - NDLR), je n'accepterai pas la présence de partis communistes au pouvoir » . Sous cette forme brutale, cette déclaration était une petite bombe. Gênée, l'ambassade américaine à Paris faisait dans les heures qui suivaient une mise au point dans laquelle elle tentait d'atténuer les déclarations du général Haig mais finalement en reprenait le fond à son compte « Nous ne disons pas : nous ne tolérerons pas, nous n'accepterons pas, etc... Un tel langage est une ingérence dans les affaires intérieures d'autres pays et nous ne parlons pas comme cela. Mais nous disons : la participation de communistes au gouvernement de pays occidentaux aurait d'importantes conséquences pour l'OTAN et pour les relations des États-Unis avec ces pays ».

Plus significatif encore, depuis cette date Kissinger et Ford eux-mêmes ont cru nécessaire de répéter à plusieurs reprises cet avertissement, en des termes certes plus diplomatiques que ceux de Haig, mais qui, comme ceux de l'ambassade américaine à Paris, étaient tout de même bien clairs.

Et, sans doute pour faire bonne mesure, dans le même temps, l'ambassade américaine à Paris faisait une démarche auprès de certains leaders du Parti Socialiste Français, notamment Gaston Defferre, pour leur expliquer en quoi il serait difficile pour les États-Unis d'accepter de voir le Parti Communiste Français au gouvernement. La démarche connue, elle suscitait une série de protestations non seulement du Parti Communiste, ce qui est bien naturel, mais aussi du Parti Socialiste, ce qui est sans doute un peu plus hypocrite. Certes, le PS s'est engagé, par la signature du « Programme Commun de Gouvernement », à gouverner avec le PCF au cas où la gauche en France viendrait à gagner les élections. Mais tout de même, l'ambassade américaine n'a pu faire une telle démarche que parce qu'elle l'a jugée naturelle. Le Parti Socialiste Français, après tout, a été longtemps, comme d'autres partis sociaux-démocrates en Europe, un parti pro-américain. Il épousa très étroitement la cause des États-Unis durant la guerre froide. Encore sous De Gaulle, il fut bien souvent plus pro-américain que les dirigeants gaullistes eux-mêmes. Si les diplomates américains ont trouvé si facilement le chemin de la direction du PS, c'est donc quand même parce qu'ils le connaissent probablement bien (d'ailleurs Hernu, dirigeant du PS, était parmi les auditeurs de Haig en Allemagne).

Ceci dit, demeure la question de fond. qu'est-ce qui pousse les dirigeants américains à multiplier brusquement les avertissements de ce genre ? va-t-on vers un changement de la politique extérieure américaine, c'est-à-dire une remise en cause de la politique de détente ?

Il y a une première explication aux déclarations de Ford et Kissinger. Les États-Unis sont en pleine période électorale. Les principaux concurrents de Ford, démocrates ou républicains, sont des conservateurs qui cherchent à faire de la surenchère sur la droite de l'actuel président. L'une de leurs cibles est la politique de détente à laquelle ils reprochent de profiter à l'Union Soviétique aux dépens des États-Unis. Ainsi, Reagan, principal adversaire de Ford à l'intérieur du parti républicain, affirme que la détente n'apporte aux États-Unis « que le droit de vendre du Pepsi-Cola en Sibérie ». Kissinger, principal responsable de la politique étrangère des États-Unis, est accusé d'avoir menti pour cacher la violation des accords SALT (accords sur la limitation de l'armement entre les USA et l'URSS) par l'Union Soviétique. Et les conservateurs lui imputent la défaite des protégés américains en Angola, FNLA et UNITA, face au MPLA qui a reçu le soutien de l'Union Soviétique. Ceci d'ailleurs, bien que ce soit le Congrès qui ait mis obstacle à une aide américaine aux deux mouvements pro-occidentaux en Angola, aide que suggérait justement Kissinger.

Mais qu'importe ! Dans la bataille pour la présidence, les candidats ne se soucient sans doute pas trop ni d'affiner leurs arguments, ni de leur véracité, et pour se défendre devant l'opinion conservatrice, Ford et son ministre des Affaires étrangères doivent donc faire la preuve qu'ils sont autant que leurs adversaires capables de jouer de l'anticommunisme. Et cette seule raison pourrait parfaitement expliquer - en ce début de campagne électorale - la multiplication de leurs avertissements au sujet des partis communistes européens.

Pourtant, ils ont aussi d'autres raisons plus fondamentales. La politique de détente consiste, pour les États-Unis, à tenter de régler les problèmes qui peuvent surgir dans les différents points chauds du monde à l'amiable avec l'URSS (ou la Chine) plutôt qu'en s'opposant par la force aux éventuels alliés de l'URSS et en envoyant des troupes les combattre.

Sur la base de cette politique, après entente avec l'URSS et la Chine pour s'assurer que cela n'entraînerait pas la chute d'autres régimes pro-américains de la région, et parce qu'ils étaient incapables de gagner militairement, les États-Unis ont abandonné le Vietnam et laissé les nationalistes vietnamiens s'emparer de Saïgon.

Cela ne signifie pas qu'ils sont prêts à accepter que, un peu partout, s'installent des régimes plus ou moins liés diplomatiquement à l'URSS. Au contraire, une fois la part du feu faite dans la péninsule indochinoise, pour eux la détente signifie qu'avec l'aide de l'URSS ou de la Chine ils pourront maintenir le statu quo mondial.

Or, de ce point de vue, deux choses peuvent les inquiéter ces derniers mois les événements d'Angola et du Portugal.

Dans les deux cas, d'ailleurs, c'est beaucoup moins le résultat de ces événements dans le pays lui-même que l'exemple qu'ils pourraient donner à d'autres qui peut inquiéter les États-Unis.

En Angola, le mouvement nationaliste aidé par les armes soviétiques et les soldats cubains a écrasé ses adversaires protégés par les américains et la CIA. Certes, une fois au pouvoir, le MPLA n'a pas attendu longtemps pour se réconcilier officiellement avec Mobutu, le dictateur du Zaïre qui avait pris fait et cause pour l'UNITA et le FNLA et avait servi quasi officiellement d'intermédiaire pour transmettre à ces mouvements aide, argent, armes et mercenaires, de l'impérialisme américain. C'est déjà l'indication de la volonté du MPLA de renouer avec les États-Unis, l'indication aussi qu'il ne se sent en rien lié au camp soviétique qui l'a aidé pour prendre le pouvoir.

En soi, la prise du pouvoir par le MPLA n'est probablement pas un renfort, même pas diplomatique, pour le camp soviétique. Mais il signifie quand même une défaite pour l'impérialisme américain puisqu'avec l'aide soviétique ou cubaine un mouvement nationaliste s'est installé au pouvoir contre les États-Unis.

De même, la présence d'un ministre communiste - même pas un ministre, d'ailleurs aujourd'hui, mais un simple secrétaire d'État - ne signifie nullement que le PC Portugais est près de prendre le pouvoir à Lisbonne, ni même qu'il joue un rôle tant soit peu important dans le gouvernement ou qu'il soit capable de pousser celui-ci vers une alliance diplomatique avec l'URSS. Bien au contraire, après les événements du 25 novembre, le Portugal subit une évolution de plus en plus à droite. Et s'il est une chose au fond que démontre l'exemple du Portugal, c'est que la présence de quelques ministres communistes au sein d'un gouvernement ne remet pas forcément en cause les alliances diplomatiques d'un pays. C'est sans doute pour cela que Haig lui-même admet qu'après tout le Portugal peut bien avoir des ministres communistes.

Mais d'un autre côté, le Portugal pourrait servir d'exemple ou de prétexte à certains hommes politiques bourgeois d'Europe, d'Italie ou de France par exemple, à qui l'aide du PCF ou du PCI et son admission au gouvernement permettraient de résoudre certains problèmes de politique intérieure. Puisqu'ils l'acceptent maintenant pour le Portugal, ne serait-ce pas la preuve que les États-Unis ne voient plus d'inconvénients à ce que les partis communistes européens soient admis au gouvernement ?

Alors, outre la volonté de faire de la démagogie anticommuniste pour faire pièce à leurs adversaires électoraux américains, c'est aussi un avertissement au camp adverse et à certains de leurs alliés qu'ont voulu lancé Ford, Kissinger et Haig.

En traitant Fidel Castro de « hors-la-loi international » (parce qu'il a envoyé 12 000 soldats en Angola. Que sont donc les dirigeants américains qui envoyèrent un demi-million d'hommes au Vietnam ? ) et en expliquant que, du fait de cette intervention des Cubains en Afrique, les États-Unis ont décidé de renoncer pour le moment à aller plus avant dans la normalisation de leurs relations avec Cuba, c'est un avertissement à Cuba mais aussi à l'URSS que lancent Ford et Kissinger. Si la détente doit se traduire par des affaires comme l'Angola, si l'URSS essaie de profiter plus ou moins de cette détente, alors la détente pourrait être remise en cause, disent-ils en substance.

En expliquant qu'ils ne sont pas prêts à accepter des ministres communistes en France ou en Italie - les deux pays européens où, la question peut se trouver posée dans un temps relativement proche - , ils rappellent à l'URSS et aussi aux bourgeoisies européennes que la détente ne doit pas servir à un renversement des alliances qui affaiblirait le camp américain.

Aujourd'hui, fondamentalement, la politique de détente n'est pas remise en cause par l'impérialisme américain. Il n'a d'ailleurs aucune raison de le faire puisque même les petites bavures de l'Angola ou du Portugal ne changent finalement rien et se terminent plutôt bien pour lui. On ne peut exclure l'hypothèse que si demain les partis communistes français ou italien parvenaient au gouvernement, l'impérialisme américain les tolère dans la mesure où ces partis sauraient lui donner toutes assurances qu'ils n'entendent pas remettre les alliances en cause. Et dès aujourd'hui c'est ce que s'efforcent de répéter et le Parti Communiste Français et le Parti Communiste Italien.

Mais ces avertissements rappellent au moins que pour l'impérialisme américain la politique de détente est purement circonstancielle. Que demain il juge que cette politique le dessert, et il est tout prêt à en changer et à abandonner la détente pour revenir au containment, à la guerre froide, sinon à la guerre tout court. C'est ce qu'en termes, directs pour Haig, un peu plus diplomatiques pour Kissinger et Ford, les dirigeants américains ont cru bon de répéter ces dernières semaines.