Un compromis inévitable

Avec les accords d'Evian, après sept ans et quatre mois, la plus acharnée des guerres coloniales prend fin. Le peuple algérien obtient enfin l'indépendance politique et par là, outre un drapeau, la fin de l'oppression nationale, le droit de parler et d'étudier sa langue, la suppression de multiples brimades humiliantes qui en faisait un peuple de « sous-hommes » dans son propre pays, une nouvelle dignité. Sur le plan économique, il semble que l'accord garantisse le paiement par le gouvernement français des indemnisations aux propriétaires terriens expropriés, ce qui permettrait au moins une réforme agraire. Enfin il a pu empêcher l'annexion d'une partie importante des richesses minières et énergétiques par l'impérialisme français en obtenant le rattachement du Sahara à l'Algérie.

Mais les contre-parties sont lourdes : l'essentiel des positions économiques de la bourgeoisie française subsistent. La majorité du système de crédit, des industries, des mines, du pétrole reste sous contrôle français. Plus grave, l'Algérie nouvelle reste dans la zone franc, ce qui permettra, grâce aux « préférences » multiples, de maintenir l'essentiel de la situation du pacte colonial : une industrie algérienne conséquente ne pourra se créer tant qu'il y aura afflux de produits industriels métropolitains. En échange, les produits agricoles excédentaires (vin etc.) seront repris à un prix supérieur à celui du marché mondial, cadeau empoisonné qui maintiendra l'Algérie dans la dépendance économique de la France. Dans ce système une Algérie déficitaire, éternelle quémandeuse de capitaux qu'elle ne pourra former sur place, ne devra qu'à l'aide généreusement octroyée par l'ex-puissance coloniale de ne pas tomber en faillite.

La présence de l'armée trois années durant, le maintien des bases militaires et surtout le groupe de pression des Européens d'Algérie (qui permettra toutes les interventions) complètent militairement et politiquement le système de pression économique.

En conclusion, si les accords sont appliqués, la suppression de l'oppression nationale, une certaine réforme agraire semblent acquises, mais l'Algérie restera un pays sous-développé où la faim et l'analphabétisme resteront le lot du fellah algérien.

La faible bourgeoisie algérienne pourra se développer avec les miettes que l'impérialisme français abandonnait jadis aux petits blancs. Le nouvel État algérien, garant de l'ordre économique colonial maintenu, sera dans une certaine mesure le représentant des intérêts de l'impérialisme, même s'il essaie par un jeu de balance sur le plan international, d'obtenir plus de concessions pour la bourgeoisie algérienne.

Cette situation rejoint celle de tous les pays nouvellement indépendants : Tunisie, Maroc, Guinée, etc... Ainsi sept ans de guerre, de sacrifices inouïs du peuple algérien, et l'apparition de revendications de plus en plus radicales n'aboutissent qu'à une demi-victoire.

Si cette solution convient parfaitement à une partie de la gauche (PCF en tête) qui a toujours préconisé une politique « plus intelligente » de la bourgeoisie française, une autre partie, minorité composée essentiellement d'intellectuels qui avait reporté tous ses espoirs sur la « révolution algérienne », prend douloureusement conscience du rapport de force, quand elle n'accuse pas les dirigeants du FLN de « trahison ».

Pourtant une armée française d'un demi-million d'hommes ne pouvait être battue militairement par l'ALN et, économiquement, rien n'obligeait le gouvernement français à arrêter une guerre qu'aucun mouvement de la classe ouvrière ne le contraignait à interrompre. Mais, il ne pouvait vaincre militairement le FLN et cette guerre, en immobilisant son armée, l'empêchait de mener une politique européenne à la hauteur de ses ambitions et, de plus, elle gâtait à chaque instant ses rapports avec le tiers monde. Dans ces conditions le compromis « honorable » devenait inévitable. Après bien des résistances d'un appareil d'État et d'une population européenne trompés et après de difficiles marchandages, il vient de se faire à Evian.

Il n'est pas fondé de reprocher au FLN de faire un compromis, même sur le terrain limité de l'indépendance politique, pas plus qu'il ne le serait de reprocher à des grévistes de reprendre le travail après une demi-victoire, quand ils ne peuvent obtenir plus. mais une question plus grave se pose. le peuple algérien a été jusqu'à l'extrême bord des sacrifices : un million de morts peut-être, plus d'un million en camps, les tortures, les bombardements, ne l'ont pas empêché de lutter. l'afrique noire doit son indépendance à sa lutte. la libération totale d'un pays colonial serait-elle donc impossible ?

Dans le cadre d'une révolution nationale cela semble démontré. Mais ce cadre, seule la nature petite-bourgeoise du FLN l'a imposé, aboutissant ainsi au seul résultat possible, et il fallait bien des illusions pour ne pas se rendre compte et de la nature du FLN, et des limites auxquelles il devait se heurter.

Car si le FLN représentait réellement une organisation révolutionnaire (socialiste) une toute autre politique était possible. Substituer à l'idée des Algériens luttant pour leur patrie la lutte de tous les opprimés contre l'ennemi commun, en premier lieu l'impérialisme français.

La présence de centaines de milliers d'ouvriers algériens en France facilitait la liaison avec le prolétariat français. Le FLN pouvait s'appliquer à créer à l'intérieur (ou à l'extérieur) des syndicats, la C.G.T en particulier, une opposition révolutionnaire et liée à l'extrême gauche, il pouvait tenter de fournir à la classe ouvrière française, cette organisation de combat, ce parti qui lui manque si cruellement. Gageons que celle-ci aurait alors défendu les travailleurs algériens autrement que ses organisations traditionnelles ne lui ont permis de le faire : Car c'est la passivité de la classe ouvrière française, même sur le plan purement économique, qui a permis la continuation de la guerre.

Ce lien essentiel assuré, une propagande fraternelle vis-à-vis d'un contingent qui n'a jamais ressenti le désir de partir, le refus de l'attentat aveugle, auraient certainement atteint profondément l'armée française. Dans des circonstances plus difficiles le Viet-Minh fit déserter des légionnaires, c'est-à-dire des engagés volontaires. Aucune bataille n'est gagnée d'avance, et celle-ci était difficile, mais elle seule pouvait aboutir à une victoire socialiste , et sûrement d'une manière moins meurtrière pour lé peuple algérien.

Il ne s'agit pas là de vains regrets. Les accords d'Evian n'existent que sur le papier et bien qu'improbable, un débordement des masses reste toujours possible quand bien même l'impérialisme serait bouté hors d'Algérie, cela ne transformerait pas le pays.

Il manquerait l'industrie qu'un siècle d'exploitation de la classe ouvrière et des pays coloniaux a créée en Occident.

Seule la révolution socialiste triomphant dans les bastions impérialistes pourra libérer les peuples coloniaux des chaînes économiques, moins visibles que celles de l'oppression nationale, mais combien efficaces.