Marianne de ma vieillesse

Il y a juste quinze ans, le 20 janvier 1946, de Gaulle, Président du Gouvernement Provisoire de la République, remettait sa démission. Deux mois auparavant, la Constituante nouvellement élue l'avait pourtant confirmé dans les fonctions qu'il s'était octroyées dès le 15 mai 1944. Entre Pétain, représentant les intérêts de la bourgeoisie française auprès de l'Axe, et de Gaulle représentant les mêmes intérêts auprès des Anglo-saxons, il ne devait pas y avoir de vacance du pouvoir.

Lorsque les troupes allemandes évacuèrent la France, celle-ci était dans une situation économique extrêmement difficile. Après quatre ans de pillage économique, la guerre qui fit rage de la Normandie à l'Alsace acheva de détruire les moyens de production et les voies de communication qui pouvaient avoir échappé aux bombardements alliés.

Après quatre ans de bas salaires, de rationnement, de famine, les masses attendait de la « libération » la fin de leurs atroces misères.

Cette guerre qui se terminait, la bourgeoisie française l'avait menée au nom de la croisade sacrée de la démocratie contre le fascisme. Le PCF, en se ralliant, après l'attaque de l'URSS par l'Allemagne, à la « Résistance » - c'est-à-dire de la même manière que de Gaulle - à la défense des intérêts de la bourgeoisie française, contribua pour beaucoup à accréditer cette idée.

Ainsi, tout aussi bien les formes politiques qu'avaient revêtues cette guerre, que les conditions économiques qu'elle avait engendrées, devaient amener une violente poussée des masses à gauche, et cela dans des conditions qui ne permettaient pas à la bourgeoisie française de leur faire des concessions autres que formelles.

De fait ce que l'on a ensuite présenté comme la politique sociale du gouvernement de 1944-47 était une nécessité. Pour relever l'économie française, il fallait en nationaliser certains secteurs indispensables : communication ou matières premières. Pour remettre en route l'économie il fallait en exproprier une partie : cela revient à faire prendre en charge par les contribuables les secteurs déficitaires. D'autres mesures - la sécurité sociale, les allocations familiales - furent nécessitées par le besoin d'augmenter la natalité, par celui de rassurer les ouvriers sur leur avenir et de leur faire accepter plus facilement des bas salaires en les garantissant en cas de maladie ou de naissance.

Pour relancer l'économie française il fallait « produire d'abord ». Seuls les partis de gauche pouvaient imposer aux masses cette politique de haute productivité et de bas salaires. Pour briser les grèves, la droite n'aurait eu que sa police, la gauche avait ses appareils politiques ou syndicaux. C'était plus efficace et moins dangereux. Le rôle de de Gaulle fut alors de gouverner, au profit de la bourgeoisie française, en s'appuyant d'une part sur les organisations ouvrières et d'autre part sur les armée anglo-américaines, en se servant d'ailleurs des unes contre les autres. Mais les élections de novembre 1945 avaient donné au bloc socialiste communiste la majorité absolue à la Constituante, mais la politique de ces champions des voies pacifiques et parlementaires vers le socialisme était la même que celle du MRP ; c'était la politique du « redressement national », la remise en selle de la bourgeoisie. La période cruciale de 44-45 était passée. L'appareil d'État fonctionnait ( « une seule police, une seule armée » ), le parlementarisme pouvait jouer son rôle. Dans ce cadre politique, de Gaulle n'était plus utile.

De Gaulle partit, non en retraite, mais en réserve. De la même manière qu'il avait compris qu'il était nécessaire, dans l'intérêt de la bourgeoisie, d'admettre le PC au gouvernement, il avait aussi compris que les partis de gauche ne pourraient pas mener éternellement leur politique anti-ouvrière sans se déconsidérer aux yeux des masses, et qu'il lui faudrait sans doute un jour être prêt à prendre le relais. Si la situation économique ne s'améliorait pas, le tripartisme s'écroulerait, et la question se poserait alors brutalement sous le dilemme : fascisme ou révolution prolétarienne. Pour pouvoir donner la réponse fasciste à cette question, de Gaulle refusait de se compromettre plus longtemps avec Thorez et Blum.

S'il ne revint pas au pouvoir sous cet aspect ce n'est pas dû à un échec personnel : avant de prendre la décision de se retirer il examina toutes les solutions de droite possibles. S'il écarta celle du coup de force militaire, ce n'est pas parce qu'il la condamne en soit, c'est - dit-il en substance dans ces Mémoires - parce que c'était impossible et inopportun dans les conditions du moment.

Plus tard, il tenta avec le RPF de créer un grand parti fasciste, et parut bien près d'y réussir en 1951. Mais ce début de réussite coïncidait avec la remise en marche de l'économie française et l'arrêt de l'inflation en 1952. L'effondrement du RPF fut la conséquence de la fin de la crise. De Gaulle repartit attendre de nouveau à Colombey-les-Deux-Églises. Mais si elle avait pu survivre depuis, la IVe République se trouvait placée devant des problèmes insurmontables dans le cadre parlementaire strict. Sur fond de bonapartiste chronique, elle présenta de nombreux paroxysme, comme les décrets-lois Laniel de 1953. Le dernier, le plus grave, l'amena à se saborder, incapable qu'elle était de résoudre le problème algérien et de celui de la stabilité gouvernementale.

Si de Gaulle accepta alors de jouer le rôle de l'homme providentiel dans le cadre d'une République bonapartiste, ce n'est pas parce qu'il avait changé d'avis. Mais il y avait déjà douze ans qu'il attendait le moment où la bourgeoisie française aurait besoin qu'il revienne appliquer la solution fasciste à ses problèmes. Les idées de l'homme étaient restées les mêmes, mais il avait vieilli. On ne se réserve plus à 68 ans. Il accepta alors de prendre la tête de la Ve République.

Si de Gaulle repartait demain, nul ne peut dire aujourd'hui quelle serait la cause de ce départ, mais ce qui serait sûr c'est que ce ne serait pas celle de 1946. En acceptant d'être « le Bonaparte » du nouveau système, de tenter de résoudre le problème algérien, il acceptait de se déconsidérer auprès des militants d'extrême droite.

Si demain la bourgeoisie a besoin du fascisme, ce ne sera pas de Gaulle qu'elle appellera mais un Juin ou un Salan.

Mais pour nous, ces divergences d'hommes et de politiques possibles ne doivent pas faire illusion. Si de Gaulle aujourd'hui n'est pas fasciste, s'il s'oppose même à ceux qui le sont, ne doutons pas que si les circonstances nécessitaient de son vivant le recours à cette ultime solution pour sauvegarder la bourgeoisie, de Gaulle serait à Juin ou à Salan ce que Mollet lui a été : un sergent fourrier.