La grève Renault d'Avril-Mai 1947

Il y a quinze ans, le 25 Avril 1947, alors que la guerre n'était terminée que depuis deux ans, que le ravitaillement existait encore et que l'union sacrée gouvernementale entre ministres communistes et ministres bourgeois se maintenait, une grève, apparemment insignifiante le premier jour, mais qui allait prendre des proportions catastrophiques pour le Gouvernement, éclatait dans un secteur des grandes usines Renault, tout récemment nationalisées.

Depuis la fin de la guerre, les salaires étaient restés très bas et les travailleurs oevrant au « redressement national » sur les directives des camarades ministres « produisaient d'abord ». Le Gouvernement pratiquait une politique de blocage des salaires, loyalement aidé en cela par Thorez, vice-président du Conseil, et Croizat, ministre du Travail. « France-Dimanche » leur rend d'ailleurs hommage en cette circonstance : « Les premiers jours de la grève, la CGT qui reste toujours en liaison avec le Parti Communiste, s'était prononcée contre le mouvement. Les communistes, inspirateurs de cette consigne, faisaient d'ailleurs preuve d'honnêteté, puisqu'ils avaient promis leur appui à la politique de blocage des salaires ».

Le renforcement économique de la bourgeoisie française s'effectuait à vive allure en un an, la production avait augmenté de 150 %. Cependant l'indice officiel des prix avait noté 60 à 80 % de hausse, alors que les salaires n'avaient progressé que dans la proportion de 22,5 %.

Deux grandes grèves avaient marqué l'année précédente, 1946 : celle des rotativistes, et en Août, celle des postiers qui avait abouti à la formation d'un syndicat indépendant, toutes deux déclenchées malgré l'opposition du PCF et de la CGT (alors unitaire). Le début de l'année 1947 avait vu l'agitation se propager chez Renault, mais les grèves y restaient isolées, locales : débrayages à l'entretien, au modelage fonderie, parmi les tourneurs, etc., et elles eurent des résultats variables - échec, ou augmentations de 1, 2 à 4 francs de l'heure - mais toujours dérisoires, en regard de ce que la CGT et Frachon considéraient en décembre 1946 comme le minimum vital, c'est-à-dire 7 000 francs par mois, ce qui supposait une augmentation générale des salaires de 10 francs de l'heure.

Cependant, la CGT, bien qu'ayant expliqué, justifié, la nécessité d'augmenter les salaires dans cette proportion minimum, ne luttait absolument pas pour obtenir cette augmentation. « Honnête » envers les bourgeois, elle capitulait sur les revendications de salaires, mettant en avant des revendications telles que la révision des chronométrages, ou l'augmentation de la prime de production. A ce propos, il n'est pas inutile de rappeler à quel point la CGT tenait à cette prime, moyen d'enchaîner le travailleur en liant son salaire presque entièrement à la quantité de travail fourni. En janvier, le Bureau Confédéral communiquait : « Dans ces conditions, le Bureau Confédéral, rappelant une fois de plus que le relèvement du pays dépend de l'accroissement de la production, considère comme entièrement justifiées les revendications formulées par les syndicats en vue d'obtenir des primes à la production ou au rendement correspondant au travail fourni ».

Cependant, les ouvriers des Départements 6 et 18 de la Régie Renault (secteur Collas) élisaient un Comité de Grève indépendant de la CGT, qui allait être l'âme de la grève pendant les trois semaines à venir. Ce Comité donnait l'ordre de grève pour le vendredi 25 avril. Ce jour-là tout le secteur débraya. Les travailleurs circulaient clans d'autres ateliers pour tenter de les débrayer, mais la pression des délégués CGT eut généralement raison des hésitations et seul Collas était en grève le vendredi soir.

Cependant, le mouvement, comme tous les mouvements précédents, était voué à l'échec s'il ne s'étendait pas au moins à la majorité des travailleurs de Renault. Aussi, le Comité de Grève prépara pendant le week-end, où seuls étaient restés à l'usine les piquets mis en place dès le premier jour, un tract qui avait pour en-tête « CAMARADES DE LA RNUR, les ouvriers des Départements 6 et 18 (Secteur Collas) s'adressent à vous » et qui appelait 1'ensemble de l'usine à se joindre aux grévistes et à participer au meeting prévu pour le soir. Le soir même, un Comité de Grève était élu à l'usine « O », et le mardi matin on comptait 10 000 grévistes chez Renault. « Combat » titrait « Malgré le délégué de la CGT, 200 ateliers avaient cessé le travail hier soir », puis écrivait « On assiste donc à un mouvement absolument spontané : les ouvriers estiment qu'ils ne gagnent pas suffisamment pour vivre et ils se mettent en grève ».

Ce mardi-là, la direction syndicale se sentant débordée, tenta de canaliser le mouvement en appelant à la grève générale... d'une heure. Hénaff en personne vint organiser un meeting, à 11 h 30, et demander aux ouvriers de reprendre le travail l'après-midi. Mais il ne fut pas suivi ; bien au contraire, lorsqu'il s'avisa de comparer l'action des syndicats à celle des « trublions » du Comité de Grève, il se fit violemment interrompre.

La direction de son côté refusait naturellement de reconnaître le comité de grève. ce dernier, escorté de 2 000 grévistes, s'étant présenté à ses bureaux, on fit répondre que monsieur lefaucheux, directeur de la régie, se trouvait au ministère. lorsque le comité se présenta de nouveau, le soir, le directeur refusa avec le plus grand mépris de discuter avec lui... la masse des ouvriers était alors absente... par la suite, la direction essaya plusieurs mesures d'intimidation, toujours sans succès, puis se retrancha derrière les décisions gouvernementales.

Malgré les efforts conjugués de la direction et de la CGT, la grève non seulement se poursuivait, mais encore allait en s'amplifiant. Le 30, au matin, on comptait 20 000 grévistes chez Renault. « Le Monde » écrivait « Le conflit des usines Renault à Billancourt prend un caractêre sérieux. En dépit des appels lancés hier après-midi par les dirigeants syndicalistes de la CGT au cours d'un meeting passablement agité, de nouveaux ateliers se joignaient ce matin à la grève ».

Au début, la CGT, maintenant sa tradition, demandait 3 francs d'augmentation. Mais devant le développement de la grève, devant la volonté et la décision manifestées par les ouvriers, devant la popularité dont jouissait le Comité de Grève, elle était obligée de se montrer un peu plus combattive. Au fur et à mesure que le conflit alla en s'amplifiant, la CGT vira un peu plus à gauche. C'est ainsi qu'elle en vint à revendiquer les 10 francs du Comité de Grève, mais comme augmentation sur... la prime de production. Que réclamaient les grévistes ? Voici le texte de la revendication, déposée le 27 Avril, jour du déclenchement de la grève : « Les ouvriers des Départements 6 et 18 revendiquent une augmentation générale de 10 francs de l'heure sur le taux de base pour tout le monde. La direction ayant fait connaître sa décision de refuser toute augmentation de salaire, les ouvriers sont obligés de recourir à la grève pour obtenir leurs légitimes revendications et revendiquent par conséquent le paiement intégral des heures de grève ».

Lors du défilé du 1er mai, les grévistes distribuèrent un tract s'adressant à tous les travailleurs de la Région Parisienne, réalisé, grâce à la solidarité des travailleurs de l'imprimerie de France-Soir qui avaient abandonné pour cela une partie de leurs salaires. Mais des pressions s'exerçaient de toutes parts ; le Gouvernement et la direction de la RNUR se refusaient à recevoir les représentants du Comité de Grève, mais signaient en revanche avec les représentants syndicaux un accord portant sur une revalorisation des primes au rendement.

De son côté, « le vice-président du Conseil (Thorez) s'est étonné qu'une grève ait éclaté malgré la CGT, alors que celle-ci, appuyée par le Parti Communiste, n'a cessé d'inciter la classe ouvrière à accepter l'effort de production et la limitation des salaires » (« Le Monde » du 1er Mai). Enfin, on nota une « inquiétude », à la Bourse du 30 Avril, en raison des troubles chez Renault.

Rien de tout cela n'eut cependant raison de la volonté des grévistes, et le vendredi 2 Mai, par 11 354 voix contre 8 015, ils décidaient la continuation de leur grève. Cette fois, la crise a atteint son point culminant : « Le Monde » écrit : « Tout craque aujourd'hui. Les partis sont désemparés et le Parti Communiste plus encore peut-être que les autres. Il redoute, plus que ne le disait Monsieur Jacques Duclos d'être débordé à sa gauche ». La grève remet en cause, non plus seulement la politique gouvernementale des salaires et des prix, mais comme conséquence, la présence des ministres communistes, laquelle était le garant de la paix sociale.

La deuxième semaine de grève vit donc se dérouler d'âpres discussions, du côté de la CGT et du PC, tandis que le Comité de Grève tentait d'élargir le mouvement. Il fit distribuer des tracts, chez Citroën, où il se heurta aux éléments cégétistes. Il tenta d'organiser la solidarité financière, car les grévistes, pendant tout le temps que dura la grève, n'avaient comme ressources que les repas distribués par la section syndicale et le Comité de Grève. Il faut noter d'ailleurs que si la section distribua un kilo de lentilles par ouvrier, elle distribua en outre un kilo de morue par... syndiqué.

Cependant, la crise gouvernementale se dénouait par l'éviction des ministres communistes. A la suite d'une entrevue entre la CGT et Ramadier, le Gouvernement accordait une augmentation de 3 francs de la prime de production, sans effet rétroactif. La CGT accepte et s'engage à faire reprendre le travail sur cette base. Le vendredi 10 mai, un nouveau vote parmi les ouvriers donne 12 075 voix pour la reprise du travail, contre 6 866. Que s'est-il passé ? La lutte s'était certes faite plus dure, mais la lassitude avait gagné nombre de grévistes ; la pression de la CGT avait agi également et eu raison de nombreux hésitants, en particulier du fait de l'absence d'organisation sérieuse, sauf au secteur Collas et au Département 88.

Ce week-end là, on put considérer la grande grève Renault comme terminée, et terminée sur un échec, puisque les 3 francs, malgré les cris de victoire de la CGT qui s'attribuait le mérite d'avoir su arracher cette miette, constituaient une augmentation dérisoire par rapport aux 10 francs de l'heure uniformes que réclamaient au départ les grévistes. Mais, le lundi 13 mai, 1 200 ouvriers des Départements 6 et 18 continuaient la grève menaçant de paralyser de nouveau l'usine entière (ils fabriquent les boites de vitesse). « Le Monde » s'étonne : « Stigmatisés samedi par Monsieur Benoit Frachon comme « gréviculteurs, provocateurs, ennemis de la CGT », les éléments syndicalistes qui sont à l'origine du conflit Renault n'ont pas désarmé ». En fait, c'est le Comité de Grève, qui dans le secteur Collas avait déclenché le mouvement, qui a pris l'initiative de réunir les travailleurs : tout en soulignant la difficulté de continuer seuls la lutte, il est favorable à sa prolongation, mais en limitant alors la revendication au paiement des heures perdues car, comme il le déclare dans un tract destiné à expliquer aux autres ouvriers pourquoi Collas continue la grève, « sans paiement des heures de grève, le droit légalement reconnu à la grève ne serait, en effet, que le droit de se laisser mourir de faim ». Et malgré l'hostilité, plus violente que jamais, de la CGT qui les qualifie de « 250 » puis « 200 énervés », malgré les calomnies que le syndicat répand sur les dirigeants du Comité de Grève (qui tire les ficelles ?), malgré les pressions effectuées par la direction, malgré tout cela, les ouvriers du 6 et du 18 poursuivent la grève et remportent la victoire.

Le 16 mai, la Direction fait afficher une note déclarant qu'il serait accordé à tous les membres du personnel, quelle que soit leur catégorie, une « indemnité uniforme de reprise du travail pour créer un climat social favorable à la production », indemnité se montant à 1 600 frs, et qu'en outre il serait versé, à tous un acompte de 900 frs, remboursable en six versements après les congés payé payés. Personne n'est dupe de l'expression « indemnité de reprise du travail », il s'agit bien du paiement ces heures de grève, et comme le remarque « Le Monde » c'est là « un euphémisme complaisant ».

Ainsi, grace à une minorité de travailleurs, c'est toute l'usine qui a bénéficié du paiement des heures de grève. Malgré les calomnies et le sabotage orchestrés parla CGT et le PC, cette minorité avait eu raison de la Direction et du Gouvernement. Significatif de la confiance que leur accordait le reste de l'usine est le fait qu'une collecte destinée aux grévistes de Collas, organisée le 15 mai avait rapporté 60 000 frs.

Bien que la CGT ait par la suite revendiqué tout le mérite de la victoire, cette grève Renault de mai l947 aura prouvé que la classe ouvrière, lorsqu'elle a confiance en ses représentants, lorsqu'elle prend ainsi elle-même en mains ses propres destinées, estcapable d'affronter victorieusement patronat et Gouvernement, en dépit et même contre la volonté des appareils syndicaux et politiques qui prétendent la représenter.