La fin de l'oncle Tom

 

Parties de Birmingham dans l'Alabama, les manifestations antiségrégationnistes gagnent l'Ouest et le Nord-Est des États-Unis. Devant l'ampleur du mouvement, le président Kennedy semblerait décidé à poser le problème noir devant le Congrès des USA et la nation entière, c'est du moins ce qu'annonce la presse américaine et, après elle, la presse occidentale.

Simplement gêné au début par l'explosion de colère des noirs de Birmingham, le chef de la Maison Blanche, a préféré attendre, selon la tradition, que la feu allumé s'éteigne de lui-même Mais après un mois de manifestations quotidiennes, les émeutes redoublaient et s'étendaient hors des limites de l'Alabama. Il n'était plus possible de se taire et de dissimuler plus longtemps cette « tare » aux yeux de la conscience nationale et internationale. D'autant plus que le problème noir n'apparaît plus seulement comme un handicap dans la politique extérieure des USA vis-à-vis des anciennes colonies européennes, il devient désormais un problème de politique intérieure américaine.

Car aujourd'hui, la vieille question se pose en termes nouveaux et menace d'entraîner certaines conséquences dans la vie politique des USA, surtout à un an des prochaines élections présidentielles...

Ce qu'il y a de nouveau dans les « incidents » de Birmingham, ce n'est pas la mise en oeuvre de lances à incendie, de chiens policiers, le déploiement de force et de brutalité de la police locale (toutes les polices du monde se ressemblent : en France on n'est guère plus tendre avec les manifestants et l'on tue plus sûrement à coup de crosse, le 8 février 1962 l'a montré à tous). Ce n'est pas non plus l'appui surtout moral que les forces fédérales ont dû donner au mouvement noir en venant cerner la ville de Birmingham sur ordre du Président J. Kennedy. Presque à chaque rentrée scolaire de telles mesures devaient être prises : chacun se souvient de Little-Rock en 1957, et tout dernièrement, des incidents du Mississipi à l'automne dernier.

Non, ce qu'il y a d'exceptionnel, c'est l'entrée en scène de milliers de noirs venus défendre dans la rue leur droit à la vie et à la dignité. L'importance de cet événement dépasse de loin tous les épisodes de la lutte des noirs dans le passé. Bien que non-violentes, les manifestations qui se sont déroulées, chaque soir, pendant près de deux mois à Birmingham, et qui se déroulent encore aujourd'hui dans de nombreuses villes du Sud et même du Nord des Etats-Unis, ont permis de mesurer le degré de conscience et de détermination de ceux qui, pour la 1ère fois, venaient affronter en masse toutes les forces liguées de l'appareil de répression local.

Jusque-là la lutte des noirs n'avait été marquée que par des actions individuelles, à valeur démonstrative, C'était Meredith affrontant à lui seul toutes les lois et tous les préjugés du Sud, en venant s'inscrire à la faculté « raciste » du Mississipi. Telle ou telle vedette noire de la boxe ou du cinéma, tel écrivain blanc camouflé en noir, venaient vérifier dans les villes du Sud comme dans celles du Nord d'ailleurs, l'existence du cloisonnement entre les races. Venu du Sud « l'autobus de la liberté » parcourait symboliquement le Sud des USA afin d'illustrer pacifiquement aux yeux de la conscience américaine et universelle la violence et l'inhumanité de la ségrégation. Parallèlement la NAACP (Association Nationale pour l'Avancement des Gens de Couleur) groupant l'élite noire libérale, menait auprès des tribunaux fédéraux une action tenace, bien que légaliste, destinée à obtenir l'application des lois antiségrégationnistes votées en 1954, et recherchait sur la base locale certains accords partiels avec les couches les plus aisées de la communauté blanche. C'est la conclusion d'un tel accord qui mit le feu aux poudres à Birmingham, la population blanche ayant en majorité répondu à ce qu'elle considérait comme une provocation, par des bombes et des démonstration de fureur hystérique.

Devant l'échec de leurs tentatives de résoudre le problème par des discussions inégales, les dirigeants noirs, en passe semble-t-il d'être débordés par leurs bases, ont fait appel aux masses qu'ils avaient avec eux. Ce qui devait considérablement modifier le rapport des forces en présence. L'agitation des leaders, tournée vers les noirs eux-mêmes, devait rencontrer l'impatience et l'enthousiasme de milliers et de milliers de noirs. Une nouvelle période vient de débuter : celle du mouvement de masse.

Certes le contrôle et la direction du mouvement restent à l'heure actuelle entièrement entre les mains de dirigeants comme le Pasteur Luther King, ce qui confère aux manifestations un caractère non-violent, religieux, pacifique à tous les degrés, Les femmes et les enfants défilent en chantant des hymnes et se laissent embarquer dans les paniers à salade sans protestation. Mais les manifestations de jeunes gens et d'adultes tournent vite à l'affrontement. La presse signalait une quarantaine de blessés du côté des forces de l'ordre par jets de pierres, de bouteilles, de couteaux, Le Pasteur King se répand dans les quartiers noirs en prêchant l'apaisement « débarrassez-vous de vos couteaux et de vos matraques. Ne jetez pas de pierres... Si les rues de Birmingham doivent être inondées de sang, que ce soit de notre sang, et non pas de celui de nos frères blancs ».

Est-ce à dire qu'une organisation de type terroriste nationaliste comme celle des « black Muslims » aurait quelque chance de s'implanter et de faire dévier le mouvement ? Il semble que cela soit exclu à l'heure actuelle. D'ailleurs les « black Muslims » se sont tenus à l'écart des émeutes de Birmingham. Et la montée, l'extension du mouvement de masse à de nombreuses villes du Sud, semble devoir écarter toute possibilité d'intervention et de recrutement de la part des terroristes. Ce n'est que si le mouvement noir retombe d'ici peu, connaît l'échec et la répression, s'il s'avère inefficace et sans perspective, que la mentalité terroriste retrouvera un terrain favorable à son développement, Mais quand les masses prennent conscience de leur force, conscience que leur intervention peut changer quelque chose, elles ne sont pas accessibles aux théories du désespoir et de la terreur individuelle.

Les « Black Muslims » parlent aussi d'une lutte race contre race et de la création d'un État Noir, sorte d'enclave au sein des États Fédérés d'Amérique et demandent : « Serons-nous des derniers à conquérir notre Indépendance ? »

L'exemple d'Israël, qu'ils citent souvent demeure pour eux la justification et la concrétisation de leurs rêves. Mais il ne peut s'agir pour eux que d'un espoir chimérique. Israël n'a pu être créé qu'à la faveur de circonstances exceptionnelles et parce que l'impérialisme anglo-américain avait une carte vitale à jouer au Moyen-Orient, dans les pays arabes. Israël est devenu un pion dans la politique atlantique de l'impérialisme, à ce titre et à ce titre seulement, il existe encore aujourd'hui. Et d'ailleurs, Israël n'a en rien résolu le problème juif pour les millions d'israélites disséminés dans le monde, pas plus qu'en son temps le LIBERIA n'aurait pu résoudre le problème noir. Peut-on imaginer que les capitalistes américains fourniraient appui, capitaux, moyens de production pour que vive, sans que cela soit indispensable à leur survie, un État noir américain ? Tout au plus aménageraient-ils une immense réserve, comme il en existe pour les Indiens et les animaux sauvages ! Cela n'étonnerait personne de la part des bourgeois américains, mais même cela est impensable car les capitalistes du Sud encore plus que du Nord ne sauraient se passer de la main-d'oeuvre noire.

A l'heure actuelle, les noirs d'Amérique pourront vraisemblablement obtenir l'application dans les faits d'un certain nombre de lois antiségrégationnistes, l'ouverture des cafés, restaurants, lieux publics, l'accession à certains emplois d'un faible pourcentage de la population noire, en quelque sorte ce qui existe déjà dans le Nord. Ils sont en mesure d'obtenir une modification de leurs statuts juridiques dans les États du Sud, et, changement notable, les Gouverneurs et chefs de police locaux se verront contraints de faire appliquer les arrêtés de la Cour Suprême des USA et les lois de 1954. Mais même si les noirs détruisent les barrières juridiques, ils ne sauraient abattre la barrière sociale qui se dresse entre les deux communautés. Au mieux, le racisme anti-noir deviendra un frère jumeau de l'antisémitisme plus ou moins violent, avec ses militants, ses organisations occultes, etc.

Il y a 20 millions de Noirs aux USA, dont plus de la moitié. se trouve concentrée dans le Sud, où ils fournissent un réservoir de main-d'oeuvre bon marché, taillable et corvéable. à merci. Dans cette partie de l'Amérique, la revendication raciale recoupe ou devra recouper forcément un jour la lutte des classes.

Le mouvement noir peut encore gagner en force et en organisation, il peut conquérir de nouvelles couches de la population, atteindre la campagne et les vastes plantations, mais il devra se contenter de semi-victoires, s'il ne rejoint pas d'autres courants révolutionnaires. Le problème noir aux USA, comme le problème juif, ne saurait être résolu à l'échelle d'un pays, d'un État. La solution qui doit intervenir ne peut être que révolutionnaire. L'émancipation des noirs est indissolublement liée à l'émancipation totale de l'humanité.