L'étatisation et la planification sont-ils des critères de classe d'un État ?

Les analyses que firent et que font encore les différents groupes trotskystes de la nature de l'État dans les pays du glacis et en Chine, trouvent leur origine dans une conception erronée de la notion même d'État ouvrier.

Se référant à la polémique qui opposa Trotsky à Shachtman, Burnham et autre Bruno R. sur la nature de l'URSS, ils appliquent les arguments de Trotsky concernant l'URSS de façon purement mécaniste aux États du glacis et à la Chine, en prenant le contre-pied du raisonnement dialectique de Trotsky. C'est ainsi qu'à ceux qui voulaient voir dans le pacte germano-soviétique des preuves irréfutables d'un changement de nature de l'État soviétique et qui en déduisaient la nécessité d'abandonner le mot d'ordre de défense inconditionnelle de l'URSS, Trotsky opposait : « Il est nécessaire de formuler nos mots d'ordre de telle manière que les ouvriers voient clairement ce que nous défendons en URSS (propriété étatique et économie planifiée) et contre quoi nous luttons impitoyablement (bureaucratie parasitaire et son Komintern). » ( « L'URSS en guerre » ) et dans « D'une égratignure au danger de gangrène » : « Du fait que la dégénérescence du système politique n'a pas encore entraîné la destruction de l'économie étatique planifiée, nous concluons que le devoir du prolétariat mondial est encore de défendre l'URSS contre l'impérialisme et d'aider le prolétariat soviétique dans sa lutte contre la bureaucratie ».

On pourrait multiplier les textes où, tirant argument de la préservation par la bureaucratie stalinienne de la planification de l'économie et de la propriété étatique des moyens de production, Trotsky conclut au maintien du caractère ouvrier de l'État soviétique. Situation transitoire certes, mais le bond qualitatif n'a pas encore été fait, les erreurs criminelles de la bureaucratie n'ont pas encore conduit à la destruction des conquêtes sociales d'octobre, ce sont ces conquêtes qui déterminent à la fois la base sociale et les limites de la dictature politique de la bureaucratie.

De ces arguments incontestables (et en tous cas incontestés au sein du mouvement trotskyste) les trotskystes « officiels » essaient d'extraire des critères de caractérisation de l'État ouvrier. Puisque, selon Trotsky, l'État soviétique garde son caractère ouvrier du fait de la conservation des conquêtes sociales d'Octobre (économie planifiée, propriété étatique), la présence de ces mêmes institutions suffit à caractériser un État comme État ouvrier. Cela est simple et clair, de la simplicité et de la clarté, des bons syllogismes. Et d'abandonner la dialectique pour entrer dans le royaume de la logique formelle et de ses pesants artifices. La référence à Trotsky tient lieu de pensée et garantit miraculeusement contre les errements possibles. Si l'enfer est pavé de bonnes intention, la pensée marxiste, elle, est pavée de telles citations. La Russie révolutionnaire de 1917, la Russie des Soviets, n'avait pas encore planifié l'économie du pays, et n'avait pas étatisé la totalité des moyens de production, cependant, nul ne songe à contester au jeune pouvoir révolutionnaire l'appellation d'État ouvrier. C'est Staline qui lancera le premier plan quinquennal, et donnera à l'État la maîtrise incontestée de la production industrielle. Staline, c'est-à-dire déjà la bureaucratie ascendante.

Il n'y a là aucune contradiction. Les conquêtes sociales d'octobre sont l'ouvre de la révolution prolétarienne et non de la bureaucratie, même si c'est cette dernière qui fut chargée de les compléter et de les défendre. Et c'est précisément là que réside le caractère éminemment contradictoire et parasitaire de la bureaucratie. Elle n'est pas née du vide, et dans le vide, elle est née et s'est développée sur les bases sociales créées par la première révolution prolétarienne victorieuse de l'histoire de l'humanité. Dans ce sens, et dans la perspective de la subversion mondiale du capitalisme et de son remplacement par des formes d'organisation sociales supérieures, le système de l'économie planifiée sur la base de la propriété étatique des moyens de production, représente une « conquête colossale de l'humanité » et sonne le glas de la bourgeoisie. Dans ce sens, ce sont des mesures socialistes, dans ce sens, ce sont des conquêtes OUVRIÈRES, mais dans ce sens seulement. C'est parce que ces conquêtes se sont intégrées dans un processus déterminé qu'elles sont un acquit socialiste.

« L'entraînement dialectique - écrivait Trotsky dans « Une opposition petite-bourgeoise au sein du SWP » - demande d'aborder tous les problèmes en tant que PROCESSUS et non pas en tant que CATÉGORIES INANIMÉES ».

Dans le processus de dégénérescence de l'État soviétique, dans le procès encore plus général de la crise du capitalisme, le maintien de l'économie planifiée et de la propriété des moyens de production EN URSS suffit à garantir pour le présent le maintien du caractère encore ouvrier, bien que profondément dégénéré, de l'État, mais le caractère ouvrier de l'État russe lui fut donné par la révolution prolétarienne d'octobre 1917.

L'URSS est un État ouvrier, non pas parce que son économie est planifiée ou parce que les moyens de production appartiennent à l'État, mais parce que cet État est issu d'une révolution prolétarienne victorieuse. Parce que l'État de la bourgeoisie a été irrémédiablement détruit qu'il n'en est pas resté pierre sur pierre. Parce que la classe ouvrière russe s'est donné ses propres organes de pouvoir, ses propres forces armées. Pour donner à ce pouvoir des bases sociales elle a retiré à la bourgeoisie sa domination économique. Le rythme et la marche de cette expropriation furent circonstanciels, mais toujours déterminés par la nécessité politique d'asseoir le nouvel État et de lui gagner des alliés. Tout le reste : planification, étatisation complète, etc..., ne furent que les suites de ce développement. L'impulsion venait d'octobre, c'est-à-dire de la révolution prolétarienne victorieuse. Pour remettre en route l'économie, pour tenir en attendant l'achèvement de la révolution mondiale, l'État soviétique devait utiliser toutes les ressources du pouvoir d'État.

La propriété Étatique des moyens de production était pour la classe ouvrière soviétique, à la fois la marque de sa victoire politique sur la bourgeoisie et l'arme la plus sûre pour garantir cette victoire contre toute « restauration » économique de la bourgeoisie. La bourgeoisie n'avait plus désormais aucun rôle à jouer dans la production. Les nouveaux rapports de production, du moins dans le domaine de la production industrielle, éliminaient les fondements sociaux de la bourgeoisie. La planification était le corollaire de cette première mesure radicale. En introduisant la prévision scientifique dans le domaine jusque là anarchique du développement économique, elle utilisait toute la puissance du pouvoir d'État pour organiser l'économie selon les intérêts immédiats et lointains de la nouvelle classe au pouvoir.

En bref, planification et étatisation des moyens de production furent des mesures politiques destinées à traduire sur le plain des rapports sociaux la prise du pouvoir par les travailleurs.

Il s'agissait moins de prouver au monde la viabilité des principes socialistes, que de retirer toute base sociale à la bourgeoisie en URSS Là était le garant de la victoire des travailleurs, là était le garant de la victoire de la révolution mondiale.

Le stalinisme a complètement faussé cette perspective. En s'enfermant dans les frontières nationales, l'URSS devait s'engager dans un lent processus de dégénérescence. Dans cette évolution, la permanence de l'économie étatique planifiée dans la Russie de 1967 signifie que la bureaucratie n'a pas encore osé porter la main sur le régime de la propriété, osé bouleverser les rapports sociaux à son avantage. C'est donc toujours sur la base des rapports sociaux établis par la révolution d'octobre qu'elle domine politiquement en URSS.

En ce sens, le maintien de la collectivisation prouve qu'il n'y a pas eu un retour en arrière dépassant Octobre 1917, mais n'est pas en lui-même le critère de la nature « ouvrière » de l'État soviétique. C'est là tout ce qui RESTE du caractère ouvrier de la révolution. C'est peu, mais c'est énorme.

Mais, tandis que l'URSS s'engageait dans la voie sans issue du « socialisme dans un seul pays », le monde impérialiste était ébranlé par une crise sans précédent qui devait conduire à la seconde guerre mondiale. Paradoxalement, en apparence, cette crise même devait l'amener à utiliser à son tour les « solutions socialistes » de planification et d'étatisation (plus ou moins partielles, plus ou moins circonstanciées).

Cela suffirait à prouver que ces mesures ne peuvent servir de critère de classe, et qu'elles sont au contraire inséparables de la classe qui les utilise, et des buts qu'elle se propose.

Que le capitalisme en faillite emprunte au socialisme quelques-unes de ses solutions, cela ne peut étonner qu'un esprit superficiel. Les solutions socialistes ne sont pas des inventions de quelques idéalistes géniaux, elles ne sont que la traduction consciente de nécessités économiques inconscientes. Les forces productives qui étouffent sous le carcan de la propriété privée et de la recherche du profit, sont entrées depuis longtemps en rébellion contre les formes juridiques et sociales du capitalisme. Toute l'économie aspire à une rationalisation, à une organisation scientifique de son développement. Ce sont là les bases scientifiques du socialisme. C'est pourquoi, la bourgeoisie peut utiliser provisoirement ou même en permanence, certaines solutions « socialistes ». Leur application reste soumise aux impératifs de la survie du capitalisme en général.

L'économie fasciste a été le modèle de ces solutions brutales et aberrantes du point de vue capitaliste, aux solutions catastrophiques de l'impérialisme. Depuis, nombre de traits de cette économie de crise, se retrouvent en permanence dans la vie des grands États industriels.

L'État bourgeois, issu du développement historique de la bourgeoisie dans les pays avancés, s'il agit en fondé de pouvoir de la classe dominante et s'il met toute la puissance de son appareil exécutif au service de ses maîtres, n'intervient dans l'économie, au nom des intérêts généraux de la bourgeoisie, que pour appuyer la politique de la haute finance et des grands monopoles. Qu'il intervienne de plus en plus fréquemment, de plus en plus ouvertement, cela est une évidence. En France, un tiers des salariés a pour patron l'État, et le dernier train d'ordonnances gaullistes représente une ingérence directe de l'État dans la vie économique du pays. Cela n'a rien d'étonnant et ne fait que révéler la crise permanente de l'impérialisme.

Si la bourgeoisie crée ses propres fossoyeurs, elle est loin d'organiser elle-même ses propres funérailles. Et si elle a recours aux solutions socialistes, c'est pour mieux maintenir sa domination sur la planète. Là encore, on ne peut apprécier la signification et la valeur des nationalisations et des planifications intervenant dans les pays avancés qu'en les replaçant dans le processus de développement, ou plutôt de décadence, de l'impérialisme qui se survit alors que le développement des forces productives l'a depuis longtemps condamné.

Mais, s'il n'y a que Pompidou pour parler sans rire d'un régime français « original, mi-socialiste, mi-capitaliste », il y a par contre pléthore d'apologistes du prétendu socialisme de certains pays sous-développés. Démocraties populaires, Chine, Cuba, Yougoslavie, et pourquoi pas l'Egypte, présentent tous à un degré plus ou moins achevé, cette fameuse étatisation des moyens de production au moins dans le domaine industriel.

Formes collectivistes de l'économie, essai plus ou moins couronné de succès de planifications diverses, il n'en faut pas plus pour parler d'États ouvriers. Or ces mesures, nous l'avons vu, ne visent qu'à donner à l'État des pouvoirs discrétionnaires en matière d'économie. De même que les bourgeoisies « avancées » mais décadentes, ne peuvent plus se maintenir qu'à l'aide de la béquille étatique, de même les bourgeoisies jeunes et faibles des pays du Tiers Monde ne peuvent tenter de se développer qu'en utilisant la contrainte étatique. Que cette contrainte aille jusqu'à concentrer entre les mains de l'État tout ou partie de la propriété des moyens de production, au moins industriels, cela est indéniable. Que cela revienne à une expropriation de la bourgeoisie, cela est plus contestable, dans bien des cas, il s'agit souvent d'intervention étatique dans la création d'une industrie, et très rarement d'expropriation de ses propriétaires, et, dans ce cas, il s'agit, quasi-généralement, de propriétaires non « nationaux ». Mais quel est le sens de ce développement ? Quel est le point de départ de cette évolution ? Et quel en peut être le terme ? Au point de départ, il y a toujours la bourgeoisie nationale, dont les intérêts entrent en conflit immédiat avec l'impérialisme. Cela est flagrant pour l'Egypte, Cuba ou la Chine, ce l'est moins pour les Démocraties populaires, où cet aspect a été quelque peu masqué par l'occupation par l'Armée Rouge et où le conflit avec l'impérialisme a été dû artificiellement à la guerre froide et à la politique de l'URSS.

Partout, les intérêts de cette bourgeoisie nationale « anti-impérialiste » sont défendus par des partis petits-bourgeois de type radical classique comme à Cuba ou de type stalinien comme en Chine. Il ne faut pas se laisser aveugler par le titre de communiste dont s'est paré le parti de Mao-Tsé-Toung, ce fut un parti petit-bourgeois radical, s'appuyant sur la paysannerie et luttant pour des objectifs démocratiques bourgeois. Sa victoire a été saluée d'enthousiasme par les industriels chinois, déçus par Tchang-Kaï-Chek.

De même, dans les Démocraties populaires, les partis staliniens sont - et par leur recrutement sur des bases nationalistes-réformistes, et par leur politique même - des partis petits-bourgeois. Cela devient manifeste quand l'emprise de la bureaucratie du Kremlin se relâche.

Enfin, dans tous les cas, la perspective du développement est toujours nationale. Devant l'incapacité de la bourgeoisie nationale à conduire ce développement nécessaire - et dans tous ces pays la bourgeoisie a d'abord eu « sa chance », l'État l'a aidée, parfois même remise en selle - l'État a été amené à prendre directement en mains les leviers de l'économie. Contre la bourgeoisie ? Non, car les buts coïncident avec les intérêts généraux de la bourgeoisie en tant que classe internationale.

La domination politique de la bourgeoisie, et donc sa survie en tant que classe, passe par le maintien d'états nationaux. Or, à l'époque de la division mondiale du travail, à l'époque où l'économie réclame une organisation internationale, une rationalisation au niveau de la planète, toute tentative de développement national, même baptisé socialiste, est en dernière analyse un facteur conservateur. C'est dans ce sens également que la théorie du « socialisme dans un seul pays » était une théorie réactionnaire, une utopie petite-bourgeoise. Aussi n'est-il pas étonnant que la petite-bourgeoisie radicale des pays « anti-impérialistes », se soit retrouvée dans la théorie du socialisme dans un seul pays et ait emprunté à l'exemple stalinien ce qu'il avait de moins « ouvrier ».

Planification et propriété étatique des moyens de production étaient entre les mains de l'État ouvrier russe, des armes pour lutter contre sa propre bourgeoisie et la bourgeoisie internationale dans la préparation de la révolution mondiale, entre les mains des staliniens, c'est devenu de simples recettes économiques dans la voie sans issue du développement national. Ce ne sont, et ce ne peuvent être, les critères sur lesquels les marxistes fondent leur analyse de la nature sociale d'un État. Si leur signification absolue reste « socialiste », leur utilisation relative est inséparable du processus dans lequel elles s'inscrivent. Quel que soit le degré de nationalisation de son économie, ne peut être ouvrier qu'un État issu d'une révolution prolétarienne victorieuse et se donnant pour tâche le renversement de la bourgeoisie mondiale.