Le Vietnam ne doit pas être un alibi pour abandonner la construction du parti révolutionnaire

La question du Vietnam sensibilise de plus en plus l'opinion mondiale et par là même l'opinion française. La journée du 21 octobre qui a vu des manifestations, souvent importantes, quelquefois violentes, se dérouler simultanément à Washington, Tokyo, Stockholm, Berlin, Tel Aviv, Paris, etc..., en est une preuve.

C'est que la lutte héroïque que mène, depuis plus de vingt ans, le peuple vietnamien, a bien de quoi lui attirer la sympathie du monde entier. En combattant sans faiblir un ennemi immensément plus fort sur le plan matériel, il fait chaque jour la démonstration qu'aucune puissance - fût-ce la première puissance impérialiste du monde - ne peut abattre un peuple qui lutte pour sa liberté. Cela peut bien, justement, susciter l'enthousiasme en sa faveur et la colère contre ceux qui tentent de l'écraser sous les bombes et le napalm.

Mais faut-il, du coup, que les peu nombreux révolutionnaires qui existent dans ce pays - ou dans d'autres - consacrent uniquement leurs faibles forces à promouvoir un soutien à la lutte du peuple vietnamien, comme c'est le cas non seulement de certains militants mais même de certaines organisations toutes entières, telle, par exemple, la Jeunesse Communiste Révolutionnaire, proche politiquement et idéologiquement du Parti Communiste Internationaliste, section française du Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale ? Dans la pratique, cette politique aboutit à consacrer l'activité des militants de ces groupes, numériquement faibles comme tous les groupes révolutionnaires français, à l'animation de différents « Comités Vietnam », ne regroupant que des intellectuels et des étudiants, et à abandonner toute tentative d'intervenir sur d'autres terrains et dans d'autres questions.

Il est vrai que ce n'est pas pour nous étonner. Depuis de nombreuses années déjà, en France tout au moins, l'essentiel de l'activité politique des groupes ou des militants du SU ou proches du SU (et auparavant de son prédécesseur le S.I.) est consacré au soutien de différentes révolutions coloniales.

Ce fut naguère celui de la révolution algérienne. Ce soutien était politiquement juste, absolument nécessaire même en France, quoique la caractérisation du FLN algérien par le PCI fût fausse et les espoirs dans son socialisme mal fondés. Mais, surtout, la manière de le concevoir dans la pratique, sans liaison avec la lutte réelle de la classe ouvrière française, et même en lui tournant le dos, était erronée. Car seule cette classe ouvrière était en mesure d'apporter un appui décisif aux combattants algériens. L'engagement de militants individuels, ou de petits groupes, même s'il s'était agi d'un engagement militaire, ce qui fut, à notre connaissance, rarement le cas, ne pouvait en rien remplacer cet appui de la classe ouvrière. Par contre en négligeant la lutte réelle de celle-ci, ces militants ou ces groupes se coupaient toute possibilité d'amener, à brève ou longue échéance, la classe ouvrière à s'engager à son tour dans la lutte contre sa propre bourgeoisie.

Aujourd'hui pour tous ceux-là, ou pour leurs benjamins idéologiques, la « révolution vietnamienne » a remplacé la « révolution algérienne » et le FNL, le FLN Mais leur activité reste la même, toujours cantonnée dans un soutien qui n'a pas plus d'efficacité pratique ni de perspectives que celui apporté à la révolution algérienne. Il en a même encore moins du fait que ce n'est pas l'impérialisme français mais américain qui est engagé directement au Vietnam.

Au peuple vietnamien seul aujourd'hui le peuple américain, et plus spécialement la classe ouvrière américaine, sont capables d'apporter un soutien décisif, déterminant. Car elle, et elle seule, aurait les moyens de faire reculer l'impérialisme US, d'empêcher les troupes (ou le matériel militaire) de partir, d'isoler celles qui sont là-bas, d'arrêter l'approvisionnement qui leur est nécessaire.

La récente grève des usines Ford vient d'en administrer une preuve éclatante bien que ce soit, hélas, une preuve « a contrario ». Quoique déclenchée uniquement pour des questions de salaire, elle menaçait au bout de quelques semaines de tarir l'approvisionnement des pièces destinées aux véhicules militaires. Certes, les dirigeants du syndicat des travailleurs de l'Automobile, fidèles valets de leur impérialisme, ont accepté de faire reprendre le travail dans les secteurs fabriquant ces pièces. C'est qu'il manque aujourd'hui à la classe ouvrière américaine un parti capable de mener ses luttes et de lui faire prendre conscience de ses véritables intérêts, comme il a manqué à la classe ouvrière française durant la guerre d'Algérie. Mais si on peut supposer, à la lumière de cet exemple, que sans doute, hélas, elle n'interviendra pas aux côtés des Vietnamiens, laissant la défaite de l'impérialisme dépendre de leurs seules forces, on peut voir aussi quelles seraient, avec d'autres leaders que les Walter Reuther, ses possibilités.

Que signifie, par contre, en France, soutenir le peuple vietnamien ? Que peut faire la classe ouvrière de ce pays en sa faveur ? Comment peut-elle intervenir dans cette lutte ? Avec quelle efficacité ?

Même en prenant l'hypothèse la plus favorable - ce qui est sans doute loin d'être le cas - c'est-à-dire celle d'une classe ouvrière française parfaitement consciente de sa nécessaire solidarité avec le peuple vietnamien, et décidée à l'exprimer par tous les moyens possibles, force est de constater qu'elle ne pourrait pas faire grand-chose. L'impérialisme américain est en très grande partie, pour ne pas dire entièrement, hors de portée de ses coups. Ni les manifestations - mêmes dures, même s'il y avait des heurts avec la police, même aux cris de « FNL vaincra » et non plus de « Paix au Vietnam » - ni les grèves, en France, ne pouvant toucher directement le gouvernement des USA ou entraver notablement son effort de guerre.

Certes, il n'est pas inutile que s'exprime ici une solidarité avec les Vietnamiens. Ceux-ci ont entamé la lutte et la poursuivent indépendamment de l'opinion mondiale, mais il est évidemment préférable que cette opinion leur soit favorable plutôt qu'hostile ou même indifférente.

Ce n'est pas inutile non plus pour ceux qui, aux États-Unis mêmes, s'efforcent de lutter contre cette guerre. C'est même sans doute plus important, du point de vue moral, pour eux que pour les Vietnamiens, parce que leur faiblesse est plus grande et leur détermination moins assurée.

En ce sens, tout ce qui contribue à accroître ou à montrer la conscience d'une certaine solidarité des travailleurs ou même simplement des militants français avec ceux qui luttent contre les entreprises de l'impérialisme au Vietnam, ne peut qu'être utile : tracts, journaux, réunions d'information, meetings ou manifestations.

Au-delà, malheureusement, nous sommes, ici, impuissants. Les formes d'aides soi-disant plus concrètes - que beaucoup voudraient à tout prix trouver se révèlent dérisoires. Les collectes de fonds, faites par le « Mouvement du Milliard » ou par le « Secours Populaire Français », même si elles étaient destinées à acheter des armes et non seulement du matériel « pacifique », ambulances par exemple, n'ont aucune importance au regard des besoins réels du peuple vietnamien, Elles-mêmes ne comptent - si elles comptent - qu'en tant qu'expression et symbole de notre solidarité.

Même l'aide matérielle de l'URSS, si elle n'est pas négligeable, n'est pas déterminante. Les Vietnamiens ont entamé le combat sans elle, ils le continueraient aussi sans elle. C'est même sans doute pour cela que, tout en poursuivant leur politique de coexistence pacifique, les bureaucrates du Kremlin la fournissent. Ils sont assurés que l'arrêter, n'arrêterait pas les combats, mais par contre porterait un coup terrible à leur diplomatie.

De toute manière, ce n'est pas sur le plus ou moins grand nombre de canons, de fusées ou de Migs, fournis au Vietnam que les révolutionnaires font un procès à l'URSS (bien que s'il se révélait exact, comme l'affirment les Chinois, que les Russes ne font pas tout ce qu'ils peuvent en la matière, on puisse leur faire aussi ce reproche). Combien de canons, de fusées ou de Migs supplémentaires changeraient le sort du Vietnam ? Personne ne peut le dire, et là n'est pas la question.

Ils ne lui reprochent pas non plus, de ne pas s'engager elle-même dans la guerre. Rien ne permet d'affirmer qu'une intervention militaire directe des Russes - que les Vietnamiens ne souhaitent sans doute pas - assurerait sûrement la victoire. Celle des Chinois en Corée n'a abouti qu'au maintien du statu quo, pas à la libération de la Corée du Sud, toujours sous l'emprise des USA

Non, ce que l'on peut reprocher aujourd'hui à la bureaucratie russe, c'est fondamentalement ce que l'on peut lui reprocher depuis quarante ans : avoir par une politique contre-révolutionnaire constante, liquidé l'Internationale communiste toute entière et entravé partout la création de véritables partis révolutionnaires. Car c'est cela qui manque aujourd'hui, une Internationale révolutionnaire et particulièrement sa section américaine, la seule chose au monde qui pourrait peser d'un poids déterminant au côté des combattants vietnamiens pour amener l'impérialisme US à céder.

Cela définit clairement la tâche de ceux qui veulent vraiment venir en aide au peuple vietnamien et à tous les peuples en butte à l'impérialisme : reconstruire une Internationale digne de ce nom, c'est-à-dire avec des sections nationales qui soient de véritables partis révolutionnaires, sans lesquels il n'y aura jamais d'autre solution que platonique, symbolique et inefficace.

Aujourd'hui, en France, ce n'est pas prendre le chemin de cette reconstruction que de limiter son action militante au seul problème du Vietnam.

Les groupes qui le font peuvent sans doute rencontrer momentanément un certain succès et rassembler du monde sur ce terrain. Le récent passé et le présent montrent qu'il y a, surtout dans les milieux petits-bourgeois, intellectuels et étudiants, des gens qui sont attirés par ceux qui, en France, parlent de soutien radical à la lutte des peuples du Tiers Monde.

Ce n'est pourtant pas là la voie pour qu'il y ait un jour un parti révolutionnaire dans ce pays.

La première chose nécessaire pour cela, c'est que les militants révolutionnaires - quel que soit leur nombre, et il peut être très faible - aient une influence sur la classe ouvrière ou du moins sur une partie d'entre elle. Cette influence, les révolutionnaires ne l'acquerront pas simplement par le seul fait de se prétendre les soutiens les plus radicaux de la lutte du peuple vietnamien. On peut, bien sûr, le regretter. Cela n'a, au fond, rien que de très normal. Car le radicalisme en la matière ne veut pas dire grand-chose. Tout ce qu'il est possible de faire dans ce pays, sur ce point, c'est exprimer sa solidarité. Cette expression peut être plus ou moins nette. Elle ne peut déboucher sur aucun résultat réel, pratique. C'est-à-dire qu'on ne peut pas, de toute façon, faire la démonstration de la justesse ou de l'erreur de telle ou telle politique, et encore moins de la faire faire à la classe ouvrière ou à une partie d'entre elle.

On lui demande de choisir entre crier « FNL vaincra » ou « Paix au Vietnam ». Mais comment peut-elle se convaincre que le premier vaut mieux que le second ? Uniquement par le raisonnement. Autrement dit, on ne peut que convaincre les militants déjà politisés, déjà convaincus, ceux qui le plus souvent militent ou sympathisent déjà avec les organisations d'extrême-gauche.

Bien plus, la seule vérification pratique que les militants ouvriers ceux qui constituent la masse des adhérents du PCF et qui font sa force puissent faire de la justesse de telle ou telle ligne politique, de tel ou tel mot d'ordre sur ce problème, c'est leur capacité à amener un plus ou moins grand nombre de gens à manifester leur solidarité avec les Vietnamiens.

Or ce sont les mots d'ordre du PCF - « Paix au Vietnam » - qui indiscutablement semblent mobiliser les gens. On l'a bien vu le 21 octobre. Il a suffi que le PCF fasse appel à ses militants et aux organisations qu'il contrôle, Mouvement de la Paix, CGT, etc... pour que des dizaines de milliers de manifestants descendent dans la rue à Paris pour crier leur solidarité. Que valent, à côté de celle-ci, du strict point de vue numérique, les manifestations ou les meetings des Jeunesses Communistes Révolutionnaires, du Comité Vietnam National ou des Comités Vietnam de base, qui réunissent au mieux entre 1 000 et 2 000 personnes ?

Certes nous savons que ce ne sont pas les mots d'ordre qui ont été déterminants pour amener sur le pavé de la capitale, entre la Place de la République et celle de la Bastille, ces 30, 50 ou 100 000 manifestants, selon les estimations diverses. Ayant répondu dans leur très grande majorité à l'appel du PCF ils auraient manifesté de même si le PCF au lieu de « Paix au Vietnam » avait fait crier « Victoire pour le Vietcong ».

Mais cela n'est qu'une preuve supplémentaire que le problème essentiel est l'existence d'un Parti révolutionnaire. C'est aussi la preuve que ce ne peut pas être sur la question vietnamienne que les travailleurs peuvent voir la différence pratique - seule capable de les convaincre - entre la politique des staliniens ou des réformistes, et celle des révolutionnaires.

En fait tous ceux qui se cantonnent dans cette activité démontrent surtout que, en pratique sinon en parole, ils ont abandonné l'espoir de construire, là où ils militent, un Parti ouvrier révolutionnaire. Certains d'ailleurs, tels les Pablistes de « la tendance marxiste-révolutionnaire de la Quatrième Internationale », ne s'en défendent même pas. Leur éminent théoricien, Michel Pablo, n'a-t-il pas diagnostiqué que, pour le moment et sans doute pour une époque assez longue, « l'épicentre » de la révolution mondiale s'est déplacé d'Europe vers l'Asie, l'Afrique ou l'Amérique du Sud ? C'est vrai aussi, même si eux s'en défendent, pour le PCI ou la JCR, qui, bien qu'ayant rompu avec Pablo, n'ont pas changé fondamentalement le style de leurs activités.

L'ironie c'est que, abandonnant tout travail sérieux de construction du Parti révolutionnaire, ils condamnent du même coup la seule activité qu'ils poursuivent avec zèle, leur soutien aux mouvements révolutionnaires du Tiers Monde, à la plus totale inefficacité.

Car, quel que soit le jugement que l'on porte sur la nature de ces mouvements révolutionnaires, et même s'ils étaient d'essence prolétarienne, comme le pensent les tenants de Pablo ou du SU, et non petite-bourgeoise, comme nous l'affirmons, l'orientation de ces camarades serait de toute façon erronée.

Les bolcheviks étaient préoccupés au premier chef de trouver des soutiens dans les pays impérialistes, alors que l'URSS était en butte de tous côtés aux attaques de l'impérialisme ou de ses mercenaires russes. C'est à fonder une Internationale et des Partis révolutionnaires qu'ils appelaient leurs partisans, quelle que soit la faiblesse numérique de ceux-ci, et non à militer seulement dans des comités de soutien à la Révolution Russe. Car ils savaient fort bien que le vrai soutien de cette révolution, s'il en était besoin, ne pouvait être assuré que dans la mesure et là où un Parti Révolutionnaire existerait et où le prolétariat se battrait lui-même pour chasser sa propre bourgeoisie.

Plus récemment Che Guevara ne demandait-il pas aux révolutionnaires d'Amérique Latine de « créer plusieurs Vietnam » ? Indépendamment de notre opinion sur sa ligne politique, on ne peut certes qu'approuver cette manière de concevoir le soutien aux Vietnamiens. Il est curieux que ceux, ici, qui disent faire si grand cas de son exemple et de son enseignement se refusent à tirer pour eux-mêmes cette même conclusion.