La grève des Asturies

Le pays où les rivières sont noires est une fois de plus en grève. Mieres, Asturies, grève, ces mots, que l'on retrouve ces jours-ci associés dans la presse pour la première fois depuis longtemps, ne sont pas sans remuer les souvenirs de tous les militants ouvriers.

Le pays pauvre de sa propre richesse, le pays où les femmes des mineurs, dont on s'étonne toujours qu'elles sortent blanc leur linge de l'eau qui a d'abord lavé le charbon, vont arracher le leur, de charbon, à la boue de ces mêmes rivières, fait une fois de plus trembler les riches.

Les vallées de Mieres et de Langreo sont les foyers de mouvements révolutionnaires qui firent trembler la bourgeoisie sur ses bases à plusieurs reprises. « La classe travailleuse asturienne représente la maturité du prolétariat ibérique. La dispersion, les actions sporadiques ne sont pas son fait. Elle se concentre, fortifie ses organisations. Avant de s'ébranler, elle réfléchit plusieurs fois, réfléchit encore et lorsqu'elle a bien pesé le pour et le contre, elle se décide et se lance d'un seul bloc. » dit Maurin dans « Révolution et Contre-Révolution en Espagne ».

Lors du mouvement révolutionnaire qui s'étendit en Espagne en 1917 en écho à la Révolution Russe, les Asturies furent en tête. En 1927, par une grève gigantesque les Asturies donnaient le signal de la bataille contre la dictature militaire, et réveillaient le mouvement ouvrier espagnol dans son ensemble. En 1934, sous la pression des éléments fascisants, le gouvernement Samper « démissionnait » et un nouveau gouvernement comprenant des éléments pro-fascistes se constituait le 3 octobre. Le 4 octobre lorsque cela fut rendu public, le prolétariat espagnol qui surveillait l'évolution de la crise gouvernementale entrait en lutte avec les mineurs des Asturies au premier rang. Dès le premier jour Mieres était aux mains des révolutionnaires et devint le centre de l'organisation des mineurs. De là partit l'insurrection armée qui devait tenir tête au gouvernement central pendant deux semaines. Isolée et attaquée de toutes parts elle devait finir noyée dans le sang comme la Commune de Paris. Mais, telle la Commune de Paris, la Commune asturienne marquait profondément le mouvement ouvrier espagnol. Vaincue parce qu'isolée, elle restait un exemple de ce dont est capable le prolétariat.

Et c'est parce que le gouvernement franquiste se souvient lui aussi de tout cela que les journaux nous apprennent aujourd'hui que les autorités sont intervenues en faveur des grévistes. D'abord une première fois, lorsqu'aux premiers jours de la grève le gouverneur fit rouvrir les économats (les mineurs y ont leur paye engagée pratiquement d'un bout de l'année à l'autre). Les Directions des mines les avaient fermés par mesure de rétorsion lorsque 18 000 mineurs eurent le 23 avril arrêté le travail par solidarité avec les 2 000 de La Nicolasa renvoyés pour avoir fait grève pour protester contre la non application des augmentations de salaires prévues par des conventions collectives signées plusieurs mois auparavant. Une seconde fois le gouvernement intervint lorsque 70 000 mineurs se furent associés au mouvement en autorisant les Compagnies à majorer le prix du charbon pour procéder aux augmentations de salaires.

Ce n'est pas que le gouvernement franquiste soit du côté des mineurs (il y aurait d'ailleurs une cinquantaine d'arrestations connues). C'est que, malgré la censure, malgré le fait que la presse espagnole n'en souffle certainement pas mot (les informations que publie la presse française sont d'ailleurs très maigres), 70 000 mineurs asturiens en grève c'est le mouvement le plus important depuis la fin de la guerre civile et cela ne peut manquer de se savoir en Espagne. Si cela n'est pas susceptible d'embraser tout le pays, cela doit au moins troubler passablement le sommeil des classes dirigeantes espagnoles.