Féminisme et communisme

« Aujourd'hui, après de nombreuses hésitations et erreurs, nous avons compris la nécessité absolue d'un mouvement autonome des femmes » . L'auteur de ces lignes se dit « militante de Rouge », ces propos sont publiés dans le numéro de Rouge daté du 14 juin 74, et bien qu'une note régulière de Rouge informe les lecteurs que « les articles signés n'engagent pas nécessairement le point de vue de la Rédaction », comme aucune réserve n'est formulée ailleurs dans le journal, il y a tout lieu de penser que cette opinion d'une militante de Rouge est aussi l'opinion des militants de Rouge et qu'elle exprime donc l'orientation du Front Communiste Révolutionnaire sur la question féminine.

C'est de la même façon et avec la même imprécision que Rouge (N° du 21 juin) rapporte la rencontre nationale des femmes organisée à l'initiative du journal Les Pétroleuses ( « tendance lutte de classe du mouvement de libération des femmes » ) et annonce la naissance informelle d'un « mouvement national des femmes sur des bases de lutte de classe ». Malgré le flou organisationnel qui entoure les liens entre le F.C.R., les pétroleuses et le « mouvement national du 16 juin », il n'en reste pas moins que le F.C.R., par son organe de presse, s'est déclaré favorable à l'existence d'un mouvement autonome des femmes et que nombre de ses militantes ont participé à la création d'une semblable formation.

Voilà qui peut paraître paradoxal pour une organisation qui se dit communiste et révolutionnaire. Car il ne s'agit pas pour le F.C.R. de se prononcer par rapport à l'existence d'un mouvement autonome des femmes qui existerait, indépendamment de lui, et dans lequel ses militantes auraient un travail à mener. Il s'agit aujourd'hui, pour lui, de créer, ou de contribuer à créer un semblable mouvement.

On chercherait en vain dans Rouge une justification politique à cette curieuse orientation. A moins de considérer comme une justification politique les propos suivants tirés de l'article déjà cité du 14 juin et intitulé « révolution socialiste et libération des femmes ». «  Plus nous y militons (dans le mouvement des femmes) contre notre oppression, plus notre volonté de faire la révolution socialiste s'affermit. Car les deux sont dialectiquement liés ! Il faut que les féministes sexistes comprennent la nécessité de s'adresser aux femmes travailleuses, la nécessité de se lier aux autres luttes contre le capitalisme, il faut qu'elles comprennent que la lutte contre les « mecs » est une fausse cible, qu'il faut pouvoir s'organiser aussi avec eux dans certaines luttes (cf. le MLAC) et que la lutte contre notre oppression c'est la lutte concrète contre un système qui s'en sert et s'en nourrit.

Mais il faut aussi que les révolutionnaires comprennent que loin de nous dévier des buts prioritaires de la lutte des classes, l'existence d'un mouvement autonome des femmes est l'instrument indispensable pour renforcer justement la lutte des classes... Les luttes des femmes ont une dynamique anticapitaliste et un énorme pouvoir subversif » .

On dirait que les militants de Rouge découvrent le mouvement féministe et cherchent à le concilier avec la politique révolutionnaire. C'est une vieille habitude qui consiste à avoir une pratique opportuniste que l'on justifie politiquement après coup par des arrangements douteux avec le programme. Il y aurait donc dans la lutte des femmes une « dynamique anti-capitaliste » ! Ce sont des raisonnements du même genre qui ont conduit les camarades du F.C.R. à s'aligner sur les combattants nationalistes des luttes de libération nationale (à cause de la dynamique anti-impérialiste), et de là, à parler de la transcroissance socialiste de ces mouvements nationalistes, il n'y a qu'un pas. Ils le franchissent allégrement. C'est vrai que dans cette société de classe toute lutte des opprimés traduit objectivement la nécessité du socialisme. Mais objectivement seulement et c'est bien là qu'est le problème. Et ce devrait être une évidence pour des marxistes que seul le parti du prolétariat, le parti révolutionnaire, peut donner une issue et une perspective socialistes à ces luttes qui, sans lui, ne sauraient non seulement dépasser la société actuelle, mais même aboutir de façon réellement efficace.

Or les luttes des femmes ne datent pas d'aujourd'hui. L'existence intermittente de mouvements féministes a marqué tout le début du siècle.

Les révolutionnaires, les communistes, ont déjà eu à prendre position par rapport à lui. Ils ne se sont pas inclinés devant la prétendue « dynamique anti-capitaliste), des luttes des femmes, ils ont au contraire caractérisé ces mouvements courants comme un courant féministe bourgeois, ils en ont démontré les limites et dénoncé le conservatisme social sous ses aspects radicaux.

L'IC écrivait (3e Congrès) :

« Le 3e Congrès de l'IC confirme les principes fondamentaux du marxisme révolutionnaire suivant lesquels il n'y a point de question « spécialement féminine » ; tout rapport de l'ouvrière avec le féminisme bourgeois ne fait qu'affaiblir les forces du prolétariat et, en retardant la révolution sociale, empêche en même temps la réalisation du communisme, c'est-à-dire l'affranchissement de la femme.

Nous n'atteindrons au communisme que par l'union dans la lutte de tous les exploités et non par l'union des forces féminines des deux classes opposées ».

Les camarades de Rouge qui militent aujourd'hui dans les groupes de femmes pensent avoir résolu le problème - ou pouvoir le résoudre - par la création d'un mouvement féministe sur des « bases de lutte de classe », en opposition sans doute au féminisme bourgeois. Mais qu'est-ce que cela veut dire, un mouvement féministe sur des bases de lutte de classe ? Y a-t-il une lutte de classe des femmes, indépendante de la lutte du prolétariat ? Ou alors, de quelle classe s'agit-il ? De la classe des femmes contre celle des hommes ? Et s'il ne s'agit pas de cela, ce que nous croyons bien volontiers, si le but est de faire participer le maximum de femmes aux luttes de classe du prolétariat, alors pourquoi une organisation autonome ?

Parce que les femmes n'auraient pas actuellement un niveau de conscience politique tel qu'elles pourraient militer sur l'ensemble du programme du parti et dans le parti ? Et celles qui l'ont, ce niveau, où iraient-elles alors ? A moins de considérer qu'en aucun cas elles puissent l'atteindre, mais pourquoi alors parler de libération de la femme et d'égalité entre tous les êtres humains. Parce qu'on ne peut aujourd'hui mobiliser les femmes qu'à partir de leurs besoins et revendications propres ? C'est possible et l'on peut imaginer une organisation de masse du parti parmi les femmes sur la base du programme revendicatif du parti qui concerne plus particulièrement les problèmes de la ménagère, de la consommatrice, de la mère de famille, etc... Mais cela n'a rien à voir avec cette proclamation de l'absolue nécessité d'un mouvement autonome des femmes. La revendication d'un mouvement autonome des femmes est une revendication bourgeoise féministe. Elle ne fait intervenir ni la conscience politique ni la conscience de classe, elle pose comme un principe l'organisation séparée des femmes. Pourquoi ? La réponse, ce sont deux « pétroleuses » qui la donnent dans Rouge du 31 mai :

« Il n'est pas question de mettre dans un mouvement qui lutte contre l'oppression des femmes les oppresseurs. Or, les hommes sont objectivement des oppresseurs. » En termes plus politiques, la même affirmation était formulée par le cercle Elisabeth Dimitriev du M. L. F. (ancêtre des pétroleuses) : « nul mieux que l'opprimé n'est habilité à lutter contre son oppression. Tous les hommes, y compris les travailleurs, baignent dans l'idéologie du sexe fort. Nous ne voulons pas qu'au sein de l'instrument d'émancipation des femmes, ceux-ci reproduisent les mêmes schémas de domination et profitent d'une situation de force que la société leur assigne alors même qu'ils sont exploités par elle. Les femmes doivent s'organiser seules. »

Ce sont bien des propos de féministes et non des propos de militantes révolutionnaires. Les militantes de Rouge qui militent dans les groupes de femmes (cf. l'article du 14 juin intitulé « Révolution socialiste et libération des femmes » ) ont beau affirmer qu' « il est absurde de séparer lutte pour la libération des femmes et révolution socialiste » en affirmant la nécessité absolue d'un mouvement autonome des femmes, elles ne font soit qu'affirmer leur méfiance vis-à-vis du parti révolutionnaire, voire leur condamnation de celui-ci incapable, selon elles, parce que composé d'oppresseurs, de libérer la femme par la révolution socialiste, soit que séparer de fait la lutte pour la révolution socialiste réservée au parti, et la lutte pour la libération des femmes réservée aux femmes. En séparant la lutte pour la libération de la femme de la lutte pour la révolution socialiste, elles rejoignent bel et bien le féminisme bourgeois.

Alors, que font les femmes au sein du f.c.r. en contact avec leurs oppresseurs ? pourquoi sont-elles organisées avec eux et pourquoi rouge ironise-t-il sur la non-mixité des organisations de la jeunesse communiste (j.c. garçons et u.j.f.f., union des jeunes filles de france - rouge du 14 juin) ? son orientation actuelle ou plutôt son absence de principe va dans le même sens.

Le F.C.R. n'ignore pas la position des marxistes révolutionnaires sur le problème, il n'ignore pas les décisions de l'IC qui se déclarait « énergiquement contre toute espèce d'organisation séparée des femmes au sein du parti, des syndicats, ou autres organisations ouvrières » (3e Congrès). Il ne l'ignore pas, mais en laissant ses militantes se déclarer en faveur d'un mouvement autonome des femmes, il compose tout simplement avec le courant féministe petit-bourgeois et c'est-à-dire, comme toujours, avec son propre milieu. La création du «mouvement national des femmes sur des bases de luttes de classe» n'est qu'une lamentable tentative de masquer cette démission et de couvrir une pratique opportuniste.

Parce que le mouvement féministe existe bel et bien, très minoritaire certes, et implanté surtout dans les milieux étudiants et intellectuels, mais il existe dans la plupart des pays. Les militants, et surtout les militantes de Rouge se trouvent en contact avec lui et dans ce domaine en concurrence avec les autres groupes gauchistes qui ont dès le départ animé le MLF. Une fois de plus, le F.C.R. montre sa grande sensibilité à tous les courants qui agitent la petite bourgeoisie intellectuelle. C'est pour ne pas se couper d'elle qu'il fait aujourd'hui ou laisse faire une entorse aux principes. C'est pour se justifier qu'il avance ou laisse avancer en guise d'arguments ces platitudes politiques que sont la « dynamique anti-capitaliste » ou l'impossibilité de « mettre les oppresseurs dans un mouvement qui lutte contre l'oppression » . Quant au semi-parrainage accordé par le F.C.R. au mouvement national des pétroleuses, c'est une façon d'essayer de tirer profit de son adaptation au milieu, c'est un des innombrables raccourcis, ou pseudo et éphémères organisations de masses qui masquent l'absence d'une politique rigoureuse et systématique en matière organisationnelle, c'est-à-dire dans la construction du parti.

Pour des révolutionnaires communistes, ce qui est une absolue nécessité, c'est le travail parmi les femmes. Ce travail doit être l'une des tâches systématiques du parti. L'internationale Communiste a été très précise sur cette question. Elle a sommé tous les partis communistes de se donner les moyens de mener ce travail parmi les femmes, en préconisant la création immédiate de « commissions pour le travail parmi les femmes, fonctionnant auprès de tous les Comités du parti, à commencer par le Comité Central et jusqu'aux Comités de quartier » . Cette décision, le 3e Congrès l'a rendue obligatoire pour tous les partis communistes adhérant à l'Internationale Communiste.

Mais un tel travail doit viser à faire entrer dans le parti le maximum de femmes dévouées et politisées, à associer le maximum de femmes travailleuses à toutes les actions et interventions du parti et non à éloigner de lui sous des prétextes pseudo-théoriques - qui là aussi ne sont qu'une adaptation à la situation faite aux femmes dans cette société - les militantes qui viennent à l'action révolutionnaire en les rejetant dans une organisation autonome des femmes. La place de toutes les femmes ayant atteint un certain niveau de conscience révolutionnaire est dans le parti, à tous les niveaux, car le parti du prolétariat est l'instrument du socialisme et donc de l'affranchissement de la femme.