La trahison mérite la reconnaissance

Une campagne est actuellement en cours, reprise généreusement par la presse, pour la reconnaissance de la section syndicale d'entreprise.

Que signifie cette « reconnaissance de la section syndicale d'entreprise » ? Les syndicats ont été autorisés en 1884, ils sont légaux, qui peut prétendre ne pas les reconnaître ?

Les syndicats se plaignent d'un manque de protection légale. En dépit des libertés syndicales légalement établies, le patronat dans bien des cas, s'efforce d'entraver le droit syndical par de nombreuses mesures qui vont du chantage et de l'intimidation au brutal renvoi des militants ou sympathisants actifs, n'hésitant pas à employer le mensonge et la tromperie. Tout cela est vrai et bien d'autres choses aussi. Mais où vont-on en venir ? Il y a des lois, les patrons les violent ou s'efforcent de les tourner. Et on voudrait lui faire admettre de reconnaître officiellement la section syndicale qu'il veut ignorer. On voudrait lui demander des garanties contre les renvois injustifiés (comme si tous les renvois n'étaient pas justifiés du point de vue patronal), des heures payées et des locaux pour exercer le droit syndical.

Certains patrons ont déjà opté pour ce système dans la mesure où les facilités qu'ils accordent au syndicat leur donnent un moyen de plus d'exploitation. Un des exemples le plus frappant (aux deux sens du terme) est celui lui du syndicat S.I.M.C.A. . Mais là où le patronat veut ignorer les syndicats on voudrait que la loi l'oblige à leur accorder davantage de moyens.

Le simple fait de demander au patron davantage de droits syndicaux et de demander à l'État de les garantir marque indubitablement un esprit de collaboration de classe, avec il est vrai des nuances importantes mais une identité presque absolue sur le fond. Quelles sont les différentes positions en face de ce problème de la reconnaissance de la section syndicale d'entreprise ?

Il y a d'abord celle de la CFTC qui paraît être au centre de cette préoccupation. C'est Gilbert Declerq, secrétaire de l'U.D. CFTC de la Loire-Atlantique, « modèle du militant syndical moderne » qui revendique un partage du pouvoir afin que le syndicalisme devienne le co-associé du Patronat. L'entreprise, devient la cellule de base de l'édifice corporatif. Mais cela doit se faire dans le cadre d'une planification démocratique définie par l'État et dont les décisions doivent devenir impératives.

M. Bloch-Lainé, directeur de la Caisse des Dépôts et Consignations, et dont s'inspire manifestement le « syndicaliste moderne » Declercq, vient à ce sujet d'écrire un livre « Pour une réforme dans l'Entreprise ». Dans l'esprit de M. Bloch-Lainé s'établit une superstructure de 3 pouvoirs pour chacun desquels il réclame un statut.

I/ Le statut du personnel. Il faut donner aux syndicats les moyens de s'implanter fortement en reconnaissant la section syndicale d'entreprise. Cela M. Bloch-Lainé veut le faire sans compromettre la liberté individuelle des salariés en leur laissant le choix de s'exprimer par la voie syndicale... ou par la voie directe. Mais on favorise et on finance la voie syndicale et la formation de militants et de responsables (à qui est laissé ce soin ?). Cette procédure d'après M. Bloch-Lainé suppose un système d'arbitrage obligatoire.

Ensuite le personnel des entreprises en tant que force constituée peut aspirer à toutes les responsabilités hormis celles de l'employeur. Voici donc nos syndicats investis de tous les pouvoirs pour diriger les travailleurs. Pour ce qui est de diriger l'entreprise et la destination des profits cela fait partie des responsabilités de l'employeur.

2/ Le statut du capital. Là, M. Bloch-Lainé donne tous les pouvoirs aux gros actionnaires, à-ceux qui, d'après lui, prennent tous les risques. Il faut supprimer le rite, vide de sens, de la convocation annuelle des actionnaires.

3/ Une magistrature économique et sociale dont les prérogatives seraient d'aplanir les difficultés. La vérité (celle de M. Bloch-Lainé) était la même pour tous, les intérêts en cause, capital, personnel, Plan il suffirait « d'éclairer les zones d'ombres » pour résoudre bien des problèmes sans avoir recours à des procès. Ce beau programme. de collaboration de classe on le croirait sorti de la Charte du Travail du régime de Pétain.

Comme dans la Charte du Travail, c'est l'entreprise, c'est la profession qui sont le centre de la collaboration entre le Travail, le Capital et l'État. On n'est pas encore arrivé à rendre le syndicat obligatoire, à supprimer la grève et le look-out, mais on prévoit déjà l'arbitrage obligatoire de l'État, bien entendu par l'intermédiaire d'organismes spécialement conçus.

La CGT et FO revendiquent l'extension des droits syndicaux sans trop s'engager sur les modalités pratiques. La « reconnaissance » de la section syndicale leur paraît un terme dangereusement équivoque. FO estime que le syndicalisme est un mouvement qui disparaîtrait en devenant une institution.

Et tous évidemment d'affirmer leurs bonnes intentions, Au colloque de Grenoble, Schaefer pour la CGT, Mathevet pour la CFTC et Louet pour FO rappelèrent leur hostilité fondamentale à toute tentative d'intégration syndicale à l'échelon de l'entreprise comme aux niveaux les plus élevés. Fondamentalement, ils repoussent l'intégration mais pratiquement ils cherchent à s'intégrer, à avoir des moyens reconnus par le patron et garantis par l'État et sa loi. Le colloque de Grenoble dans sa résolution finale réclame la reconnaissance de la section syndicale d'entreprise mais précise : « l'organisation syndicale doit avoir dans l'entreprise un caractère prédominant à l'égard des autres formes de représentation des travailleurs ». Les syndicats sont contre l'intégration. Ils prétendent vouloir garder leur indépendance. Mais ils demandent aux Patrons et au gouvernement de leur donner des droits supplémentaires, les moyens d'exercer ces droits et qui plus est, de garantir leur monopole de la représentation ouvrière. On ne peut guère imaginer une plus grande platitude, un abandon plus grand non seulement des principes fondamentaux du syndicalisme, mais de la simple dignité, Pourtant malgré tant de bassesse, le Patronat fait la fine bouche. Le CNPF estime ne pouvoir accepter une extension des droits syndicaux suffisamment garantis selon lui. Il n'admet pas que I'on introduise dans l'entreprise un''instrument de contestation ». Pour lui évidemment, il n'y a aucune raison de permettre des critiques à des gens sous prétexte qu'ils représentent les travailleurs, et encore moins, de leur accorder quelques privilèges supplémentaires si pour le moment, le Patronat se sent assez solide pour se passer de valets syndicalistes.

Le pouvoir lui n'a pas tout à fait le même point de vue. la grève des mineurs lui a rappelé qu'il est quelquefois utile d'avoir des représentants officiels, à défaut d'être authentiques, du monde du travail, pour appuyer sur le frein de la lutte revendicative et surtout fermer la voie qui conduit à une politisation des mouvements, ce qui risquerait de mettre en cause non plus simplement le gouvernement mais le régime lui-même. gilbert grandval ministre du travail, a rappelé que le gouvernement est décidé « par voie législative ou réglementaire à donner aux comités d'entreprise des compétences plus étendues que la simple gestion des oeuvres sociales et à protéger légalement les responsable syndicaux ».

Le groupe parlementaire communiste a déposé un projet de loi sur l'extension des droits syndicaux et la CFTC on a soumis un autre à tous les groupes parlementaires. Mais c'est un projet UNR en gestation qui mérite le plus d'attention. D'après « certaines informations » dit « Le Monde » du 29.5.1963, « ce projet comporterait la perception obligatoire des cotisations et consacrerait dans une certaine mesure l'existence des syndicats non affiliés aux grandes centrales ».

On voit nettement se dessiner le canevas d'un syndicalisme « Maison » genre SIMCA. Un tel syndicalisme éliminerait une partie des syndicats traditionnels grâce à l'appui patronal donné au syndicat choisi par le Patron. De plus il étoufferait ou briserait par la violence toute forme d'expression directe de la lutte de classe. Ce serait un carcan encore beaucoup plus lourd à supporter même si certains avantages matériels immédiats venaient en favoriser l'adoption. Peut-être faut-il se poser la question : Comment en partant de la pluralité syndicale actuelle pourrait-on envisager la perception obligatoire des cotisation ? La Charte du travail de Pétain prévoyait l'organisation obligatoire de tous les travailleurs dans un syndicat unique. Les conditions de formation du syndicat unique en partant des syndicats existants étaient fixés par décret. On voit que dans ce domaine on peut aller très loin. Mais on peut imaginer des systèmes beaucoup plus souples. Par exemple donner officiellement ou seulement officieusement le monopole de l'embauche et du licenciement à un syndicat pour que ce soit lui qui soit bénéficiaire des cotisations obligatoires.

Ainsi nous voyons se définir toute une orientation du syndicalisme allant de l'extension des droits syndicaux jusqu'à l'intégration la plus complète. C'est la CFTC, syndicat de collaboration de classe par principe qui anime le débat. La CFTC ne reconnaît pas la lutte de classe. Les accords d'entreprises ont été la première forme de collaboration sur le plan de l'entreprise. Les résultats plutôt décevants ne la font pas renoncer, au contraire elle voudrait obliger les patrons à respecter les accords au non de la loi. Les militants qui, engagés dans l'action, pratiquent l'exercice de la lutte de classe auront de fortes désillusions le jour où leur beau programme de mariage du loup et de l'agneau sera célébré. Les dirigeants « modernes » genre Declerq feront probablement partie des loups bénéficiant des places offertes par l'administration étatique du ministère du travail. Mais le militant de base honnête sera tout étonné de se trouver évincé au profit de nouveaux venus du syndicalisme bons à rien et bons à tout, au service de qui les paye.

Les dirigeants FO connaissent le danger de cette intégration mais entre la lutte de classe et la collaboration leur esprit réformiste va plutôt vers la collaboration.

Les responsable de la CGT savent, eux aussi, que leur influence serait sérieusement battue en brèche avec la reconnaissance de la section syndicale d'entreprise. Dans de nombreuses entreprises la CGT fortement majoritaire a été écartée des discussions des accords. Si la loi sanctionnait cette nouvelle forme de syndicalisme, la CGT serait automatiquement écartée pour son manque de collaboration. Or, si dans bien des cas, l'attitude de la CGT freine la lutte de classe des travailleurs, elle ne peut en aucun cas se permettre d'admettre officiellement de collaborer avec le patron.

Avant que l'on arrive à ce syndicalisme intégré par la reconnaissance de la section syndicale d'entreprise investie du pouvoir de collaborer à l'exploitation des travailleurs, il y a beaucoup de points de vue contradictoires à vaincre. Une défaite brutale de la classe ouvrière (guerre, fascisme) ouvrirait rapidement la porte à un tel programme. Il suffirait de ressortir la Charte du Travail et de remplacer René Belin par Gilbert Declerq.

Nous n'en sommes pas là. Mais les bons apôtres du syndicalisme au lieu de se triturer les méninges à essayer, chacun pour sa boutique de récolter quelques petits avantages autour de ce qui se veut être un grand débat, feraient mieux de regarder la réalité en face. La réalité c'est que la demi-douzaine de centrales syndicales ne groupent toutes réunies guère plus de 10 % de syndiqués. Les dirigeants de ces centrales voudraient augmenter leur autorité en réclamant des droits supplémentaires aux patrons et en faisant garantir ces droits par la législation capitaliste. C'est une capitulation, c'est une trahison. Les 90 % de non-syndiqués savent qu'ils n'ont rien d'autre à attendre des « responsables » de l'avilissement du syndicalisme.

Etendre les droits syndicaux à l'entreprise c'est un objectif juste et possible, mais en s'appuyant sur les travailleurs en lutte contre l'exploitation. Il serait vain d'attendre des dirigeants actuels de s'orienter dans cette voie. Le syndicalisme renforcera ses droits et son autorité en menant une lutte qui augmente les droits et l'autorité de la masse des travailleurs. C'est seulement si des militants arrivent à animer des syndicats d'un programme révolutionnaire qui vise au renversement de la bourgeoisie que ces syndicats deviendront un pouvoir. Mais ce pouvoir ne cohabite pas avec le pouvoir d'exploitation, il le combat.

Si le syndicalisme s'éloigne de plus en plus de la lutte de classe, la lutte de classe passera de moins en moins par les syndicats. Mais la lutte de classe n'en existera pas moins tant que subsistera l'exploitation de l'homme par l'homme.