Pâté d'alouette gaulliste

L'intéressement des travailleurs à la bonne marche des entreprises, l'association capital-travail, sont des formules qui, périodiquement, reviennent dans le vocable les dirigeants de ce monde capitaliste. Le régime gaulliste d'après la « Libération » en faisait son programme social ainsi d'ailleurs que le RPF après le départ de de Gaulle du gouvernement en 1946. Le retour de de Gaulle au pouvoir en 1958 a remis ces questions d'actualité et le 7 janvier 1959, l'ordonnance 59 - B 126 accordait des exonérations fiscales aux entreprises industrielles et commerciales qui organisent l'association ou l'intéressement des travailleurs.

Mais si l'association capital-travail a souvent été citée en exemple pour mettre fin à ce que les représentants de la bourgeoisie appellent une stupide lutte de classes, personne jusqu'à ce jour n'a donné un programme complet et précis définissant l'association capital-travail. Et pour cause !

On a imaginé au début de faire participer les travailleurs aux bénéfices des entreprises. Des expériences ont été faites dans ce sens qui font écrire périodiquement à des journaux aussi peu sérieux que l'Aurore, que les ouvriers de la Régie Renault ont bien tort de s'insurger contre les décisions de leur direction puisqu'ils participent aux bénéfices de l'entreprise. Que signifie cette participation ?

Les bénéfices avoués d'une entreprise qui ne représentent pas les bénéfices réels et qui seul servent au calcul de la répartition sont d'autant moins importants que l'entreprise est plus forte. De plus, le régime fiscal transforme en impôts la plus grosse partie de ces bénéfices lorsque ceux-ci dépassent un certain volume. En 1957, la Régie Renault a accusé un bénéfice net de 10,6 milliards. Les impôts sur les bénéfices qui s'ajoutent aux autres impôts payés par l'entreprise, soit 33,7 milliards, furent de 5,7 milliards c'est-à-dire plus de la moitié du bénéfice déclaré. Sur les 3,8 milliards qui restaient déduction faite de la part du patron (l'État) et des « réserves », 1 000 000 000 soit le dixième des bénéfices avoués fut distribué aux 62 000 membres du personnel.

Les travailleurs qui ont fait une expérience de cet ordre ont pu constater que la répartition des bénéfices se traduisait simplement par le paiement en fin d'année une prime qui ne représente qu'un peu de salaire différé sur laquelle le fisc, qui ne s'y trompe pas, leur fait payer l'impôt sur les salaires (surtaxe progressive) et non l'impôt sur les bénéfices, il y a là une imposture qui a fait long feu et qui ne peut plus guère servir la cause des émules de l'association capital-travail. Aucune campagne en faveur de la participation ouvrière aux bénéfices des entreprises ne peut aujourd'hui soulever beaucoup d'enthousiasme. C'est pourquoi des économistes distingués sont allés plus loin et ont lancé d'autres idées. Les dividendes, c'est-à-dire la part de chaque actionnaire des bénéfices avoués dans le bilan, représentent en règle générale très peu de choses. La plus grosse partie des profits est réinvestie dans l'entreprise et se traduit par une augmentation de capital. Si les dividendes sont peu élevés les actionnaires récoltent le profit sous forme de « parts » qui représentent l'augmentation de capital et qui leur sont versées sous forme d'actions nouvelles dont le nombre est proportionnel au nombre d'actions anciennes détenues par le capitalisme. Ces « parts » ou ces actions nouvelles distribuées gratuitement aux actionnaires augmentent leur capital. Elles sont évidemment négociables en Bourse mais si, dans ce cas, l'actionnaire change de nom, l'action, elle, reste toujours dans le circuit de l'entreprise.

Nos partisans de l'association capital-travail ont donc mis en avant un autre système d'intéressement.

Il s'agirait de faire de chaque ouvrier un actionnaire.

Là, les procédés de répartition des actions qui ont été mis en avant sont multiples. S'agit-il de vendre des actions au personnel en le faisant bénéficier de certains avantages ? S'agit-il de répartir les bénéfices sous forme d'actions au lieu de les verser en espèces ? S'agit-il de répartir partiellement ou en totalité les actions résultant des augmentations de capital ? De toute façon tous les procédés envisagés ne visent qu'à un but : lier l'ouvrier à son entreprise, freiner sa résistance à l'exploitation, combattre la soi-disant désastreuse réalité de la lutte de classes.

Si l'on vend ou si l'on distribue des actions aux travailleurs elles seront toujours remises à une certaine cote. Peu d'ouvriers auront la possibilité de conserver un portefeuille en banque. La vente massive des actions après une distribution se traduira par une baisse sensible et parfois catastrophique des cours en Bourse. Ceux qui seront obligés de vendre garderont une grande partie de leurs avoirs au bénéfice d'autres actionnaires plus fortunés qui les rachèteraient à bas prix. C'est ce qui est arrivé aux ouvriers de chez Ford qui avait revendiqué naïvement, et obtenu, d'être considérés comme prioritaires pour une fraction d'une émission d'actions ; ces actions ont été vendues avec une forte prime, et ultérieurement leur cours a considérablement baissé.

Victimes des contradictions économiques les ouvriers subissent l'augmentation du coût de la vie, les baisses de salaire et les fluctuations de l'emploi. On voudrait par surcroît, rendre une partie de leurs salaires, distribués sous forme d'action, tributaire des spéculations boursières. Péchiney a ainsi récemment distribué des actions à son personnel. Ce n'est d'ailleurs pas une nouveauté car certaines entreprises s'était déjà engagées dans cette voie après la révolution de juin 1848.

On nous a présenté le succès de l'expérience de la Télémécanique à Nanterre. S'il est vrai que du fait du caractère privilégié de cette entreprise le système d'association a permis des meilleurs salaires pour les ouvriers et surtout un meilleur rendement pour le patron, il a été payé en retour de toutes sortes de contraintes imposées non plus seulement par la direction de l'entreprise mais par chaque travailleur qui était devenu le surveillant dans tous les domaines (production, assiduité, exactitude, etc.) de son collègue de travail.

Au travers de cette nouvelle expérience, on voudrait persuader les travailleurs que, devenus actionnaires des entreprises, ils ont intérêt au maintien du système capitaliste. On voudrait de plus les persuader de leurs possibilités d'intervention dans la gestion des entreprises. Mais que peut représenter la décision des petits porteurs individuels en face de quelques gros actionnaires ? Un risque pourrait se faire sentir néanmoins si les ouvriers actionnaires géraient collectivement leurs actions. Leur nombre pourrait dans ce cas leur permettre, si les actions distribuées au personnel étaient une partie importante du total des actions, d'intervenir au niveau du conseil d'administration. En aucun cas il ne pourrait cependant devenir une majorité. Mais ce risque, si faible soit-il, les promoteurs du système l'ont très bien compris et se sont empressés de le pallier. L'ordonnance accordant des exonérations fiscales aux entreprises qui organisent l'intéressement des travailleurs, refuse ses exonérations si l'intéressement résulte de contrats passés avec le comité d'entreprise, les délégués du personnel, ou des membres du personnel mandatés par leurs collègues. Alors pourquoi toute cette mise en scène ? Car si les ouvriers avaient les moyens et désiraient boursicoter, rien à l'heure actuelle ne les empêche de le faire. Mais là comme ailleurs ce sont les gros qui mangent les petits et les ouvriers qui ont quelques économies ne s'y hasardent guère.

« Le général de Gaulle désire instaurer une paix sociale durable » dit Fortune Française. L'idée de développer dans la masse ouvrière des illusions capitalistes en remplacement de l'amélioration des conditions de vie des travailleurs et en opposition à leur volonté d'action revendicative paraît fort séduisante au chef de l'état. Il est peu probable que les travailleurs se laissent séduire par d'aussi grossières chimère. Mais à laisser supposer qu'ils se laissent abuser sur cette question comme ils se sont laissés abuser sur d'autres, en quoi cela changera-t-il quelque chose aux problèmes économiques et politiques ?

Le régime capitaliste est basé sur la recherche du profit. Le profit est basé sur l'exploitation du travail. Comment résoudre cette contradiction : faire d'un exploité un exploiteur qui s'exploite lui-même en continuant à être exploité par les autres.

Le malaise de notre société capitaliste ne réside pas dans une mauvaise répartition du profit. C'est la recherche même du profit qui est la cause du déséquilibre économique qui provoque les crises et les guerres. En « associant » les travailleurs au profit on tente de faire retomber sur leurs épaules les contradictions et les catastrophes d'un système périmé.