Les grèves belges

Le calcul du gouvernement belge qui comptait sur les fêtes de Noël pour apaiser la vague de grèves et détendre la situation, s'est jusqu'ici révélé faux. Les grèves, loin de s'éteindre, s'étendent à travers la Belgique et la situation rappelle aux dires de tous les observateurs, celle de l'année 1950 quand, devant la colère populaire, Léopold dut céder son trône à Baudouin.

Depuis le mardi vingt décembre, jour où la grève des employés communaux et des membres de l'enseignement éclatait, à l'appel des syndicats socialistes, les grèves n'ont cessé de prendre de plus en plus d'ampleur, davantage peut-être que ne le prévoyait le Parti socialiste qui en est à l'origine. Mercredi, certaines entreprises métallurgiques du pays de Liège et du Hainaut entraient en lutte. Jeudi, l'ordre de grève générale était lancé dans la région de Liège et de Charleroi. Depuis, gaz, électricité, chemin de fer se sont arrêtés en tout ou en partie. Enfin, après la Wallonie, les Flandres s'ébranlent. Devant cette situation les syndicats chrétiens ayant peur d'être débordés par leur base menacent le gouvernement, s'il ne fait rien, de rapporter « l'ordre de travail » qu'ils ont maintenu jusque là. Le gouvernement met en place la police et l'armée. Ont fait état de bagarres mais aussi de tracts appelant les soldats à fraterniser avec les grévistes.

La situation devient sérieuse et la bourgeoisie belge le sent; aussi fait-on appel aux plus hautes autorités morales : les déclarations des ministres succèdent au prône des archevêques. Le cardinal Van Roey, primat de Belgique, s'intitulant « pasteur des âmes et guide des consciences » parle des grèves « désordonnées et déraisonnables » et incite les travailleurs « à se remettre au travail sans plus tarder ». Quant au Premier ministre, Gaston Eskeyns, il parle de « manoeuvres insurrectionnelles » expliquant gravement que 193 députés décidant du sort de toute la classe ouvrière belge, c'est la démocratie, tandis que des centaines de milliers de grévistes dans la rue, se préoccupant de leurs propres affaires, c'est la dictature et l'anarchie.

L'origine de ce mouvement se trouve dans une crise financière et budgétaire que le gouvernement essaie de résoudre par un plan d'austérité. Celui-ci prévoit 4 milliards d'impôts nouveaux et 11 milliards d'économies. Il est clair que ce sont les salariés qui vont faire les frais de l'opération. Le gouvernement avoue lui-même que le premier résultat des impôts nouveaux sera la hausse du coût de la vie. D'autre part, il s'agit pour réaliser ces économies de réformer la Sécurité Sociale : on parle de la réduction du taux de l'allocation-chômage, des pensions, des prestations maladie-invalidité. Enfin il s'agit de supprimer un certain nombre de subventions à des industries non rentables, par exemple les Charbonnages. La subvention gouvernementale doit passer de 1300 à 100 millions. Résultat : fermeture de onze puits pour la plupart dans le Borinage, dès 1961 et par conséquent menace de chômage pour toute une catégorie de travailleurs belges, déjà éprouvée il y a deux ans.

Cette crise de trésorerie de l'état belge dure depuis 1958. La perte du Congo ne constitue donc pas l'essentiel, mais l'a, semble-t-il, aggravé.

En effet l'indépendance accordée au Congo prive l'état belge d'une source importante de revenus, droits de douane par exemple ; ce qui ne veut pas dire bien entendu que les capitalistes belges n'ont pas conservé, dans le cadre du nouvel État congolais, leurs biens et leurs revenus, mais que les redevances des mines et des industries congolaises vont désormais à l'état Katangais. Il faut aussi financer l'opération militaire qui a eu lieu récemment dans le Congo indépendant sous couvert d'y défendre les civils belges. Enfin ces mêmes civils rapatriés doivent être recasés dans l'économie belge. En gros, il s'agit donc de solder une politique coloniale qui a fait son temps. D'autre part, cette crise financière est aggravée du fait que le capitalisme belge (comme le capitalisme européen) se trouve dans une période de reconversion économique. L'accélération de la mise en place du marché commun oblige les capitalistes à moderniser l'économie belge si elle veut se placer sur un plan compétitif avec les autres économies européennes. Il était de plus en plus urgent pour eux d'abandonner les secteurs qui ne sont plus rentables : tel les mines du Borinage par exemple. Et de toute évidence, l'État et les capitalistes belges n'attendaient que l'occasion politique favorable pour revenir sur la question.

Le gouvernement belge appuyé sur l'alliance des sociaux-chrétiens et libéraux, alliance qui a suivi les événements du Congo, s'est cru assez fort pour entamer la lutte. Sa majorité à la chambre est solide et c'est sans difficulté que devant les événements, les députés se sont octroyé des vacances jusqu'au trois janvier espérant bien que ce jour-là, la menace populaire sera écartée et que le Parlement pourra voter le projet gouvernemental en toute sérénité.

L'opposition sociale-démocrate n'avait aucun espoir d'obtenir le moindre portefeuille dans l'actuelle situation parlementaire, où sociaux-chrétiens et libéraux se partagent les ministères. Seule la lutte de masse peut changer la situation parlementaire des sociaux-démocrates, car si la situation est rendue absolument intenable au gouvernement il faudra soit un remaniement ministériel admettant les socialistes au gouvernement, soit dissoudre le Parlement et recourir à de nouvelles élections auxquelles les socialistes n'ont rien à perdre. Ne craignant pas d'être débordé sur la gauche car il n'y a aucune organisation politique puissante sur cette gauche, ayant tout à gagner à un bouleversement parlementaire et gouvernemental qui ne peut être obtenu que par une pression des masses, les sociaux-démocrates ont donc, semble-t-il, jusqu'ici organisé et soutenu le mécontentement populaire.

Le capitalisme belge doit actuellement prendre une nouvelle orientation économique et politique. Cette transformation se fait à travers une sorte de crise économique et politique. Les capitalistes entendent bien ne pas en faire les frais eux-mêmes et essayer d'en faire retomber le poids au maximum sur les classes laborieuses. L'exploitation n'est possible que par la résignation des exploités : les capitalistes belges vont peut-être en faire l'expérience.