Dans un mois, dans deux ans...

Dans les différents congrès qui viennent de tenir leurs assises, un même thème, a été au centre de tous les débats, celui du regroupement, de l'unité.

L'habituelle démagogie unitaire des staliniens, la volonté manifeste de la SFIO de redonner un peu de « gueule » à son blason, pourraient sembler une explication suffisante si MRP et Radicaux ne venaient pas, eux aussi, joindre leurs voix à ce concert.

En fait, dès aujourd'hui, toutes les formations politiques commencent à préparer les élections de 1965. Ce sera sans doute la première fois que la désignation du Président de la République fera l'objet d'une lutte engagée aussi longtemps à l'avance, mais c'est que le problème n'est pas simple, et qu'il est pourtant capital pour des gens qui ne peuvent s'opposer en fait au régime sur le terrain qu'ils ont choisi - le terrain électoral - qu'une fois tous les 7 ans.

Sous la IIIe ou la IVe République, l'élection du Président, aussi bien à cause de la faible étendue de ses pouvoirs politiques que du mode dé scrutin, ne revêtait pas une particulière importance, il ne s'agissait que d'un sous-produit des élections législatives.

La constitution de 1958 a inversé les rôles, et, de plus, l'élection du Chef de l'État au suffrage universel (à la suite du dernier referendum) ainsi que la formation d'un grand parti de droite, complique le problème, en ce sens qu'il ne suffit plus aux différents partis politiques de conclure des accords de maquignons, mais qu'il leur faut en plus mener une campagne politique en direction de la masse des électeurs, ce qui est bien différent et bien plus difficile, comme l'a prouvé l'échec du « cartel des non » aux dernières élections.

Les élections présidentielles de 1958, où seuls votaient les notables, furent peu animées, la victoire de de Gaulle étant acquise d'avance. Il est vrai que si de Gaulle se représente en 1965, et si la situation reste ce qu'elle est, les chances de l'« opposition » seront extrêmement faibles. Mais on prête au général-président l'intention de se retirer, et étant donné son âge cela n'a rien d'impossible. Dans ces conditions la lutte sera beaucoup plus serrée, car quel que soit le candidat mis en avant par l'UNR il est douteux qu'il ait le prestige et l'autorité de de Gaulle, et l'« opposition » pourra alors envisager plus sérieusement un succès.

Mais encore faudrait-il que cette « opposition » soit capable de se mettre d'accord sur une candidature commune (il n'y aura, de toutes façons que deux candidats en présence au deuxième tour), et que cette candidature puisse rassembler sur elle un nombre suffisant de suffrages (car le plus facile c'est de se mettre d'accord sur un candidat n' appartenant à aucun parti, tel le Doyen Châtelet en 1958, mais qui risque de ne rien représenter non plus pour la masse des électeurs).

Et si tout le monde est déjà pratiquement d'accord pour présenter une candidature commune, chaque parti va maintenant lutter pour que ce soit en son sein que soit choisi le futur candidat.

Seul le Parti Communiste est par avance mis hors de course, car il est totalement exclu que les autres partis puissent voter pour son éventuel candidat Pourtant le rôle du PC sera considérable car il représente environ 25 % des électeurs, et le grand problème pour les autres partis sera justement de récupérer ces voix à leurs profit. Mais, aussi déterminant que soit l'apport du PC, ses « alliés » n'auront guère à se préoccuper de son avis, car avec les partis bourgeois il sait être unitaire pour dix, et il a déjà montré, entre autres avec le chanoine Kir aux dernières élections législatives, qu'il était capable de faire voter le cas échéant même pour un candidat indépendant.

Le PSU, lui, est actuellement en pleine crise et les préoccupations électoralistes ne sont sûrement pas étrangères au déroulement de celle-ci. S'il a réussi à devenir une organisation bien plus vivante et bien plus jeune que la SFIO, il a échoué sur le plan électoral et la grande majorité des électeurs est restée fidèle à la « vieille maison ». Cela explique, la guerre d'Algérie étant terminée, et le PSU ayant ainsi perdu sa raison sociale, qu'une bonne partie de ses cadres se tourne vers la SFIO. Et l'enfant prodigue rentrera d'autant plus facilement au bercail que Guy Mollet est décidé à redire les « vieux mots ».

Car la SFIO n'a que l'embarras du choix. A droite comme à gauche on lui fait les yeux doux. Son flirt avec le PC (limité de toute manière par la situation internationale) la fait « rougir « juste ce qu'il faut, et lui permet d'appeler à elle les bons militants du PSU comme les « ouvriers MRP ». Se voulant « dure et pure » elle n'a actuellement aucune raison de se compromettre à droite.

Le MRP, comme les Radicaux, en est fort dépité, Il rêve d'un grand rassemblement démocratique de centre gauche qui serait le pendant de l'UNR. Il a même offert lors de son dernier congrès de s'immoler sur cet autel. Il est vrai qu'il n'a plus grand chose à perdre, et que l'actuelle situation électorale ne lui laisse guère de chance de se maintenir s'il ne réalise pas cet objectif. C'est son intérêt, mais ce n'est sans doute pas celui de ceux qu'il veut entraîner dans cette galère.

De toutes façons les jeux sont loin d'être faits, il reste deux ans, et si ce n'est sans doute pas trop pour la préparation de ce scrutin, cela laisse encore la possibilité de nombreux rebondissements.

Quoi qu'il en soit, même si l'opposition parvient à se mettre d'accord sur une candidature unique, même si celle-ci triomphe, cela ne changera pas grand'chose, La fin du gaullisme ne signifierait pas pour autant la fin de la Ve République.

L'une des raisons pour laquelle la bourgeoisie française a fait appel à de gaulle en mai 1958, était le problème de l'instabilité gouvernementale. la réforme de la constitution et de la loi électorale y ont pallié. bien que l'existence d'un grand parti de droite (en partie conséquence de ces réformes) ne rende plus le maintien de ces formes constitutionnelles aussi impératif, la bourgeoisie française n'a aucun intérêt à y renoncer, la solidité de la constitution étant d'ailleurs bien mieux garantie que celle de l'UNR.

Et notre « opposition » est si peu opposante que le MRP et une minorité de la SFIO se sont déjà prononcés en faveur du régime présidentiel.

Car il ne s'agit pas pour tous ces gens-là de renverser de Gaulle, mais de le remplacer dans l'appareil de gestion de la bourgeoisie.

Doit-on en conclure que le climat politique en train de se créer n'aura aucune répercussion pour les travailleurs. ?

L'unité des organisations ouvrières est un facteur psychologique extrêmement important. On l'a bien vu en 1935-36. Mais les conditions étaient tout à fait différentes. Il y avait eu l'unification organique des centrales syndicales, et cela, n'était possible que parce qu'à cette époque les intérêts de la bourgeoisie française et de la bureaucratie soviétique coïncidaient. C'est cette même communauté d'intérêts qui permit, après la guerre, l'unité syndicale jusqu'en 1947.

Par contre, même dans les circonstances les plus favorables, jamais l'unité organique PC-PS ne se réalisa. Aujourd'hui même les sourires de Krouchtchev n'empêchent pas l'URSS d'être l'ennemi n° 1, La politique extérieure du PC, et du PS restent diamétralement opposées, et dans ces conditions leur « unité » ne saurait dépasser le seul cadre électoral. Même la réunification syndicale reste un voex pieux. L'on voit déjà Guy Mollet déclarer en substance qu'il ne s'agit pas de voter pour les communistes, mais de recueillir leurs suffrages.

Non seulement les partenaires en présence ne placent leur alliance éventuelle que sur le plan électoral, mais d'ores et déjà ils font tout pour qu'elle ne déborde en rien ce plan, et jusqu'à maintenant, dans les entreprises ce climat « unitaire » n'a eu aucune répercussion.

Mais cela ne veut pas dire pour autant, qu'une éventuelle victoire électorale de l'« opposition » ne pourrait pas avoir d'influence sur la conscience et la combativité de la classe ouvrière.

Mais, quoi qu'il en soit, un tel front unique des partis de gauche (et dans cette gauche il y aurait sans doute le MRP !) n'aurait rien de commun avec les intérêts des travailleurs.

Il ne s'agit là que d'accords électoralistes, pouvant sans doute, à défaut d'une victoire à l'élection présidentielle elle-même, leur faire gagner quelques sièges aux élections municipales de 1965, mais qui ne pourront mener plus loin.

L'unité dont ont besoin les travailleurs n'est pas celle-ci, c'est l'unité dans la lutte de la classe ouvrière s'opposant à la bourgeoisie, et à ses avocats, même de gauche, et même unis, non pas avec des bulletins de vote, mais avec leurs armes de classe, non pas dans les isoloirs, mais dans les usines et dans la rue.