Le rôle de la violence hors de l'Histoire

Depuis très longtemps, l'extrême-gauche française est à la recherche de la pierre philosophale capable de transmuter un faible groupe de militants en un parti influent. Reconnaissons-lui d'ailleurs qu'elle l'a cherchée dans maintes directions. La dernière en date, nous dit-on, serait l'organisation de manifestations « dures », acceptant, sinon provoquant l'affrontement avec la police. Une manière au fond de prouver, sinon ses capacités politiques, du moins ses capacités « militaires ».

L'inspiration ici est évidente. Il s'agit d'imiter, ou de tenter d'imiter, l'action des étudiants allemands et du SDS. Laissons de côté pour l'instant la question de savoir si les organisations révolutionnaires françaises, semblables au SDS pour le recrutement et l'implantation en milieu étudiant, CLER, JCR ou autres, sont capables ou non d'actions similaires. Elles ne l'ont certes pas encore prouvé. Et ne « casse pas du flic » qui veut... Nous nous contenterons d'examiner ici ce que pourrait apporter ici au mouvement révolutionnaire de ce pays une telle méthode.

Le raisonnement que font les camarades qui prônent ce genre d'actions n'est pas nouveau. Comme tous les raisonnements de l'extrême-gauche française, il part de la constatation de l'importance du Parti Communiste Français, de son implantation et de son influence sur la classe ouvrière et la vie politique de ce pays. De cette constatation, et de celle que le PCF mène depuis longtemps une politique non-révolutionnaire, et même contraire aux intérêts de la classe sociale sur laquelle il s'appuie, est née l'idée que le rôle de l'extrême gauche consiste simplement à surenchérir sur les staliniens pour que la classe ouvrière découvre enfin qui sont ses véritables représentants et les adopte. Faute de moyens, cette surenchère reste d'ailleurs généralement verbale, se contentant d'être d'autant plus radicale sur ce plan, qu'elle est plus limitée sur celui de l'action.

Cette situation peut-elle radicalement changer si, demain, les groupes d'extrême-gauche se révèlent capables de se heurter aux forces de l'ordre dans la rue (et de tenir face à elles) ?

A certains, la réussite du SDS peut sembler une réponse éclatante à cette question. Les dernières manifestations organisées par lui à la suite de l'attentat perpétré contre Rudi Dutschke, ont secoué l'Allemagne. Et ce qui compte peut-être plus, consciemment ou inconsciemment, dans le raisonnement de ces camarades, elles ont donné à l'organisation étudiante allemande une audience internationale. En cela elle n'a pourtant pas encore fait la preuve de sa capacité à entraîner derrière elle et à mobiliser la classe ouvrière allemande. Bien au contraire, si nous en croyons les informations parvenues ici, celle-ci serait encore plus hostile qu'indifférente à l'action des étudiants. Certes, cela ne prouve nullement à nos yeux que les étudiants allemands ont eu tort de réagir comme ils l'ont fait et que, pour éviter l'hostilité des ouvriers, ils devaient accepter sans broncher que l'on attente aux jours d'un de leurs camarades. Mais cela prouve au moins que le problème de savoir comment amener la classe ouvrière allemande à la conscience et à l'action révolutionnaire demeure entier, et que le SDS quelle que soit sa réussite dans le milieu étudiant, est bien loin de l'avoir résolu.

Un autre exemple nous est fourni par le Japon. Bien avant le SDS, il est en effet une autre organisation étudiante d'extrême-gauche, qui a mené une lutte aussi dure, la Zengakuren. Elle a multiplié depuis dix ans les manifestations, surtout anti-américaines, et prouvé largement sa capacité à y entraîner des milliers d'étudiants. Elle a gagné elle aussi une audience internationale. Pas plus que le SDS elle n'a fait la preuve que c'était là la manière d'entraîner la classe ouvrière ou une fraction d'entre elle, derrière les révolutionnaires.

L'erreur de ceux qui pensent qu'il suffit à un groupe révolutionnaire, surtout lorsque celui-ci a une composition sociale non-ouvrière, de mener une action dure pour gagner à lui le prolétariat révolutionnaire, est au fond, bien que dans un autre contexte et sous d'autres formes, semblable à celle des terroristes russes du siècle dernier. En s'attaquant physiquement, par la bombe ou le revolver, aux représentants de l'autocratisme russe, ils pensaient entraîner les masses paysannes ou ouvrières à lutter à leur tour contre l'État qui les opprimait. Cette contestation radicale d'une société manifestement rétrograde, pensaient-ils, devait faire tâche d'huile. Les masses russes demeurèrent pourtant indifférentes. Lorsqu'elles « contestèrent » à leur tour cette société, en 1905, puis en 1917, ce fut pour de toutes autres raisons que parce que des individus ou des groupes, dont le courage ne fait aucun doute, s'étaient eux-mêmes attaqués physiquement aux défenseurs de cette société, et avaient fait sauter le tsar ou ses ministres.

En fait, il n'est pas question que les révolutionnaires, quels qu'ils soient, gagnent à eux l'ensemble ou même une fraction très importante de la classe ouvrière en dehors des époques révolutionnaires. En temps « normal », leur rôle se borne nécessairement à un travail de propagande, d'agitation pour la propagation de leurs idées, de participation aux luttes concrètes de la classe ouvrière, pour gagner à eux son avant-garde, pour construire le parti révolutionnaire : c'est une tâche dont la longueur dépend autant, sinon plus, des événements que des révolutionnaires eux-mêmes. C'est ce qui a suscité, à toutes les époques et dans tous les pays, l'impatience de certains d'entre eux et les a amenés à rechercher un chemin de traverse, une méthode artificielle, qui permettraient de raccourcir les délais. Le terrorisme pour certains militants russes fut une tentative de ce genre.

Pourtant, le calcul des étudiants allemands, des étudiants japonais et de ceux qui brûlent de les imiter en France reste le même. S'ils ne mettent pas de bombes, ils espèrent eux aussi réveiller les masses, leur donner l'exemple, en allant affronter les matraques des policiers dans la rue.

C'est ce qu'expliquait récemment Karl Dietrich Wolff, président du SDS, dans une interview accordée au Journal « Le Monde ». À la question du journaliste « quels moyens d'action préconisez-vous ? », il répondait : « Dans l'immédiat, l'agitation, la contestation permanente, la provocation pour dévoiler, pour démystifier les rouages véritables du système capitaliste dans lequel nous vivons... » Et à l'autre question : « Comment résumeriez-vous vos intentions ? » : « Renforcer nos bases dans les universités, mettre en évidence les forces de répressions du capitalisme avancé. Les révoltes étudiantes ont un rôle à jouer dans la lutte des classes ».

Certes, aucun marxiste ne nie à priori que l'emploi de la violence soit nécessaire aux révolutionnaires.

Mais il ne s'agit pas pour nous d'une technique propre à mobiliser des couches sociales qui ne le sont pas, encore moins à montrer à ces couches sociales une oppression qu'elles subiraient sans s'en apercevoir. Cette idée, un peu aberrante, ne peut guère naître que dans un milieu petit-bourgeois coupé de la classe ouvrière et pour qui les réactions ou le manque de réactions de celle-ci sont vus et expliqués de l'extérieur.

Le sentiment, confus peut-être mais bien vivant, de son exploitation, de l'injustice qu'il subit quotidiennement, existe chez tout ouvrier. Il n'est pas besoin de « provocations » quelconques pour lui dévoiler une condition « aliénée » (même s'il n'emploie évidemment pas ce mot). Les aspects de sa vie quotidienne et de sa condition de salarié suffisent amplement à le lui montrer. Mais ce n'est pas ce sentiment permanent qui peut expliquer ni les réactions, ni l'absence de réaction de la classe ouvrière. Car, pour réagir, il ne suffit pas de se sentir opprimé, il faut aussi ou bien penser que l'on n'a plus rien à perdre - ce qui est rarement le cas - ou bien avoir l'espoir, même infime, que quelque chose peut tout de même être changé. C'est cet espoir, ou cette absence d'espoir qui fait depuis 100 ans l'histoire du mouvement ouvrier, ses hauts et ses bas.

La violence n'est pour les marxistes qu'une nécessité, imposée par une situation historique ; c'est son emploi permanent par les classes dirigeantes contre les classes opprimées qui l'impose en retour à celles-ci. Mais l'emploi de la violence ne peut être compris, approuvé et accepté par le prolétariat ou une fraction de celui-ci que s'il s'insère dans sa lutte, s'il s'impose pour mener à bien celle-ci. Notons d'ailleurs que cette réaction en tant que classe n'est pas le propre du prolétariat. La petite-bourgeoisie réagit elle aussi de la même façon. Les groupes fascistes, partisans de l'emploi de la violence contre toute organisation ouvrière, de gauche ou simplement démocratique, existent en permanence. Le fascisme est une politique du grand capital pour tenter de résoudre les problèmes de la société bourgeoise en crise. Mais par leur idéologie et leurs mots d'ordre, les groupes fascistes cherchent en permanence à s'adresser à la petite-bourgeoisie et à l'entraîner dans leur croisade. Pourtant, ce n'est pas parce qu'ils utilisent ou sont prêts à utiliser la violence, qu'ils trouvent son appui, mais seulement lorsqu'une crise sociale en vient à faire que seule la violence lui parait être une solution à ses problèmes. En d'autres temps, les petits-bourgeois réprouvent ces méthodes et réprouvent par là-même les organisations fascistes. Si l'OAS a été soutenue par la majorité des Pieds-noirs, elle était franchement vomie par l'ensemble, petite-bourgeoise comprise, de la population métropolitaine. Les bombes ne sont admises que par des gens qui ne voient plus d'autres solutions à leurs problèmes.

Sinon leur emploi ou celui de la matraque reste incompris et a même les plus fortes chances d'être réprouvé. Car personne ou bien peu de gens, et ce ne sont pas forcément les meilleurs bien loin de là, ne goûte la violence pour elle-même. La bourgeoisie l'a bien compris dont le terrain de propagande majeur contre les révolutionnaires a toujours été de les peindre sous les traits de forcenés ivres de destruction, de pillage et de carnage : « partageux » en 1948, « pétroleuses » en 1871, « bolcheviks au couteau entre les dents » après 1917. Bien sûr, ce sont là des images pour boutiquiers, aurait dit Marx, mais il n'y a pas que des boutiquiers à qui la violence soit a priori antipathique, surtout lorsque sa nécessité ne s'impose pas d'une manière évidente. Les travailleurs ont les mêmes réactions.

Ainsi lorsque les Comités Vietnam de Base s'attaquent violemment aux quelques manifestations, meeting ou expositions, des mouvements d'extrême-droite et espèrent par là gagner à eux les militants du PCF, ils se trompent lourdement. Certes, le PCF ne fait rien contre les groupes fascistes qui existent ici ou là, mais, parce qu'il ne s'agit que de groupuscules, qui n'ont aucune activité en dehors des milieux étudiants, que la classe ouvrière ne connaît pas et qu'elle ne peut donc nullement considérer comme un danger pour elle, les militants ouvriers du PCF, dans leur immense majorité, ne peuvent pas ressentir actuellement la nécessité de lutter physiquement contre eux.

La lutte présente engagée contre eux par certains groupes d'extrême-gauche ne peut apparaître à l'immense majorité des ouvriers que comme des bagarres d'étudiants ou des règlements de comptes entre petites chapelles politiques. Dans le meilleur des cas, ils peuvent regarder l'extrême-gauche avec sympathie. En rien ils ne se sentent concernés par ces « histoires du Quartier Latin ».

Certes il est des cas aussi où une organisation révolutionnaire doit se battre pour elle-même, pour assurer sa survie, politique sinon même physique, et cela indépendamment de la classe qu'elle essaie de gagner à elle. Ainsi les militants de « Voix Ouvrière » ont dû bien souvent, pour défendre leur droit à diffuser leur presse devant les entreprises résister physiquement aux agressions perpétrées par l'appareil syndical ou politique stalinien. Ainsi toute l'extrême-gauche devra se battre même si ce n'est qu'au Quartier Latin, si le « Mouvement Occident » met à exécution les menaces qu'il a proférées contre elle, à la suite de l'expédition organisée par les Pro-Chinois contre une exposition en faveur du gouvernement de Saïgon.

Les ouvriers français comprennent que les grévistes de la Saviem, en lutte pour leurs revendications, se heurtant aux forces de l'ordre venues à la rescousse du patron, ripostent et se battent. Les ouvriers allemands pourraient sans doute comprendre aussi que les étudiants allemands s'attaquent au trust Springer si on leur en expliquait les raisons. Mais cela exigerait, dans le contexte actuel, que les étudiants révolutionnaires se préoccupent non seulement de mettre le feu à la presse bourgeoise, mais aussi de créer une presse ouvrière pour leur permettre ce travail d'explication et de propagande. Ce qui signifierait sans doute une réorientation complète du travail des révolutionnaires qui sont actuellement au sein du SDS

Les travailleurs français ne comprendraient certainement pas que des étudiants français - même s'ils se réclament de la classe ouvrière - déclenchent des bagarres dans le simple but d'imiter les étudiants allemands. Et dans ce cas, ceux qui en prendraient la responsabilité non seulement manqueraient à coup sûr leur but - si du moins leur but est bien la révolution prolétarienne et pour cela la constitution d'un parti ouvrier révolutionnaire mais risqueraient d'aller à l'encontre de celui-ci, de couper de la classe ouvrière les militants et les groupes d'extrême-gauche, en se livrant à des « provocations » incompréhensibles pour elle. Aujourd'hui, comme hier, le problème essentiel qui se pose, reste pourtant celui de la liaison de cette extrême-gauche avec la seule classe qui peut lui donner sa dimension et son rôle historique, le prolétariat.