Trois livres sur Lénine (1870-1924), mort il y a 100 ans

Le 21 janvier 1924, Lénine décédait, après que la maladie l’avait pratiquement écarté de toute activité durant plus d’un an. Celui en qui le mouvement communiste voyait le principal artisan de la première révolution socialiste victorieuse n’avait pas 54 ans.

Sa mort survenait à un moment crucial. Après une série de révolutions vaincues en Europe, l’URSS se retrouvait isolée et sa classe ouvrière, épuisée par la guerre civile, se détournait de l’exercice du pouvoir, désormais accaparé par une caste de chefs et d’administrateurs. Lénine avait engagé le combat contre cette tumeur bureaucratique, et surtout, en 1922, contre ceux qui la représentaient au sommet du pouvoir : Staline et son clan. La disparition de Lénine fit qu’il ne put mener à bien son « dernier combat », selon l’expression de l’historien Moshe Lewin.

Il s’ensuivit une situation inédite : l’émergence et la consolidation d’une énorme force réac­tion­nai­re, antiouvrière, qui allait pouvoir se présenter partout en héritière de Lénine et en représentante du communisme. Cela a permis, dès la fin des années 1920, au stalinisme de stériliser, puis d’étrangler les possibilités de révolution. La désorganisation, la démoralisation de l’avant-garde ouvrière résultant des trahisons du stalinisme pèsent toujours sur le mouvement ouvrier, qui n’a toujours pas réussi à se doter d’une direction révolutionnaire digne de lui, comme l’avait été celle de Lénine, de Trotsky et du Parti bolchevique.

La mise en place d’un culte officiel de Lénine débuta dès ses obsèques, organisées par l’ex-­séminariste Staline. Il décida ainsi, contre l’avis notamment de sa veuve, qu’on embaumerait son corps pour l’exposer dans un mausolée, créé tout exprès sur la place Rouge.

Canoniser Lénine répondait à un besoin vital pour la bureaucratie : vider de son contenu vivant l’idée du combat pour une société communiste universelle que Lénine avait incarnée. Il fallait au régime stalinien, et à ses agences à l’étranger, une relique momifiée, devant laquelle ils pouvaient s’incliner afin de duper les travailleurs, alors que la cause de la révolution et du communisme n’aura de pires ennemis qu’eux.

La production d’une avalanche de biographies, ou plutôt d’hagiographies, de Lénine s’inscrit dans ce cadre. Elles n’avaient aucun rapport avec ce que furent réellement la vie, l’activité militante et les combats de Lénine et de ses camarades, mais tout à voir avec le stalinisme.

Aujourd’hui, en Russie, les historiographes n’ont plus besoin, comme la bureaucratie, de se prétendre communistes et cela a ouvert le champ à une profusion d’écrits anticommunistes, aux relents tsaristes et national-staliniens mêlés. Ainsi, quand ils traitent de Lénine et de la révolution d’Octobre, ils ressassent les insanités antisémites que vomissaient les Blancs voici un siècle : ou encore les calomnies sur « l’argent et le train du Kaiser », censées prouver que l’Allemagne aurait aidé Lénine à revenir en Russie en 1917 pour affaiblir le camp de la démocratie, celui des impérialistes français et anglais, et de leur allié le tsar , etc.

Ici, effet du recul des idées progressistes, l’anniversaire de la mort de Lénine n’a suscité aucune production éditoriale notable sur la vie, l’œuvre de ce combattant de premier plan de la cause ouvrière, révolutionnaire et internationaliste. Pour mieux les connaître, il faut donc se reporter à ses écrits et se tourner vers des biographies parues il y a quelque temps.

La jeunesse de Lénine de Léon Trotsky 1

Dans les premières années de la Russie des soviets, on désignait couramment le Parti bolchevique comme « le parti de Lénine et de Trotsky ». Le premier étant décédé en 1924, le second se trouvait le mieux placé pour en écrire la biographie. Il y avait aussi une autre raison à ce que Trotsky entame un tel travail : dès 1923, la coterie stalinienne s’employa à répandre le mythe d’une opposition de vues irréductible entre Lénine et Trotsky. Staline, Zinoviev et Kamenev avaient même inventé deux termes pour cela, suscitant un « léninisme » fossilisé qu’ils opposaient à un prétendu « trotskysme ». Celui-ci ressemblant trop à ce qui avait été la politique révolutionnaire de Lénine, le clan de Staline se mit à réécrire l’histoire de la révolution et du Parti bolchevique, sans reculer devant aucune falsification.

C’est donc une œuvre de combat qu’avait en projet Trotsky après son expulsion d’URSS par Staline en 1929. Il voulait restituer ce qu’avaient été les idées de Lénine, ses combats, son activité pour forger et diriger le Parti bolchevique, la conquête du pouvoir en 1917, les années de lutte pour que survive le pouvoir des soviets, dans l’attente qu’une autre révolution victorieuse vienne à sa rescousse. Mais les contraintes de l’exil, de la lutte incessante contre les forces conjuguées de la réaction et du stalinisme, l’énorme travail de création d’une Opposition de gauche internationale ne lui permirent pas d’aller plus loin que les quinze chapitres qui forment La jeunesse de Lénine. Et qui n’eurent jamais de suite, car un tueur de Staline assassina Trotsky à Mexico le 21 août 1940.

La jeunesse de Lénine se termine en 1893, après avoir dressé un tableau saisissant de la Russie des tsars, des contradictions qui la taraudaient, des forces qui s’y opposaient à l’autocratie, des milliers de jeunes gens qui cherchaient leur voie, dans ce pays économiquement et culturellement arriéré, et qui se battaient pour jeter à bas ce régime féodal, fondé sur l’exploitation effroyable de dizaines de millions de paysans et des minorités nationales. Trotsky montre comment, dans une même famille de province, celle du futur Lénine, Alexandre Oulianov, le frère aîné, puis Vladimir, son cadet, vont s’engager totalement dans « la voie révolutionnaire de l’intelligentsia ». Le premier, gagné au combat terroriste contre le tsar, y perdit la vie. Plus tard, son cadet trouva dans les écrits de Marx et de Plekhanov la voie permettant de dépasser l’incapacité du populisme et du terrorisme à briser le joug féodal, en allant chercher dans la classe ouvrière naissante le levier d’une révolution qui devait ébranler le monde.

Lénine de Léon Trotsky 2

Trotsky a publié ce livre en URSS courant 1924, peu après le décès de Lénine, en assemblant des textes fort différents. Il y a d’abord deux écrits importants qu’il venait de rédiger : L’ancienne Iskra et Autour d’Octobre. Ces deux chapitres portent sur la période de l’émigration avant 1905, puis sur celle de 1917. Ils reposent sur des souvenirs encore frais que Trotsky avait de ses rencontres avec Lénine, des débats qui les avaient opposés, puis de leur étroite collaboration pendant et après la révolution. Au fil de pages particulièrement vivantes, Trotsky en profite pour rectifier ce qui devient une habitude de la part de Staline et de ses soutiens : travestir les relations entre Lénine et lui, en remontant à des événements que bien des Soviétiques de 1924 n’avaient pas vécus. À cela s’ajoutent des textes plus courts, que Trotsky avait rédigés à différentes périodes : à l’occasion de l’attentat qui avait grièvement blessé Lénine en 1918, lors de la maladie de Lénine, puis lors de son décès, et un autre texte sur sa personnalité (Lénine comme type national).

Ces textes ont en commun d’être des témoignages directs, rédigés dans un style familier, qui fourmillent d’anecdotes sur Lénine et les autres révolutionnaires, bien loin du style stéréotypé, guindé, des Mémoires de commande sur Lénine que le stalinisme va rapidement imposer en URSS et dans le monde.

Lénine – la révolution permanente de Jean-Jacques Marie 3

Cette biographie, la plus achevée à tout point de vue, est de Jean-Jacques Marie, un historien du mouvement ouvrier et révolutionnaire. Son titre se réfère à la théorie de la révolution permanente de Trotsky qui aurait été, selon les staliniens, à l’origine de son prétendu ­anti-léninisme. Cela indique à qui vont les sympathies de l’auteur, en soulignant d’emblée que Lénine fonda, comme Trotsky, toute son activité politique et militante sur une conception de la révolution socialiste qui ne pouvait et ne devait s’arrêter ni à une première victoire ni aux frontières d’un État.

C’est autour de cet axe que Lénine a conçu et construit les outils indispensables à la réalisation de cette tâche : le Parti bolchevique, puis l’Internationale communiste. Mais, sur ce terrain comme sur les autres, Jean-Jacques Marie ne présente pas Lénine comme ayant eu un plan préconçu immuable, ni comme ce chef à la tête de troupes qui l’auraient suivi aveuglément, selon le catéchisme des staliniens et celui des anticommunistes occidentaux. Au contraire, il souligne que le Parti bolchevique se forma dans le contexte d’une tradition russe séculaire de lutte contre le tsarisme, parmi les différents types d’organisation et de militants auxquels elle donna naissance, qui se combinait avec le renforcement de partis ouvriers ayant adopté les vues de Marx en Europe occidentale.

Il retrace les luttes qu’il lui fallut mener dans le mouvement révolutionnaire russe et dans son propre parti pour gagner la classe ouvrière à l’idée et à la nécessité de la révolution sociale. Non seulement aux débuts mais tout au long de l’existence du Parti bolchevique, Lénine n’a jamais cherché, même durant la guerre civile, à y imposer une discipline de caserne que le stalinisme présentera comme le summum du « bolchevisme ». D’ailleurs, sur bien des questions, parfois de vie et de mort pour la révolution, Lénine se trouva en minorité à la direction du parti qu’il avait fondé, et ce n’est qu’au travers de débats, de luttes plus ou moins dures, qu’il parvint à convaincre des militants avec lesquels des années de lutte en commun avaient établi de fortes relations de fraternité, de camaraderie et de confiance.

Partisan déclaré de Lénine, Jean-Jacques Marie traite ses écrits – et il en restitue beaucoup que les staliniens avaient caviardés ou jetés aux oubliettes 4 – en s’opposant à ceux qui voudraient faire de chacune de ses lignes un texte sacré. Il cite ce que Lénine répliqua en 1922 à Kamenev, qui voulait publier ses œuvres complètes : ses « écrits étant pour beaucoup affaire de circonstance », il n’en voyait pas l’intérêt. L’auteur montre aussi à travers maints exemples que la politique prônée par Lénine s’adapte en permanence aux changements de situation, qu’il la remet lui-même en question chaque fois que les circonstances l’exigent. De façon radicale, comme dans ses Thèses d’avril 1917, quand le sort de la révolution exigea de se débarrasser au plus vite de formules vieillies, car dépassées par le cours des événements. Des formules qui menaçaient de faire obstacle à ce que le parti sache saisir l’occasion de conduire la classe ouvrière à la prise du pouvoir, mais auxquelles les plus droitiers des dirigeants bolcheviques se cramponnaient, quitte à accuser Lénine de « trahir le bolchevisme » en se ralliant aux conceptions de Trotsky sur la révolution permanente.

On ne pourrait résumer en quelques phrases ce livre d’une grande richesse. Disons simplement qu’il dresse un tableau fort bien documenté, vivant et même passionnant notamment de la vie du Parti bolchevique, mais aussi qu’il se positionne d’un point de vue militant, celui de plus de trente années d’une intense vie militante dédiée à la révolution permanente. Depuis celle du jeune marxiste cherchant à regrouper des camarades et à s’adresser politiquement aux ouvriers, jusqu’à celle du chef d’un parti qui, à peine formé, se retrouva aux premiers rangs de la révolution de 1905 ; du proscrit condamné à l’exil, du dirigeant resté fidèle à l’internationalisme prolétarien en 1914 et qui maintenait le cap sur la transformation de la guerre mondiale en guerre civile, de celui qui eut à diriger le premier État ouvrier durant la guerre civile en même temps qu’à tout faire pour hâter la constitution de partis communistes capables de conduire la révolution à la victoire dans le reste du monde.

Revenant sur la haine que le monde de la bourgeoisie voue à Lénine et à son action, Jean-Jacques Marie explique : « Son vrai crime n’est pas seulement d’avoir “osé” en octobre 1917, mais d’avoir dès 1894 préparé méticuleusement, patiemment, avec acharnement, les moyens pratiques de réaliser son entreprise et d’avoir ensuite tout mis en œuvre pour tenter de la faire exister, tout en s’efforçant d’étendre l’incendie qu’il avait propagé à l’ensemble du monde. » Puisse la nouvelle génération faire surgir de tels combattants opiniâtres, voués entièrement à la cause de la classe ouvrière et de l’avenir communiste de l’humanité !

16 janvier 2024

 

1La jeunesse de Lénine, de Léon Trotsky, a été rééditée par Les Bons Caractères en 2004.

 

2Lénine, de Léon Trotsky, sorti aux PUF en 1970, ne se trouve plus qu’en occasion et sur Internet : https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1924/04/lt1924042100.htm

 

3Lénine – la révolution permanente, de Jean-Jacques Marie, est paru chez Payot en 2011.

 

4Jean-Jacques Marie relève que les Œuvres de Lénine, fortement épurées sous Staline, tenaient en 35 volumes ; puis 55 volumes sous Khrouchtchev : on y avait réintroduit des textes censurés par le stalinisme, mais pas tous, loin de là.