Pompidem

Les formations politiques qui attendaient au lendemain du référendum des élections législatives anticipées, consécutives à une dissolution de l'Assemblée par le chef de l'État, n'ont pas manqué d'être déçues et ce n'est pas le remplacement de Debré par Pompidou qui a pu leur apporter le moindre réconfort, Certains ont vu dans ce changement un renforcement du pouvoir personnel, du fait que de Gaulle fort du « oui » massif n'ait pas jugé bon de renvoyer la Chambre devant ses électeurs, et d'autres, au contraire, ont déduit du plus grand nombre de députés ou de sénateurs au sein de la nouvelle équipe, qu'il y avait un retour à un régime plus « parlementaire ». De fait, il semble bien que ce changement, non d'équipe mais d'attelage de tête, puisque quinze ministres et secrétaire d'État sur un total de trente étaient déjà dans le précédent cabinet, réponde simplement à des préoccupations intérieures aux Partis qui participent au gouvernement.

Si de Gaulle avait été sûr que le crédit personnel que lui avait apporté la signature des accords d'Evian avait pu rejaillir sur les formations qui le soutiennent, UNR en premier lieu, s'il avait pensé que ces formations se seraient trouvées en tout état de cause en meilleure position qu'à la date normale de renouvellement du Parlement, il aurait dissous l'Assemblée et procédé à des élections anticipées.

S'il ne l'a pas fait, c'est que ses conseillers ou lui-même ont estimé qu'une consultation électorale se traduirait par un renforcement des partis de gauche, aboutissant à une Chambre plus ou moins hostile. Mais il fallait compenser, pour certains partis de la majorité gouvernementale qui auraient pu être avantagés par rapport aux autres par une consultation électorale rapprochée, le maintien de l'actuelle Chambre pendant encore douze ou dix-huit mois. C'est ainsi que le MRP s'est vu offrir une participation ministérielle beaucoup plus importante que précédemment. Par contre, les Radicaux ont continué à refuser la participation et la SFIO n'est plus représentée, sans doute pour se refaire, d'ici l'année prochaine, une virginité. La participation plus importante de parlementaires est justifiée finalement par le désir de complaire à l'Assemblée et de lui faire prendre patience. Prendre patience : parce que de Gaulle ayant posé, qu'en principe, il fallait un gouvernement par législature, l'Assemblée ne pouvait espérer voir de grandes modifications intervenir au sein du gouvernement que si de Gaulle faisait procéder à de nouvelles élections... ou renonçait à'son principe.

Cependant, ce n'est pas d'aujourd'hui que les ministres changent. Et si l'on avait pu dire que sous la IVe République les ministères passent mais les ministres restent, on pourrait dire jusqu'à présent de la Ve que le ministère demeure tandis que les ministres défilent. L'Humanité du 16 avril rappelait que « depuis 1958, cinq ministres se sont succédé à l'Education Nationale, quatre à l'Information, trois à l'Intérieur et trois aux Finances ». S'il est donc vrai que de Gaulle a, par ce remaniement, effectué une « opération séduction », comme on l'a écrit, vis-à-vis de l'Assemblée, le fait principal est cependant le changement du Premier Ministre. Car ces remaniements, échelonnés sur quelques semaines, auraient pu de toutes façons intervenir. Quant à penser, avec l'Humanité déjà citée, qu'avec Pompidou, Directeur de la Banque Rothschild « la Haute Finance dédaigne désormais d'utiliser les prête-noms »... il faudrait pour cela que les financiers ou leurs proches n'aient jamais gouverné sous les Républiques précédentes et en particulier la IVe. Le PCF devrait pourtant se réjouir de retrouver parmi les « nouveaux venus », Pierre Pflimlin à qui, il n'y a jamais que quatre ans, il avait voté « les pleins pouvoirs ».

Est-ce que Debré quitte le devant de la scène politique parce que, les accords d'Evian étant signés, de Gaulle n'a plus besoin d'un homme aussi lié qu'on l'affirme aux milieux activistes ? Est-ce pour céder à la pression des gaullistes de gauche (sic) ou est-ce, comme il le lui a écrit, afin que Debré puisse prendre du champ pour être disponible pour d'autres tâches dans l'avenir (on sous-entend la vice-présidence de la République). Seuls les habitués des salons ministériels et des couloirs de l'Assemblée ont des opinions, fondées ou pas, sur cette question.

En tous cas, pour les travailleurs, le deuxième gouvernement de la Ve République sera identique au précédent.