Qui dit « non » consent

Bien que seul un très petit nombre de partis ait officiellement le droit de participer à la campagne du référendum, la plupart des organisations politiques ont pris position. La majorité d'entre elles appellent à voter oui, le PCF, le Parti radical et le PSU (qui n'a eu droit ni aux panneaux d'affichage, ni à la radio ni à la télévision) appellent à répondre non. De même, mais pour des raisons inverses, l'extrême droite s'est prononcé pour le non.

La plupart de ceux qui vont demander aux électeurs d'approuver les questions posées par de Gaulle : « approuvez-vous le projet de loi soumis au peuple français par le président de la République et concernant l'autodétermination des populations algériennes et l'organisation des pouvoirs publics en Algérie avant l'autodétermination ? » le font en prétendant que de Gaulle a besoin de cet accord du corps électoral pour imposer aux ultras, civils et militaires, la paix en Algérie par l'» autodétermination » présentée comme le droit des Algériens à disposer d'eux-mêmes.

En réalité, s'il est vrai que l'autodétermination gaulliste, toute factice qu'elle soit, est loin d'être acceptée par les Européens d'Algérie, ultras ou pas, et par l'extrême droite, il n'en demeure pas moins vrai que l'approbation que recherche de Gaulle quelle que soit la façon ambiguë dont elle est présentée n'est pas destinée à le renforcer contre eux. « Le oui massif que vous demandent le général de Gaulle Président de la république », selon ses propres termes, est beaucoup plus destiné au FLN qu'aux ultras.

Il s'agit de convaincre le FLN que l'immense majorité de la population française est persuadée que de Gaulle veut sincèrement la paix ; que l'immense majorité de la population est convaincue que les seuls obstacles à la paix sont d'une part les ultras, de l'autre les réticences du FLN, que l'immense majorité du peuple français est persuadée que de Gaulle ne craint pas les ultras et que les seules conditions qu'il met à la paix sont justifiées.

L'opération est destinée à persuader le FLN que s'il n'accepte pas le règlement proposé par de Gaulle, règlement qui soit acceptable par les Européens d'Algérie, de Gaulle bénéficiera du crédit que lui fait l'immense majorité de la population pour continuer la guerre.

Le problème de de Gaulle c'est qu'il ne peut pas par la force imposer un règlement au FLN et qu'il ne veut pas imposer par la force un règlement aux ultras. Ces derniers ne représente pas la politique actuelle de la bourgeoisie mais ils peuvent la représenter dans l'avenir et aucun homme d'État bourgeois ne détruira une telle arme s'il n'y est pas contraint. Il est possible d'ailleurs que les manifestations de musulmans d'Alger et d'Oran, si elle menace de se généraliser et de s'amplifier, créant ainsi le danger d'une insurrection de toute la population musulmane, amènent de Gaulle à faire beaucoup plus de concessions au FLN qu'il l'aurait voulu et à les imposer s'il le faut à la population européenne. Mais si le règlement se fait de cette façon ce n'est pas le référendum qui y sera pour quelque chose. En croyant voter pour la paix l'immense majorité des électeurs approuvera en fait la politique gaulliste c'est-à-dire ses atermoiements devant les ultras.

Il est en effet absolument exclu qu'une majorité de « non » sorte des urnes. De Gaulle dispose de tous les moyens matériels et techniques imaginables pour tromper le peuple et il ne s'en prive pas. S'il y avait la moindre chance d'une majorité rejetant le plébiscite, l'attitude des partis « de gauche » PCF et PSU qui appellent à voter non pourrait se comprendre. Mais il n'y en a pas la moindre et ils le savent bien. Dans ces conditions leur participation au référendum-plébiscite ne fait que cautionner celui-ci aux yeux des travailleurs, des classes laborieuses et de toute la gauche qui ne peut juger les actes du gouvernement que par l'attitude des organisations qui se réclame deux. Leur participation laisse croire que le référendum est démocratique, qu'une majorité de « non » est possible et que devant elle de Gaulle s'inclinerait.

Cette grave responsabilité ils la portent d'autant plus allégrement que cela fait bien longtemps qu'ils ne représentent plus (s'ils les ont jamais représentés dans le cas du PSU) les intérêts du prolétariat. Ils sont en effet bien incapables de concevoir une lutte en dehors des formes fixées par le gouvernement, une lutte extra-légales, et cela parce que leur existence même est liée à l'action parlementaire. On a bien vu le PCF illégal il y a vingt ans, mais il y a été contraint, la bourgeoisie ne le tolérait absolument pas autrement. Jamais il ne s'engagera dans une action para-légale si les seuls intérêts du prolétariat la nécessitent.

En fait, sans aller si loin, les partis qui se réclament de la gauche pourrait apporter une aide considérable à la lutte du peuple algérien en organisant le jour du référendum une journée de manifestations comme le 27 octobre dont les buts, paix immédiate, retrait du contingent, soient suffisamment clairs et précis pour que les travailleurs puissent exprimer leur détermination et leur volonté sans avoir à approuver la politique gaulliste ou à cautionner ce référendum en mêlant d'ailleurs leurs voix à celles de l'extrême droite.