La situation politique en France

En ce début de l'année 1977, la situation française reste marquée par la crise. Celle-ci, loin de se résorber, continue à faire sentir ses effets, en dépit du plan Barre qui a maintenant trois mois. L'inflation augmente au même rythme qu'auparavant, même si l'on s'en tient aux indices officiels, qui sont pourtant loin de refléter la réalité. Le chômage qui, selon les mêmes chiffres officiels, dépasse le million, vient de connaître une nouvelle augmentation reconnue par les statistiques gouvernementales.

On pourrait parler d'échec de la politique économique du nouveau gouvernement mis en place à la suite de la démission de Chirac, l'été dernier, si l'objectif du plan Barre avait été de maîtriser la crise de l'économie, et si l'on prenait au pied de la lettre les déclarations du gouvernement. Or il était clair, dès le départ, que non seulement le gouvernement ne disposait pas des moyens d'agir sur la crise, mais qu'il n'était nullement dans ses intentions de s'attaquer à ses effets même les plus voyants. Dans les semaines qui ont suivi sa publication, le plan Barre est apparu pour ce qu'il était : une opération démagogique et électoraliste en direction de cette bourgeoisie et de cette petite bourgeoisie qui fournissent la base électorale de la majorité actuelle, en même temps qu'il constituait le cadre d'une offensive contre le niveau de vie des travailleurs. En dehors même des mesures qui figuraient dans ce plan lorsqu'il fut rendu public, deux exemples sont venus illustrer ces deux aspects de la politique du gouvernement.

Ce fut d'abord sa réaction face à la levée de boucliers que provoqua la mise en place de la taxe professionnelle. Il a suffi alors de quelques protestations du CNPF et des organisations représentant les petites et les moyennes entreprises, pour que le gouvernement recule en quelques jours, garantissant qu'il réduirait immédiatement le taux de cette taxe lorsqu'elle avait trop augmenté. Par contre, quelques semaines plus tard, lorsqu'il s'est agi de négocier les contrats dits de progrès qui, dans la fonction publique contenaient une clause qui assurait une progression des salaires en fonction de l'évolution des indices officiels, le gouvernement a su se montrer cette fois d'une intransigeance sans faille.

D'ailleurs depuis plusieurs semaines il multiplie les déclarations rassurantes en direction des patrons, grands et petits, en leur rappelant que le blocage des prix ne devait durer que trois mois et qu'il prendrait fin le 31 décembre 1976, tandis qu'il montrait dans le même temps sa détermination à maintenir le blocage des salaires.

Électorale, la politique de l'actuel gouvernement l'est. Comme l'est celle développée par son prédécesseur, Chirac, à cette différence que lui ne s'en cache pas. Car en effet, les échéances électorales se rapprochent. D'abord celle des élections municipales qui doivent avoir lieu en mars prochain, mais aussi et surtout celle des élections législatives qui auront lieu dans quinze mois maximum, et rien ne dit qu'elles ne seront pas avancées. Au contraire, les bruits et les déclarations se multiplient qui montrent que nombreux sont ceux qui envisagent le recours à des élections anticipées. Quelle qu'en soit la date, il est indéniable que les différentes composantes de la droite s'y préparent depuis de longues semaines. C'est dans cette perspective que se situe le plan Barre. C'est aussi dans cette perspective que se situe l'opération réalisée par Chirac qui, en quelques semaines, a réussi sa mainmise sur l'UDR, devenue RPR. Chacune des fractions de la droite a entrepris de s'adresser à son électorat dans des styles différents, mais en jouant sur la même corde. En se présentant comme les défenseurs des intérêts des possédants de tous calibres, ils font les uns et les autres apparaître comme un peu plus dérisoires et dépassées, les velléités de Giscard d'Estaing de vouloir apparaître comme un président libéral.

La bataille électorale est engagée à droite, pas seulement contre la gauche, mais aussi entre les différentes composantes de cette droite. Et pour l'instant c'est cet aspect qui est le plus apparent dans l'attitude des partis de la majorité. Il s'agit pour chacun d'eux de sauver les meubles, sinon pour la droite dans son ensemble, du moins pour leur propre compte.

Au sein de cette droite, l'initiative appartient sans conteste à chirac et à l'udr-rpr. les élections partielles tout comme les sondages laissent penser que, de toutes les composantes de la majorité, ce sont les gaullistes qui tirent le mieux leur épingle du jeu.

Par ailleurs, c'est de Chirac et de ses amis politiques que dépend en fin de compte que s'ouvre ou pas une crise politique provoquée par la défection du soutien parlementaire au gouvernement. Les gaullistes iront-ils jusqu'à prendre la responsabilité d'une crise parlementaire ? Chirac s'en défend aujourd'hui. Maintenant qu'il a réussi à s'emparer de l'UDR et qu'il a réussi à se faire reconnaître par Giscard et Barre, qui tous deux l'ont reçu officiellement comme le leader de la principale composante de la majorité, il peut penser que le temps travaille pour lui, et qu'il travaille contre les autres fractions de la majorité. De toute façon, la majorité actuelle n'a pas intérêt à présenter un candidat unique lors des prochaines législatives. Au contraire, la présence de plusieurs candidats de droite qui offriraient au premier tour aux électeurs un éventail de choix plus large, lui permettrait de mieux s'en sortir. Dès lors, il n'est pas exclu qu'un accord soit négocié au sommet entre Giscard et Chirac sur le choix du meilleur moment, ou du moins mauvais, pour déclencher la campagne électorale en vue des élections législatives.

Ce choix n'est pas simple. Il y a la crise d'une part. Et d'autre part la perspective que l'Union de la gauche puisse l'emporter. Le choix de la dissolution de la Chambre implique que la majorité actuelle en accepte le risque. Un tel risque est certes inscrit dans un avenir proche puisque de toute façon les élections législatives doivent avoir lieu au plus tard dans quinze mois. Mais en avancer l'échéance est une responsabilité qu'il faudrait endosser vis-à-vis de la bourgeoisie, grande et petite.

Les choses seraient sans doute différentes si la crise s'aggravait, perspective qui n'est nullement exclue lorsqu'on observe l'évolution de la situation économique. Dans ce cas, le recours à l'Union de la gauche pour assurer la gestion de la crise se justifierait pour la bourgeoisie elle-même. Les partis de droite laisseraient volontiers à ceux de gauche l'impopularité de la gestion de la crise ; et la bourgeoisie serait peut-être mieux servie par des partis de gauche, plus à même de tromper les travailleurs que ceux de droite.

Pour l'instant la gauche parlementaire se contente d'observer et d'annoncer qu'elle est prête à prendre les responsabilités de l'austérité, quand on lui fera signe. Cependant elle préfère bien sûr laisser ce rôle à la majorité actuelle tant que faire se peut. D'autant qu'à sa manière, elle participe à la mise en place du plan Barre, en ne proposant rien qui puisse servir de cadre à la mobilisation ouvrière.

Actuellement l'attentisme de l'Union de la gauche ne se heurte pas à l'impatience de la classe ouvrière. Certes cette dernière connaît les effets du plan Barre et les ressent. Mais cela ne s'est pas traduit par une volonté de passer outre à la politique des confédérations syndicales et des partis de gauche. Tout se passe comme si les travailleurs acceptaient les raisons de ces partis, lorsque ces derniers expliquent que, dans la situation actuelle, la lutte sera difficile, que les chances d'aboutir à un succès sont minces. A quoi bon alors engager la lutte, alors que de toute façon, dans quelques mois la gauche accèdera au gouvernement ? Il y a dans cette attitude, le reflet des illusions électoralistes de la classe ouvrière, mais aussi sans doute une certaine désillusion vis-à-vis de l'Union de la gauche dont on peut se demander de quels moyens elle dispose pour affronter la crise.

Les choses vont-elles en rester là ? Les travailleurs accepteront-ils de voir leur niveau de vie se dégrader par l'inflation et le blocage des salaires ? Accepteront-ils que le chômage s'amplifie, comme le laisse présager l'annonce de licenciements massifs dans la sidérurgie et dans les industries mécaniques, tandis que le CNPF a réclamé et obtenu l'aval du gouvernement pour pouvoir licencier sans entrave ? Accepteront-ils tout cela en justifiant leur patience par l'espoir - bien maigre et bien fallacieux - que la gauche venant au pouvoir, la situation pourrait s'améliorer pour la population laborieuse ? Rien n'est moins sûr. Surtout si la crise s'aggrave.

Les militants révolutionnaires se doivent d'intervenir à partir du degré de conscience réel des travailleurs. Mais leur rôle ne consiste pas simplement à faire un constat. Il leur faut dénoncer les objectifs de la droite, qui consistent à faire payer la crise aux travailleurs et à la population laborieuse. Mais aussi ceux de la gauche qui sont les mêmes que ceux de la droite. Les militants révolutionnaires doivent profiter de toutes les occasions qui se présentent à eux pour démontrer que, la droite au pouvoir, les travailleurs doivent se battre. Mais qu'ils devront se battre au moins autant lorsque la gauche sera au gouvernement.

Abdiquer devant cette tâche, laisser croire qu'un changement positif pourrait survenir de l'accession d'une majorité de gauche au Parlement, c'est participer aux illusions électoralistes qui lient les travailleurs aux politiciens bourgeois qui s'affublent de l'étiquette de gauche.