Des BRICS aux BRICS + : une alliance de bric et de broc

Depuis le 1er janvier, cinq nouveaux membres (Iran, Égypte, Éthiopie, Arabie saoudite et Émirats arabes unis) ont rejoint le groupe des BRICS (acronyme pour Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), intégration annoncée en août dernier lors d’un sommet à Johannesburg en Afrique du Sud. Cette intégration allait, à en croire certains commentateurs, ébranler le monde et remettre en cause la domination des États-Unis, puisque les BRICS +, comme a été baptisé le groupe élargi au 1er janvier, regroupent la moitié de la population du monde et produisent 25 % de son produit intérieur brut (PIB). Pour le journal l’Humanité, l’élargissement des BRICS n’était rien moins qu’un « pavé jeté dans l’ordre mondial »1 !

La résolution finale du sommet annonçait presque un changement d’ère, appelant à mettre fin à l’hégémonie du dollar dans les échanges et la finance internationaux. Le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, affirmait que l’élargissement regroupait des pays « qui partagent le désir commun d’avoir un ordre mondial plus équilibré » ; le président chinois, Xi Jinping, déclarait : « Nous défendons ensemble notre droit au développement et nous marchons en tandem vers la modernisation. » Ce renouvellement des BRICS, très médiatisé, a suscité quelques discussions et des illusions chez certains travailleurs à la recherche de champions susceptibles de contrer la domination américaine.

Mais depuis ces déclarations fracassantes, la guerre au Moyen-Orient a mis en lumière les divergences entre membres de ce club fait de bric et de broc, de l’Inde alignée sur les positions américaines à l’Afrique du Sud pro-palestinienne ; et l’Argentine, après l’élection présidentielle qui a porté au pouvoir Javier Milei, a annoncé que le pays n’adhérerait finalement pas au club et rejoignait le camp du dollar et des États-Unis. Le groupe apparaît de plus en plus nettement comme un outil pour la Chine, dont le PIB pèse pour 70 % de l’ensemble du groupe, et la Russie, qui présidera le prochain sommet, pour nouer des alliances face à l’aggravation de la pression impérialiste et en particulier américaine. Quant aux promesses de développement économique par la remise en cause de la dictature du dollar, elles ne sont rien d’autre que de la démagogie. En réalité, les BRICS sont une alliance de circonstance de pays qui prétendent faire front face à la domination américaine, mais ne forment ni un bloc politique ni un bloc économique.

Multipolarité, ou alignement – momentané peut-être – derrière la Chine et la Russie ?

Le groupe formé par les BRICS n’est pas une institution comme l’OTAN ou l’Union européenne, mais un regroupement de pays créé au départ par les milieux financiers : en 2001, Jim O’Neill, alors un des dirigeants de la banque américaine Goldman Sachs et futur ministre britannique du Trésor, en faisait la publicité auprès des investisseurs. Il voyait dans le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine des marchés prometteurs, « émergents » dans le jargon économique. À cette époque, les institutions financières ont créé des « fonds BRICS » qui ont été rentables pendant quelques années, grâce à l’augmentation du cours des matières premières dans les années 2000. Plusieurs de ces pays affichaient une croissance rapide, voire spectaculaire, plus de 7 % par an d’augmentation du PIB pour l’Inde, par exemple. Ils se sont saisis de l’acronyme, ont organisé une première réunion en 2006 et tiennent un sommet annuel depuis 2009. Avec l’incorporation de l’Afrique du Sud en 2010, l’acronyme est devenu BRICS.

Mais la crise financière de 2008 et la baisse du cours des matières premières ont mis un terme à cette décennie d’excédents budgétaires et financiers. Car si les économies des BRICS ne sont pas toutes similaires, un point commun entre eux – outre le fait que ce sont de grands pays, regroupant à eux cinq plus de 3,2 milliards d’habitants – est qu’ils sont de gros exportateurs de produits non manufacturés ou semi-manufacturés. À ce titre, ils constituent des sources d’importation importantes pour les pays impérialistes, mais leur économie est très dépendante des fluctuations des cours mondiaux des matières premières, raison pour laquelle on les qualifie parfois de « puissances pauvres ». Au Brésil, par exemple, près de la moitié des exportations en 2020 étaient constituées par des produits primaires, comme le soja, le pétrole, le sucre de canne. Avant le début de la guerre en Ukraine, les revenus de l’exploitation du pétrole et du gaz fournissaient 45 % du budget fédéral de la Russie. En 2021, l’activité minière constituait 8,7 % du PIB de l’Afrique du Sud, l’un des plus gros producteurs d’or et de platine au monde.

Au-delà de ce point commun, les pays membres historiques des BRICS n’occupent pas tous la même place dans l’économie mondiale, loin de là. Le groupe est dominé par deux grandes puissances : la Chine et la Russie, qui tirent l’essentiel des bénéfices politiques de ce regroupement. Pour des raisons historiques différentes, ces deux pays ont pour point commun de disposer d’une certaine capacité de résistance à la tutelle économique et militaire impérialiste. Ils sont d’ailleurs tous deux considérés aujourd’hui par les États-Unis comme des rivaux et subissent une pression de plus en plus forte du camp impérialiste : par la guerre en Ukraine et les sanctions économiques pour la Russie, par l’offensive protectionniste des États-Unis suivis des pays européens contre les produits chinois pour la Chine. Ce qui leur permet de regrouper autour d’eux des États dont les relations sont aussi variées avec les États-Unis que le Brésil, l’Arabie saoudite ou l’Inde, c’est que la politique menée par les dirigeants américains et la crise historique du capitalisme mettent en difficulté les États de nombreux pays pauvres ou semi-développés, qui subissent de plein fouet les choix financiers, économiques et militaires des puissances impérialistes. Mais les BRICS ne forment pas un bloc ; c’est un regroupement fragile entre des pays qui ont, comme d’ailleurs toutes les puissances de second ou de troisième rang, des problèmes similaires.

Le mirage de la dédollarisation

L’un d’entre eux est la dépendance financière à l’égard du dollar américain. Le dollar est utilisé pour 90 % des transactions quotidiennes sur le marché des changes et constitue 60 % des réserves de change mondiales. De fait, tous les pays du monde sont dépendants du cours du dollar. S’il baisse, les réserves de l’État chinois, indien, brésilien, perdent automatiquement de leur valeur. Si la banque centrale américaine augmente ses taux d’intérêt, elle aggrave les conditions d’endettement des pays plus pauvres. Une autre conséquence de la domination du dollar est que les États-Unis disposent d’une arme puissante pour punir un État qui leur résisterait : en interdisant les échanges en dollars sur un marché, ils ont les moyens de l’étouffer et d’imposer leur choix à tous les pays du monde, comme ils l’ont fait par exemple contre l’Iran.

Face à ce problème, les BRICS ont constitué un fonds de réserve qui doit leur permettre, en cas de crise financière, d’accéder à une aide financière d’urgence au lieu de demander un prêt au FMI, dominé par les États-Unis. Mais ce fonds de réserve est pour l’instant… en dollars. Les BRICS ont également créé, en 2012, la Nouvelle Banque de développement (NBD), qui se positionne auprès des pays pauvres comme une alternative au FMI et à la Banque mondiale ; elle a ainsi accordé des prêts pour une valeur de 30 milliards de dollars depuis sa création, bien loin des 38 milliards d’euros prêtés sur la seule année 2023 par la seule BIRD, qui n’est qu’un des organismes prêteurs de la Banque mondiale. De plus, les deux tiers des prêts de la NBD sont en dollars et, pour se financer, la NBD doit elle-même emprunter sur les marchés internationaux en dollars !

Pour essayer de se dégager de la dépendance au dollar, les BRICS concluent également des accords bilatéraux pour privilégier l’usage de leurs monnaies nationales dans leurs échanges et ils ont même un vague projet de nouvelle monnaie commune d’échange. Mais même si elle voyait le jour, ce qui très improbable, il y a fort peu de chances pour qu’elle rencontre du succès. Car pour qu’une monnaie soit utilisée par d’autres États que celui qui l’émet, il faut qu’elle inspire confiance, et cette confiance est fondée, en dernière analyse, sur la solidité de l’économie à laquelle elle est adossée. C’est la raison pour laquelle, depuis 1945, aucune monnaie n’a réussi à concurrencer sérieusement le dollar. Le yuan chinois reste marginal dans les échanges internationaux et les réserves des États : même si sa part a augmenté ces dernières années, il ne représente que 2,6 % des réserves de change mondiales. Même l’euro, adossé à l’économie d’une des zones les plus riches du monde et qui représente 20 % des réserves de change mondiales, n’a jamais réussi à concurrencer le dollar, avant tout parce que l’Union européenne n’est pas un État, mais une alliance économique entre États défendant des capitalistes rivaux.

Les BRICS ont également essayé de faire bloc dans les négociations commerciales menées à l’OMC (Organisation mondiale du commerce, arène où les pays les plus puissants imposent aux plus faibles les règles du commerce international) pour s’opposer aux politiques protectionnistes des pays impérialistes, notamment des États-Unis. Parallèlement, la Chine poursuit sa politique de développement sur les marchés internationaux et, bien qu’ils restent encore très faibles, les échanges intra-BRICS se développent ; c’est l’un des symptômes de ce qu’un rapport de l’OMC qualifiait récemment de fragmentation de l’économie mondiale. Celle-ci se traduit par une réorganisation des chaînes de valeur en fonction des proximités géographiques et politiques. Mais cette fragmentation est une conséquence de la grave crise économique du capitalisme qui conduit les pays impérialistes, et en particulier les États-Unis, à renforcer les mesures protectionnistes et à défendre leur marché national. Elle n’est pas le signe d’un nouveau souffle du capitalisme qui repartirait de pays historiquement sous-développés ; encore une fois, la domination du dollar exprime une réalité incontournable qui est que les États-Unis continuent à dominer l’économie mondiale, au profit de leur bourgeoisie.

Des pays semi-développés dans un ordre économique dominé par les pays impérialistes

Face à ce problème que rencontrent toutes les bourgeoisies des États dominés par l’impérialisme, les BRICS essaient de négocier leur place. Mais ils ne sont pas tous à égalité. La Chine qui dispose d’un appareil d’État et d’un appareil productif puissants heurte les intérêts américains ; la Russie, héritière de l’économie de l’ex-URSS qui s’était développée en disposant d’un certain nombre de moyens pour se protéger du marché mondial capitaliste pendant 70 ans, n’a jamais complètement réintégré ce dernier, ce qui aurait entraîné une soumission et un effondrement économiques auquel le régime de Poutine, dans l’intérêt de la couche dirigeante du pays, n’a pas voulu céder. D’autres BRICS, comme l’Inde et le Brésil, tout en étant intégrés dans l’économie occidentale, essaient de jouer leur jeu en diversifiant leurs alliances et leurs marchés.

Le regroupement des BRICS rappelle le mouvement non aligné qui, à partir du milieu des années 1950 et jusqu’à la fin des années 1960, a regroupé des pays refusant de choisir entre le bloc occidental et le bloc soviétique. Les non-alignés ne formaient pas non plus un bloc économique, et bien qu’il ait regroupé de grands pays comme l’Inde et l’Égypte, ce mouvement n’a permis ni développement ni autonomie durable par rapport aux choix et aux intérêts des capitalistes des grands pays impérialistes. Il n’a pas non plus empêché le maintien de la tutelle impérialiste par tous les moyens, y compris militaires.

Les non-alignés pouvaient s’appuyer sur l’existence de l’URSS, autrement puissante que la Chine ou la Russie actuelle ; aujourd’hui, certains États, notamment en Afrique, pensent pouvoir s’appuyer sur ces deux États pour desserrer un peu l’étau américain ou français. Le dirigeant du Mali depuis le coup d’État de 2021, Assimi Goïta, assistant au sommet russo-africain de Saint-Pétersbourg fin août 2023, y déclarait : « Les pays des BRICS se hissent au premier rang de l’économie mondiale et constituent des réponses fiables pour le continent, sans contrepartie hypothéquant le développement de notre continent et l’épanouissement de nos populations. »1 En Algérie, le président Tebboune a fait miroiter pendant des mois une adhésion aux BRICS qui offrirait au pays la possibilité de prêts et d’accords commerciaux miraculeux – l’Algérie n’a finalement pas été acceptée pour l’instant dans le groupe. L’Iran voit dans le rapprochement avec la Chine un moyen de limiter l’isolement que lui imposent les États-Unis.

Mais pour les populations de ces pays, ces tentatives de leurs dirigeants de gagner des marges de manœuvre par rapport à l’impérialisme, ou de mieux négocier avec lui, n’offrent aucune perspective. Remplacer les capitaux français par des capitaux russes ou chinois ne changera pas le fait principal : l’économie est organisée en fonction du profit de la classe capitaliste, petite ou grande, et les travailleurs n’obtiendront rien sans imposer que leurs intérêts passent avant ses profits. L’exemple de la Chine parle de lui-même : certes, l’économie chinoise s’est développée, et l’État chinois a les moyens de faire pièce à l’impérialisme sur certains marchés. Pour mettre fin à la dépendance unilatérale des industriels américains à l’égard de leurs sous-traitants chinois, l’État américain doit mobiliser des dizaines de milliards de dollars en finançant des relocalisations. Mais cet essor de l’économie chinoise s’est fait en imposant au prolétariat et à la paysannerie une exploitation forcenée et n’a pas abouti à développer l’ensemble du pays, dont une grande partie reste rurale, sous-équipée, et misérable. La croissance du Brésil a certes atteint des niveaux élevés dans les années 2000, mais les travailleurs de Sao Paulo et de Rio vivent plus que jamais dans des bidonvilles ; les millionnaires de l’agro-business peuvent faire valoir leur soja sur le marché chinois, mais les paysans des régions amazoniennes n’ont toujours pas accès à des terres leur permettant de se nourrir. L’Afrique du Sud peut bien vendre le plus cher possible ses produits miniers, mais les ouvriers des mines de platine de Marikana se sont fait tirer dessus lorsqu’ils ont fait grève en 2012 pour des augmentations de salaire.

L’état de déliquescence du capitalisme mondial ne permet pas d’envisager le développement d’économies nationales. Et de toute façon, entre l’aspiration des riches et des États des pays semi-développés et les intérêts du prolétariat et des classes pauvres de ces mêmes pays, il n’y a pas plus de point commun qu’entre l’aspiration des capitalistes et les intérêts des travailleurs dans les pays impérialistes. L’objectif que partagent les classes privilégiées des pays des BRICS, comme de tous les pays de la planète, est d’accéder à une plus grande part des richesses créées par les travailleurs du monde. Pour cela, elles sont capables d’utiliser le légitime sentiment que l’impérialisme exploite et pille toute la planète pour faire accepter les sacrifices qu’elles imposent à leur propre population et au prolétariat de leur pays, sous prétexte de parvenir au développement. En Iran, par exemple, le blocus américain est abject et ses conséquences dramatiques pour la population ; mais pour le régime des mollahs, il sert de justification à la pauvreté et à la prévarication qui règnent dans le pays et à sa dictature contre toute la société.

Les illusions semées dans la population par les gouvernements des BRICS ou ceux qui aspirent à les rejoindre sont un piège : non seulement contourner la domination de l’impérialisme sur l’économie mondiale est illusoire, comme l’ont montré toutes les expériences passées, mais en plus, pour les travailleurs, il n’y a aucun lien direct entre l’augmentation du PIB du pays dans lequel ils vivent et l’amélioration de leurs propres conditions de travail et de vie.

Une alliance fragile

L’alliance entre les BRICS, et plus encore les BRICS +, est avant tout un regroupement opportuniste entre des pays qui ont infiniment plus de désaccords et de différences que de points communs. L’Inde et l’Arabie saoudite restent profondément liées aux États-Unis. Les tensions, y compris militaires, entre l’Inde et la Chine n’ont pas disparu depuis la formation des BRICS. Les réactions différenciées des pays se réclamant des BRICS face aux deux plus grosses crises militaires des deux dernières années, en Ukraine et au Moyen-Orient, le confirment : il n’y a là guère plus qu’un affichage et ce sont les intérêts nationaux de chacun de ces pays qui priment dans leurs relations avec l’impérialisme.

Dans la guerre en Ukraine, les BRICS ont eu une position globalement distanciée avec la politique américaine, certes avec des nuances. Lors du déclenchement de la guerre, le Brésil, à l’époque dirigé par Jair Bolsonaro, avait adopté une position de neutralité, position assumée par son successeur Lula qui, lors d’un voyage en Chine en avril 2023, a déclaré : « Les États-Unis doivent cesser d’encourager la guerre et commencer à parler de paix, l’Union européenne doit commencer à parler de paix. » L’Afrique du Sud, officiellement non alignée, multiplie les signaux de soutien à la Russie et a même organisé des exercices navals communs avec l’armée russe en février 2023, ainsi qu’un sommet russo-africain en juillet 2023. L’Inde se réclame d’une « approche équilibrée », refusant de condamner l’invasion de l’Ukraine sans pour autant la soutenir, et elle importe massivement du pétrole russe, qu’elle revend d’ailleurs avec profit sur les marchés internationaux. Aucun de ces trois pays n’applique de sanctions économiques contre la Russie, pas plus que la Chine. Celle-ci, directement visée par l’impérialisme américain, conserve ses liens économiques et diplomatiques avec la Russie, tout en appelant à un règlement négocié du conflit. La Russie a donc particulièrement intérêt à la consolidation des liens entre les BRICS et à leur élargissement, et ce n’est pas un hasard si elle préside le groupe en 2024 et se prépare à en organiser le sommet à Kazan en octobre prochain.

Mais face à la reprise de la guerre au Moyen-Orient, les BRICS ont une attitude encore moins homogène que face à la guerre en Ukraine. L’Inde a un positionnement pro-israélien identique à celui des pays impérialistes, tandis que l’Afrique du Sud attribue toute la responsabilité de la situation à l’État d’Israël et dénonce un « génocide » à Gaza et que, sans surprise, l’Iran récemment intégré au groupe soutient le Hamas. L’Égypte et l’Arabie saoudite sont des appuis militaires américains dans la région et, même s’ils ne soutiennent pas explicitement Israël, ils ne peuvent pas prendre le risque d’une brouille réelle avec les États-Unis. Les pays membres des BRICS ont donc réagi chacun en fonction de ses impératifs immédiats, et absolument pas en tant que groupe. Ils n’ont même pas réussi à se mettre d’accord sur une déclaration commune lors d’un sommet organisé en urgence le 21 novembre 2023.

« Unipolaire » ou « multipolaire », un monde bourgeois à combattre

Alors, si l’histoire des conflits à venir n’est pas écrite, la puissance américaine peut compter sur de nombreux alliés en cas de crise grave, y compris parmi des États qui, comme l’Inde, peuvent se rapprocher, parfois et sur des sujets limités, de la Russie ou de la Chine. Les rapports de force économiques et les intérêts particuliers des classes dirigeantes de chacun des membres du groupe – y compris leurs intérêts de politique intérieure – seront bien plus déterminants que les déclarations d’intention lors de sommets médiatisés.

Il en sera de même dans l’attitude des pays des BRICS à l’égard des autres pays de la planète, en Afrique et au Maghreb en particulier. Dans certains pays pauvres, étranglés par l’impérialisme, attribuer du poids aux BRICS est une façon de se positionner en dehors du camp américain, et de faire croire à la population que des investisseurs chinois, russes ou brésiliens pourraient contribuer à l’amélioration de la situation économique, voire permettre de se protéger contre les interventions militaires impérialistes, comme tentent de le faire les dirigeants de juntes d’Afrique de l’Ouest réclamant le départ des troupes françaises mais complaisantes vis-à-vis des milices Wagner. Ces politiques sont des pièges pour la population à qui l’on fait croire que la seule perspective possible est de naviguer entre tel ou tel protecteur parmi les grandes puissances du monde. La lutte contre la domination impérialiste ne peut pas se mener à l’échelle des pays dominés ; une politique qui n’explique pas qu’aucun développement réel n’est possible tant que la bourgeoisie domine à l’échelle mondiale, dans les citadelles de l’impérialisme, repose sur un mensonge.

Du point de vue des populations de ces pays, et de ceux qui ont des illusions dans la possibilité d’échapper à la tutelle impérialiste, la prétendue multipolarité d’aujourd’hui n’apportera rien de plus que le non-alignement d’hier. Aucun pays, même vaste comme la Chine, n’a jamais réussi à sortir réellement des relations de dépendance forgées par l’impérialisme au cours de son développement. Pour le prolétariat des pays dominés par l’impérialisme, ce serait une grave erreur que de penser que l’alignement derrière la Russie ou la Chine peut les protéger de l’exploitation et leur ouvrir une perspective de développement, et encore moins de paix. Au contraire, même : les manœuvres et regroupements diplomatiques qui se multiplient ces derniers mois permettent aux grandes puissances de mettre en place et de tester leurs alliances, de compter les points, de nouer des accords, et l’activité de la Chine et de la Russie à travers les BRICS est un symptôme parmi bien d’autres de l’aggravation des tensions internationales et des risques de généralisation des conflits.

Contre le pillage impérialiste, contre les guerres que provoque la mise en coupe réglée du monde par un groupe de grandes puissances, et contre l’exploitation en général, la seule perspective est de renouer avec la conscience que le prolétariat forme une classe internationale, que les travailleurs français et américains ont un combat commun à mener avec les prolétaires chinois, brésiliens, maliens. Un combat non pas pour des banques de développement ou de nouvelles monnaies internationales, ni pour des regroupements diplomatiques et militaires alternatifs à l’alignement derrière les États-Unis, mais pour l’expropriation de la bourgeoisie mondiale, celle des pays impérialistes qui porte la plus grande responsabilité dans le chaos mondial, mais aussi celle qui se pose en alternative à la première et promet le développement sans contestation du capitalisme. C’est la seule voie qui permette de construire un monde débarrassé de la pauvreté et des guerres provoquées par les soubresauts du capitalisme.

5 janvier 2024

1http://bamada.net/assimi-goita-a-saint-petersbourg-les-brics-constituent-un-reel-espoir