La prétendue expérience socialiste suédoise

A la suite d'un léger déplacement de voix, la social-démocratie suédoise vient de céder la place, après plus de quarante années de présence au gouvernement - un délai suffisamment long pour constituer l'exception dans l'histoire de la social-démocratie européenne. Bien entendu, pour la droite, cet échec électoral a constitué la preuve que la population suédoise refusait de supporter plus longtemps le poids d'une machine étatique envahissante et oppressive ; alors que dans la gauche, par exemple parmi les homologues français des sociaux-démocrates suédois, on n'a voulu y voir que le recul momentané d'une « expérience socialiste », sans précédent dans ses formes comme dans sa durée.

Mais de part et d'autre et quels que soient les commentaires circonstanciels dictés par les préoccupations électoralistes qui agitent le monde politique en France, il y avait la reconnaissance implicite d'une expérience originale, celle d'un « socialisme à la suédoise ».

C'est pourtant ce qui est le plus contestable.

Qu'en est-il exactement de ce paradis social-démocrate suédois ? Comment, quand, pourquoi et dans l'intérêt de qui ont été adoptées les principales mesures réglant la vie économique et sociale ? Quel fut le rôle exact des sociaux-démocrates dans ce pays qui est encore constitutionnellement un royaume et socialement un pays capitaliste, voilà ce qui demande à être apprécié.

 

Des réformes dans l'intérêt de la bourgeoisie

Venu au pouvoir en 1932 avec un programme de lutte contre la crise, après une série de mouvements grévistes culminant dans les affrontements sanglants d'Adalen l'année précédente, le Parti Socialiste suédois ne s'en prend nullement au capitalisme, il inaugura son règne par une politique visant à résorber le chômage et à réaliser le plein emploi. Il s'agissait dans un premier temps de faire redémarrer les différents secteurs de l'économie, de lancer de vastes chantiers publics, etc. : politique de toute façon vitale pour les intérêts capitalistes, et qui sera reprise dans bien des pays européens, ne serait-ce que dans l'Allemagne hitlérienne des années 1935-36, et plus tard sous une autre forme aux USA avec le New-Deal de Roosevelt. Ensuite, il s'agissait de capitaliser sous la forme d'un contrat de paix sociale la confiance et l'accord des travailleurs. Ce fut l'objet de la convention de 1938, conclue entre la confédération syndicale LO et la confédération patronale S.A.V. Reconnaissant le droit patronal d'embauche et de licenciement, d'organisation et de répartition du travail, cette convention posait en principe la nécessité de toujours tenter de régler les problèmes par voie de négociations, au travers des institutions communes qui furent mises en place.

Cet accord, complété par une série d'autres par la suite, prévoyait l'interdiction de la grève pendant la durée de l'accord.

Avec la guerre, l'État suédois a instauré toute une série de réformes sociales en matière de retraites, allocations familiales, assurances, congés payés, aide sociale, réforme de l'enseignement, réduction de la durée du travail, etc...

Ce programme social, devenu une nécessité plus ou moins urgente dans la plupart des pays industriels avancés, l'État suédois, épargné par la guerre, disposait pour le réaliser de moyens financiers à son échelle ; et la bourgeoisie suédoise était prête à payer le prix nécessaire à la bureaucratie syndicale pour s'assurer son étroite collaboration.

Il n'y a là rien de particulièrement spécifique à la gestion social-démocrate. Pour ne prendre qu'un exemple, De Gaulle a fait plus pour intégrer les syndicats, avec l'octroi du monopole syndical aux élections, aux comités d'entreprises, et d'autres législations de concertation, que les gouvernements du Front Populaire, ou celui de Guy Mollet de 1955 à 1958. Le but recherché était le même.

La bureaucratie suédoise est en effet très puissante : LO regroupe près de 95 % des ouvriers, dont l'adhésion est quasiment obligatoire, et la cotisation retenue à la source par le patron qui la reverse au syndicat. Elle dispose de moyens considérables, possède des entreprises, dont la plus grande du bâtiment (18 000 salariés).

La centrale suédoise, par sa hiérarchie et sa discipline, s'assure un contrôle étroit des organisations locales. Ses statuts interdisent aux fédérations de lancer des grèves sans son accord, à partir du moment où elles risquent de concerner plus de 3 % de leurs effectifs : les grèves non reconnues par elle sont considérées comme illégales, et la centrale ne verse pas alors aux grévistes les indemnités prévues, financées pourtant par les cotisations ouvrières. De même, c'est au niveau de la confédération que sont négociés et conclus les accords de salaires avec le patronat, et ils s'imposent alors aux fédérations.

L'appareil syndical est étroitement lié à celui de la social-démocratie, le principe étant celui de l'affiliation collective des syndicats au Parti Socialiste. Mais dans les négociations avec le patronat, il intervient pour son propre compte, et ce n'est qu'à une date récente que le gouvernement est intervenu sur le plan législatif, dans les relations entre employeurs et salariés sur les problèmes de l'emploi et des conditions de travail. Il ne l'a d'ailleurs pas fait en fonction d'une politique délibérée d'amélioration du sort des travailleurs. La démocratie sociale que la social-démocratie se flatte de vouloir réaliser, en matière de logement, d'enseignement, de santé, s'arrête aux portes des entreprises. C'est seulement en 1972-1974 que l'État est intervenu directement en matière de sécurité de l'emploi, de sécurité du travail, de participation des travailleurs à la gestion des entreprises, conséquence de la vague de grèves sauvages qui a ébranlé la Suède de décembre 1969 à la mi-1970, la plus célèbre ayant été celle des mineurs de Laponie, tandis que 5 913 grèves illégales ont été recensées pour l'année 1970.

Les mesures prises à cette occasion vont d'ailleurs clairement dans le sens des intérêts bien compris du grand patronat, et de ses besoins en main-d'oeuvre. Il s'agit de ne pas gaspiller le potentiel de travailleurs existant, en associant à la production les ouvriers âgés, handicapés, ainsi que la main-d'oeuvre féminine. Cette nécessité poussa à une certaine rationalisation, et à une amélioration des conditions de travail.

La plupart des mesures prises ou projetées par les sociaux-démocrates suédois participent d'une même compréhension des besoins patronaux en matière de productivité du travail : donner aux travailleurs l'impression illusoire qu'ils sont plus ou moins associés, au travers des organismes syndicaux, à la gestion des entreprises (représentants dans les conseils d'administration), peut être efficace pour les faire collaborer à leur propre exploitation, et de toute façon indispensable pour associer l'appareil syndical à la gestion patronale.

 

Des circonstances particulières

La politique menée par les gouvernements socialistes suédois a été fondamentalement au service d'une gestion moderne, aussi rationalisée que possible, des affaires du grand patronat. Elle a été celle de politiciens soucieux des intérêts généraux, et à plus ou moins long terme, de la classe bourgeoise. Elle a été celle qui correspondait à la période et aux besoins du patronat suédois. Celui-ci a trouvé l'appareil et les hommes de la social-démocratie pour la mettre en oeuvre, mais le prix qu'il lui fallait payer pour cela, les contreparties à la bureaucratie syndicale, il était prêt de toute façon à le payer.

Et il avait les moyens de le faire. En ce sens, on peut dire que « l'originalité » de l'expérience suédoise tient beaucoup moins à une politique particulière des sociaux-démocrates qu'aux possibilités historiques, géographiques, économiques de la bourgeoisie suédoise. Car la Suède a toujours occupé une place à part dans l'Europe capitaliste.

Elle n'a participé à aucune guerre depuis plus de 160 ans. La petitesse de ce pays, sa situation géographique, ses ressources propres n'en ont pas fait un grand pays impérialiste. Ce qui pouvait apparaître comme une faiblesse relative lui a permis pourtant de tirer efficacement son épingle du jeu, car elle n'a pas eu à se battre pour conquérir des colonies ou les conserver, et elle a ainsi pu se tenir à l'écart, durant les deux guerres mondiales, des ravages exercés en Europe, par les puissances capitalistes en lutte pour le partage du marché mondial, et même en faire profiter son industrie. La Suède possédait d'autres atouts, surtout pendant les périodes de guerre mondiale, dûs au caractère moderne de son industrie, d'apparition relativement récente, et à la possession de matièrespremières aussi importantes que le fer.

Une situation particulière, donc, qui a entraîné une politique particulière de la part des dirigeants de la bourgeoisie suédoise.

Pour soutenir la concurrence des puissances capitalistes européennes, elle a pu obtenir la neutralisation de sa classe ouvrière, sinon son consentement. Cela exigeait de mettre au point toute une politique de collaboration avec la grande centrale syndicale LO, en même temps que de lui donner le poids et les moyens nécessaires pour qu'elle pût à son tour influencer suffisamment les travailleurs et peser sur leur conscience de classe, dans le sens de la paix sociale.

Cette politique, la bourgeoisie et l'État suédois ont été à même de la pratiquer de façon systématique et durable. La position relativement marginale de la Suède dans l'ensemble du monde capitaliste lui a certainement facilité les choses dans ce sens.

Ce sont les gouvernements sociaux-démocrates se succédant presque sans interruption depuis 1932, qui ont mené jusqu'à présent cette politique pour le compte de la bourgeoisie suédoise.

Mais il n'est aucune mesure parmi les mesures économiques prises au cours de leurs décennies de gouvernement par les sociauxdémocrates qui n'aurait pu être prise par des gouvernements composés des autres partis suédois. Aussi bien dans le cas de l'organisation plus rationnelle du marché du travail au travers d'un organisme d'État centralisé, que dans celui des nationalisations existantes, l'intervention étatique dans l'économie s'est bornée à assurer à la classe capitaliste des services que, pris individuellement, les capitalistes ne se soucient pas d'assurer eux-mêmes. L'État prend en charge la formation et la reconversion professionnelles, il facilite largement les déplacements de main-d'oeuvre il crée même des industries lorsqu'il le juge nécessaire (dans le Nord du pays par exemple) : mais dans tout cela, il s'agit avant tout de parer aux conséquences de la concurrence capitaliste, de faciliter les opérations patronales de fusions et de restructurations, d'épargner aux patrons les conséquences fàcheuses des licenciements, d'assurer aux frais de l'État la qualification des travailleurs dont l'industrie a besoin.

Quant aux nationalisations, elles sont en Suède bien moins développées qu'en France, par exemple, ou en Angleterre. Le secteur économique d'État ne regroupe au total qu'un peu plus de 5 % des salariés. Ces nationalisations, pour la plupart décidées antérieurement par des gouvernements non-socialistes, ont été opérées pour répondre dans chaque cas à un objectif bien précis : éviter la mainmise sur tel secteur de capitaux étrangers, prendre en charge des secteurs de pointe non rentables dans l'immédiat, du point de vue capitaliste, etc, objectifs analogues à ceux qui, dans la plupart des pays occidentaux, ont amené la bourgeoisie à faire procéder aux mêmes types de nationalisations par différents gouvernements.

A l'heure actuelle, une dizaine de grandes familles contrôlent l'ensemble de l'économie suédoise. Même un panégyriste comme l'économiste français Gabriel Ardant, ami de Mendès-France, admet que la « Suède est un des pays où la concentration du pouvoir économique est la plus poussée », « par un jeu complexe de participations croisées, un petit nombre de familles contrôlent les principaux secteurs de l'industrie ». Ces quelques magnats en situation de quasi monopole peuvent assurer à leurs exploités des salaires relativement élevés qui leur laissent de toute façon de substantiels profits, et les prémunissent dans une certaine mesure contre les risques de mouvements sociaux. Cette politique écrase ou élimine les petites entreprises, de même que la politique fiscale du gouvernement suédois retombe pour la part la plus lourde sur les cadres, techniciens, membres des professions libérales, etc., c'est-à-dire les classes moyennes. Pour trouver quelque part les fonds nécessaires aux réformes sociales, il n'a jamais été question de puiser dans les profits des entreprises, dont les moyens de se soustraire à l'impôt sont aussi nombreux, et efficaces, en Suède, que dans n'importe quel pays capitaliste.

Cela n'empêche d'ailleurs nullement les grandes sociétés suédoises, à la recherche d'une main-d'oeuvre meilleur marché, de transférer des capitaux massifs dans les pays du Tiers-Monde, et même éventuellement d'y exploiter des sociétés qui entrent en concurrence avec certaines sociétés suédoises. Les industriels suédois ont créé durant ces dernières années plus d'emplois hors de Suède qu'en Suède même, et ils y trouvent leur profit.

Comme on peut le constater, rien dans la politique économique de la social-démocratie ne peut donc être valablement considéré comme quelque chose de spécifique. L'intervention générale de l'État dans l'économie capitaliste représente une nécessité générale à l'époque actuelle. Elle n'est pas le fait exclusif de gouvernements socialistes, pas plus que les mesures de « Welfare state ». C'est à un autre niveau que se situe ce qu'on peut considérer comme « l'originalité » de la gestion social-démocrate de la société bourgeoise en Suède : au niveau de la vie sociale et des moers.

 

Quelques traits originaux...

Par bien des aspects, ceux-ci présentent des traits d'égalitarisme, de solidarité sociale, qui différencient notablement la société suédoise de la plupart des autres sociétés occidentales ; et c'était d'ailleurs là un des grands thèmes de la propagande officielle. On peut citer la gratuité des soins médicaux pour tous et leur qualité ; l'uniformisation de l'école de base destinée à donner en principe les mêmes chances à tous les enfants quelle que soit leur origine sociale ; certains aspects socio-éducatifs comme le tutoiement des maîtres par les élèves ou le fait qu'à l'école les travaux de couture ou ceux du métal soient enseignés indifféremment aux filles et aux garçons ; l'aide apportée aux personnes âgées, aux handicapés ; le souci du confort dans les services publics ; la libéralisation des moers assortie de mesures, dans le domaine de la contraception, de l'avortement, des congés pour élever les enfants accordés aussi bien au père qu'à la mère, etc., qui sont favorables à l'égalité réelle des femmes.

Ces aspects progressifs dans le domaine des moers, s'ils ne suppriment évidemment pas l'inégalité sociale fondamentale entre les classes, représentent ce que la social-démocratie peut légitimement considérer comme son apport propre à la direction des affaires de la société bourgeoise suédoise. C'est assez dire ses limites. Les salaires féminins restent en Suède inférieurs aux salaires masculins, il y va de l'intérêt direct du patronat. Un niveau d'éducation parmi les plus élevés du monde n'empêche pas non plus qu'à l'Université il n'y ait qu'environ 19 % des étudiants qui viennent des milieux d'ouvriers et d'employés et que sur ces 19 % moins de la moitié seulement parviennent à obtenir les diplômes qu'ils visent.

En fait, la Suède offre sans doute l'exemple de ce que peut donner de mieux la société capitaliste en matière d'égalité un système développé d'assistance sociale une touche de modernisme et d'émancipation dans les moers. Mais en aucun cas, le moindre contrôle par les travailleurs des décisions qui les concernent, dans l'entreprise moins encore que partout ailleurs.

Avec ou sans les sociaux-démocrates au pouvoir, la Suède reste un pays capitaliste, où l'intervention de l'État est suffisante et où les syndicats jouissent d'une position sociale importante en échange de leurs efforts pour maintenir la paix sociale.

Il est permis de douter que le nouveau gouvernement issu des élections et composé des partis « bourgeois », remette en cause l'essentiel de la politique menée par les précédents gouvernements socialistes envers les syndicats ; ou qu'il veuille s'en prendre aux services sociaux et à la législation sociale mis en place par ses prédécesseurs. Toute cette politique est fondamentalement celle de la bourgeoisie suédoise, quels que soient ses hommes politiques. A moins que l'aggravation de la crise ou une catastrophe économique ne l'y contraignent, elle n'a pas de raison majeure de la modifier profondément.