Paix du monde, poker et roulette russe

Le rappel en métropole de troupes d'Algérie « afin d'être en mesure de tenir les engagements militaires de la France vis à vis de ses alliés de l'OTAN » en cas d'aggravation de la situation à Berlin, n'est bien sûr qu'un geste symbolique, plus destiné à tenter de persuader Moscou de la détermination des Occidentaux de défendre la « liberté » de Berlin-Ouest, y compris par les armes, qu'à le faire réellement le cas échéant, Mais l'accumulation de tels gestes, troupes massées de part et d'autre, engagements solennels d'aller jusqu'au bout, est en soi-même un réel danger. Bien sûr, tout le monde est convaincu qu'il ne s'agit que d'une partie de poker où chacun bluffe, mais c'est une partie dont les annonces sont des blindés, des bombardiers et des fusées. Un commentateur de la radio en a dit : « Kennedy et Krouchtchev sont comme deux automobilistes lancés l'un vers l'autre à toute allure et où chacun fait un clin d'oeil au public en disant vous verrez que l'autre freinera à temps ». Ce n'est qu'une image, car dans la réalité ce n'est ni Kennedy ni Krouchtchev qui se tueront.

S'il a eu des aspects variés autant que contradictoires, le différend des Russes et des Occidentaux à propos de Berlin-Ouest ne date pas d'hier. Il est lié à la situation même de l'Allemagne au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, vaincue et occupée militairement par les armées alors alliées.

Au lendemain de sa capitulation, le 8 mai 1945, l'Allemagne fut morcelée en zones d'occupation qui avaient été déterminées entre les principaux « Alliés » à Londres le 14 novembre 1944. (A cette époque la France n'était pas comprise dans les occupants, c'est à Yalta que la décision fut prise de lui attribuer une zone d'occupation). Ces zones correspondirent grosso-modo aux territoires qu'avaient occupés militairement les différentes armées avant la capitulation. La seule exception étant Berlin que les Russes avaient occupé et largement dépassé à la poursuite des armées allemandes en déroute, malgré le gigantesque effort qu'avaient fait les Américains pour tenter de les devancer. Cependant, conformément aux accords antérieurs, Berlin fut divisée en quatre zones entre les Américains, les Anglais, les Russes et les Français. Les Russes se seraient vu octroyer en échange une partie du terrain occupé par les troupes américaines. Alors la circulation entre Berlin et les zones anglaises, américaines et françaises au travers de la zone russe ne posait pas de problème : elle était libre et il n'y avait aucun contrôle frontalier, tant douanier que militaire.

Les accords de Londres prévoyaient une autonomie des commandements dans chaque zone, mais, par contre, la nécessité de l'unanimité des commandements pour les questions intéressant l'ensemble de l'Allemagne. Ce qui venait à affirmer qu'aucune décision générale ne pouvait être prise si un seul des quatre occupants s'y opposait. C'est à la conférence de Yalta (février 1945) entre Roosevelt, Churchill et Staline que furent formulées les intentions des alliés à l'égard de l'Allemagne : démilitarisation, dénazification, montant des « réparations », décartelisation etc. Il y fut décidé aussi que le gouvernement allemand serait remplacé par la direction quadricéphale des quatre commandants en chef. C'est le 5 juin 1945 à Berlin que Eisenhover, Montgomery, Joukov et de Lattre de Tassigny officialisèrent ces décisions. Après la conférence de Potsdam qui se tint du 17 juillet au 2 août 1945, l'Allemagne devait être considérée comme une « unité économique » et le gouvernement militaire devait en principe décider en commun accord de l'ensemble des problèmes économiques et en particulier de la limitation de sa production industrielle notamment celle de l'acier (fixée alors à 5 800 000 tonnes par an). Or tandis qu'on limitait sa production on voulait lui faire payer de lourdes « réparations », d'où de nombreux litiges quant à l'approvisionnement des différentes zones qui ne pouvaient pas vivre sur le pays.

La question de la monnaie fut l'objet de vives discussions, deux monnaies différentes étant finalement remises en circulation, l'une en zone américaine, l'autre en zone russe d'où le problème du contrôle de la quantité des billets émis.

Dès la fin de l'année 45 il était manifeste que la direction quadricéphale était inviable. Manifeste aussi que les antagonismes entre « alliés » empêcheraient même une paix « versaillaise ». Pendant trois ans une entente de surface sera maintenue et bien que, de plus en plus, la coupure soit nette, tant sur le plan économique que politique, entre la zone d'occupation russe d'une part et les zones américaines, anglaises et françaises de l'autre. Mais c'est le début de la guerre froide, dont la date officielle est celle du « coup de Prague », le 25 février 1948, qui consacrera la coupure en deux de l'Allemagne, renvoyant à un avenir hypothétique et lointain la simple signature d'un traité de paix définitif entre les anciens belligérants.

À partir de ce moment les deux Allemagne (les zones d'occupation française, anglaise, américaine furent unifiées) évoluaient rapidement dans un sens diamétralement opposé. Bien que les Russes eussent préféré une Allemagne neutralisée et démilitarisée, le sort de l'Allemagne fût déterminé par le fait qu'Occidentaux et Russes engagèrent et réorientèrent de plus en plus l'économie de « leur » Allemagne en fonction de leurs intérêts militaires.

Le Pacte Atlantique Nord, (OTAN) qui consacre la rupture des deux blocs, fût signé le 4 avril 1949 (l'Allemagne de l'Ouest n'y participa cependant que le 22 octobre 1954)

Un gouvernement parlementaire de type fédéral fût institué en Allemagne de l'Ouest par la loi fondamentale du 8 mai 1949. Le 31 août, Konrad Adenauer fut élu chancelier de ce qui allait devenir la république de Bonn. Parallèlement, le sept octobre, le « Conseil du peuple allemand », réuni à Berlin (Est) en « chambre populaire », proclamait la création de la République Démocratique Allemande dont Grötewohl fut nommé ministre-président. À cette époque, de part et d'autre, les commandements militaires des autorités d'occupation sont donc remplacés par des gouvernements civils allemands. Le 5 mai 1955 fut signé à Bonn le protocole de cessation du régime d'occupation de la république fédérale (bien qu'officiellement l'Allemagne ne soit plus occupée, Anglais, Américains et Français y laissèrent des troupes, mais dans le cadre de l'OTAN). Parallèlement toujours, le 20 septembre 1955, l'URSS confirme par traité la souveraineté du gouvernement de Pankow.

Pendant cette période, et pratiquement depuis Yalta, les efforts de la diplomatie soviétique consistèrent à obtenir des Américains, des Anglais et des Français un traité de paix mettant officiellement fin aux hostilités et garantissant la neutralité de l'Allemagne et son désarmement. La politique des occidentaux au contraire fut d'intégrer l'Allemagne de l'Ouest (en fait la majeure partie de l'industrie allemande s'y trouve) dans leur système militaire. La conscription obligatoire fut réintroduite malgré l'opposition des syndicats et des sociaux-démocrates, et l'industrie de guerre y fut recréée.

Depuis le début de la guerre froide le Kremlin tentera de s'opposer à cette évolution par tous les moyens dont il dispose. Il ne s'agit pas bien entendu, de la propagande révolutionnaire, mais des moyens de chantage qui caractérisent de part et d'autre la guerre froide. On verra les Russes, et en cela leur politique fut d'une remarquable continuité de Staline à Khrouchtchev, alternativement ou conjointement offrir la réunification de l'Allemagne, dont la division est durement ressentie par la population allemande coupée en deux par une scissure plus impénétrable que toutes les frontières, en échange du traité de paix garantissant sa neutralisation, ou bien tentée d'imposer ce traité aux Occidentaux en se servant de deux millions « d'otages » de Berlin-Ouest enclavé en pleine zone soviétique à plus de 100 kilomètres à l'Est du rideau de fer.

Grâce à cet avantage les Russes, ont cherché à mettre en demeure les Occidentaux soit d'abandonner Berlin-Ouest, c'est-à-dire de faire un recul considérable et d'apparaître à tous leurs alliés des zones critiques du monde comme des amis peu sûrs, soit de prendre la responsabilité de déclencher un conflit mondial, ce que les Américains ne peuvent faire n'importe où, n'importe comment, soit de renoncer au réarmement allemand et de signer le fameux traité. C'est le jeu dangereux auquel nous assistons depuis treize ans. Le premier acte en fut, dès le début de la guerre froide, la première crise de Berlin, en juin 1948. Elle éclata à propos de la question monétaire (dévaluation du mark par les Occidentaux) mais ces difficultés techniques ne faisait qu'illustrer le différend politique plus profond sur l'avenir de l'Allemagne. Le 24 juin, les autorités russes interdisaient toute circulation sur l'ensemble des voies de communication reliant Berlin-Ouest à l'Allemagne occidentale. Les deux millions de Berlinois des secteurs occidentaux se voyaient privés de moyens de subsistance. Les Occidentaux étaient contraints, ou de céder aux Russes ou de passer par la force. Le monde parut être au bord d'une nouvelle guerre. Bien que les Russes fussent persuadés que les Américains n'iraient pas jusqu'à la guerre, ils en prenaient le risque, car ils ne pouvaient pas renoncer à tenter de créer un vide au centre de l'Europe, étant donné que le réarmement allemand ne pouvait se faire que contre eux.

Mais dans ce jeu dangereux les Américains, grâce à leur énorme puissance industrielle et militaire réussirent à trouver et à réaliser le « biais » qui leur permit de ne pas engager un conflit militaire, tout en ne cédant pas d'un pouce : en quelques dizaines d'heures d'Europe, des USA, du Japon, d'Océanie ou de l'Alaska, des avions de tous types et de tous tonnages, toute leur flotte aérienne militaire, une partie de leur flotte civile convergèrent vers l'Allemagne de l'Est de l'Ouest. Et pendant les quinze mois que dura le blocus de Berlin, ses deux millions d'habitants furent ravitaillés en vivres aussi bien qu'en matières premières uniquement par la voie aérienne.

Un véritable « pont » aérien ayant presque une consistance matérielle tellement les avions se suivaient, enjambant le territoire séparant Berlin-Ouest de la zone occidentale. Cet épisode de la guerre froide coûta une soixantaine de vies humaines et des sommes considérables mais au total cela fit quand même moins qu'une journée de la dernière guerre mondiale et il fallut bien se contenter de cette satisfaction.

Plusieurs années se passèrent sans que cet épisode se renouvelle, puisque les Américains avaient fait la preuve qu'ils pouvaient surmonter une telle situation, mais c'est sensiblement dans les mêmes termes que le problème de Berlin fut reposé par la suite, à plusieurs reprises, par les Russes aux Occidentaux.

Le 11 novembre 1958 un discours de Khrouchtchev, traduit sous forme de notes aux Occidentaux le 27, leur donne un délai de six mois pour régler définitivement le sort de l'Allemagne, à l'expiration duquel les Russes menaçaient de signer, de leur côté, un traité avec les seuls Allemands de l'Est. Cette menace gênait considérablement les Occidentaux car appliquée elle aurait contraint ceux-ci à passer par le gouvernement de Pankow pour régler les problèmes de circulation dans les voies de communication et les couloirs aériens de Berlin-Ouest, et non plus avec les seules autorités militaires soviétiques. Les Occidentaux auraient donc dû reconnaître, au moins de facto le gouvernement de la RDA. C'était un coup de canif dans leur contrat qui les liait à l'Allemagne de Bonn. C'était perdre un peu la face, mais ce n'était pas bien grave. Aussi, bien que les Américains aient eu tendance à vouloir l'intransigeance, les Britanniques, pour leur part, étaient partisans d'un compromis car pas plus que pour Dantzig, il ne voulait « mourir » pour Berlin. Le délai fixé par les Russes devait donc se terminer le 27 mai 1959 mais il fut prolongé à plusieurs reprises, et c'est dans cette période que fut décidée une conférence des quatre Grands à Paris, conférence qui devait finalement être abattue en flammes, au même titre que l'U2 de Powers.

Ce que nous voyons aujourd'hui, c'est une relance, presque exactement dans les mêmes termes, de cette affaire. La différence est que c'est au cours de sa rencontre avec Kennedy à Vienne, que Krouchtchev avait fixé un nouveau délai et que Kennedy, entraînant les Occidentaux, a affirmé solennellement son intention de ne pas céder. À la suite de quoi d'ailleurs le Kremlin a publié un mémorandum précisant les déclarations de Krouchtchev qui aurait été mal interprétées. Les commentateurs ont fait remarquer que si dans ce mémorandum il était bien question d'un délai de six mois, n'y était précisé la date de départ du délai, ni celle de son aboutissement. De son côté le Département d'État américain après relecture du document, a affirmé qu'il ne s'agissait pas, tout compte fait, d'un ultimatum. Mais par contre, d'autres mesures, telle que la décision de la RDA de soumettre à autorisation préalable l'utilisation d'un poste émetteur par tous les avions qui survoleraient son territoire, vont dans le sens des menaces de Krouchtchev.

Qui cédera, jusqu'au iront les uns et les autres, quelle est la part de bluff quels « biais » seront trouvés pour sortir plus ou moins élégamment des mauvais pas ou des chausse-trappe préparés de part et d'autre ? Nul ne le sait. Il est manifeste que ni les uns ni les autres ne veulent aller jusqu'au conflit mondial. Mais on ne peut pas jouer sans danger avec les poudrières que sont, au plein sens du terme, les armées modernes. De Gaulle aurait d'ailleurs dit en rappelant en Europe les deux divisions en question de l'armée d'Algérie que cela aurait au moins l'avantage de donner à l'armée d'autres préoccupations. Et quand les militaires ont de telles préoccupations, ce sont les civils qui ont des ennuis.

C'est bien dans une partie de poker que les Grands sont engagés et quoique, en principe, on nous recommande de ne pas trop le prendre au sérieux, elle est l'image du monde où nous vivons. Et la déflagration dont se menacent les uns et les autres fait inéluctablement partie de notre avenir.