Feu la troisième force

 

Lorsque, le huit mars dernier, les parlementaires musulmans membres du Rassemblement Démocratique Algérien, rendirent publique une déclaration dans laquelle ils réclamaient des négociations « officielles et directes, sans préalable ni conditions, entre le gouvernement français et le GPRA » et récusaient d'avance « tous ceux qui, à quelque titre que ce soit, pourraient s'immiscer dans la négociation, susciter des tendances ou une quelconque troisième force », on a pu en conclure que la politique de la bourgeoisie française visant à rechercher en Algérie cette troisième force avec laquelle négocier, avait définitivement échoué.

La presse a souligné que ce revirement est la conséquence des manifestations musulmanes de décembre dernier, et s'inscrit dans la tendance à la paix, pour laquelle les parlementaires musulmans doivent se préparer s'ils veulent assurer leur avenir politique.

Le FLN est donc désormais devenu désormais « l'interlocuteur valable ». Pourtant, ce n'est pas la première fois dans l'histoire de la guerre d'Algérie que des élus musulmans se rallient à la rébellion, au moins verbalement. Cela s'est produit déjà, à la fin de 1955, un an après le déclenchement de l'insurrection, lorsque 61 élus du deuxième collège de l'assemblée algérienne firent une déclaration par laquelle il se solidarisaient avec l'insurrection. La situation était en effet délicate. Au bout d'un an de guerre, alors que la « rébellion » gagnait tout le territoire, ils se trouvaient coupés à la fois de la population européenne, représentée dans le premier collège, du fait que leurs compatriotes avaient pris les armes, et des masses algériennes pour lesquelles ils étaient synonymes de trahison s'il ne se ralliaient pas à leur lutte.

Leur revirement fit à l'époque beaucoup de bruit. En réalité, la recherche d'une « troisième force » par la bourgeoisie française était devenue une nécessité à partir du moment où les rebelles qui, de quelques centaines étaient devenus des milliers, avaient pris les armes et s'étaient organisés pour la lutte directe. Il fallait dès lors trouver ailleurs des hommes prêts au compromis le moins défavorable aux intérêts de la bourgeoisie française.

Telle a été la politique de celle-ci depuis ce temps.

Cependant, depuis déjà 1951, avant que l'insurrection n'éclatât, certains hommes de cette bourgeoisie, comme Jacques Chevallier - député-maire d'Alger, et ministre de la Défense nationale dans le gouvernement Mendès-France - préconisent l'instauration de ce qu'ils appelaient le « néo-colonialisme » plus démocratique que celui « de papa » tout en restant bien entendu dans le cadre du statut de 1947. Depuis cette date en effet les élections successives n'avaient été que l'occasion de scandales de plus en plus flagrant.

Dans ce but, on cherchait à établir des contacts avec les dirigeants de l'UDMA et de l'association des oulémas - qu'on félicitait d'ailleurs pour ses préoccupations exclusivement « spiritualistes » - dirigeants comme Ferhat-Abbas, que l'on appelait les « demi-rebelles ».

Cependant, bien que ces tentatives aient échoué et que l'insurrection soit intervenue, délimitant ainsi nettement le problème, ce n'est pas par une sorte d'obstination dans l'erreur que la bourgeoisie française a persévéré dans cette voie. En effet, la solution « troisième force » ne pouvait être exclue pour elle à aucun moment car elle pouvait espérer soit que les masses algériennes ne s'uniraient pas dans leur immense majorité derrière le Front, soit qu'elles se décourageraient rapidement, et, au pire, cette possibilité lui donnait une arme pour faire pression sur le FLN lui-même en cas de recherche d'un accord.

C'est pourquoi les tentatives de rapprochement avec l'UDMA se poursuivirent jusqu'en 1956, pratiquement jusqu'au ralliement de Ferhat Abbas à l'insurrection.

Mais lorsque Ferhat Abbas, au moment où la paix paraissait proche, du fait du climat créé par les élections de janvier qui avaient amené le Front républicain et Guy Mollet au gouvernement en France, s'était rallié au FLN afin de profiter le lendemain dans une Algérie peut-être indépendante des avantages acquis par la lutte de ce dernier - il devenait impossible de le considérer comme la troisième force recherchée.

Cependant de dernier quart d'heure en dernier quart d'heure, la guerre se poursuivait et les masses algériennes montraient une combativité avec laquelle la bourgeoisie n'avait pas compté.

Misant malgré tout sur un découragement possible à tout moment, dans une guerre particulièrement dure, avec une répression particulière, aujourd'hui se joue le dernier acte et malgré les compromis et pirouettes pour traiter avec le GPRA sans le reconnaître comme futur gouvernement algérien, il est impensable que l'Algérie indépendante ne soit pas dirigée par l'organisation politique du FLN.