Russie, Ukraine et Europe de l’Est

La guerre et les contradictions d’un monde dominé par l’impérialisme

Le conflit qui ravage l’Ukraine depuis plus d’un an et demi est, par l’ampleur des forces en présence, sans précédent depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Il oppose en effet, par Ukraine interposée, la Russie à l’Otan, un formidable bloc militaire mené par les grandes puissances impérialistes. Ce fait, à lui seul, donne une importance internationale majeure à cette guerre.

Si cette guerre a formellement débuté avec l’invasion russe du 24 février 2022, elle a déjà derrière elle une longue histoire. Elle remonte au moins à février 2014, aux « événements du Maïdan » à Kiev. Le rejet par la population d’un pouvoir corrompu, présenté comme pro-russe, avait servi d’appui à des forces pro-occidentales dans l’appareil d’État, les sommets de la bureaucratie et chez les oligarques d’Ukraine, avec pour résultat que le régime, rompant ses liens politiques avec Moscou, s’était jeté dans les bras de l’Occident.

Ce basculement de l’Ukraine, qui avait été la seconde en importance des républiques soviétiques par sa population, ses industries, ses bases navales, fut une étape décisive dans la volonté de l’impérialisme, constante depuis la fin de l’URSS, de repousser toujours plus loin la Russie hors de sa sphère d’influence. Cet objectif trouvait là un couronnement dans le fait de détacher de la Russie une Ukraine à laquelle l’unissait, outre la langue et des liens humains très nombreux, une histoire commune multiséculaire et une économie en grande partie encore interpénétrée.

À ce bouleversement de la situation, le Kremlin répliqua en annexant la Crimée et en suscitant la sécession des régions industrielles russophones de l’Est ukrainien. Cela ne pouvait que déboucher sur une guerre dans le Donbass dès 2014-2015 et, à terme, sur son extension à tout le pays.

Parrainés par Paris et Berlin, les accords de Minsk entre la Russie et l’Ukraine n’avaient pas pour but de parvenir à un règlement du conflit, de toute façon impossible en l’état. Ils visaient – et l’ex-chancelière Angela Merkel l’a reconnu voici quelques mois – à lanterner le Kremlin, le temps que l’Otan arme massivement son désormais allié ukrainien.

Par son caractère d’emblée international, par le poids des belligérants sur la scène mondiale, cette guerre, produit des contradictions qui taraudent un monde dominé par l’impérialisme, agit aussi comme un exhausteur de ces mêmes contradictions et en révèle d’autres qui restaient jusqu’alors invisibles.

On le voit à l’échelle tant internationale que nationale, en Russie comme en Ukraine, mais également au sein même du camp de l’Otan, parmi des alliés qui n’en cessent pas pour autant d’être rivaux car chacun défend des intérêts souvent opposés, ceux de sa propre bourgeoisie.

Cela se vérifie aussi dans la rivalité entre alliés de l’Otan pour se « placer » auprès de l’Ukraine et de ses voisins, afin de leur vendre des armes, de signer des contrats avec ces pays pour y installer des usines d’armement.

Voilà pourquoi Lecornu, le ministre français de la Défense, déclare que ce conflit offre « des opportunités pour les industries françaises » d’armement. Il en offre sans doute encore plus à « l’allié » américain : pourvoyeur de la moitié de l’aide militaire occidentale à l’Ukraine, il est fort bien placé pour mettre la main de façon prioritaire sur des terres et des entreprises en Ukraine même, et pas seulement. Les États-Unis ont, avec l’exclusivité des énormes commandes militaires de la Pologne, un formidable atout pour disputer à l’Allemagne son influence politico-économique dans son hinterland d’Europe centrale.

Cet automne a également étalé au grand jour, sur fond de guerre en Ukraine, les oppositions d’intérêts entre certains « petits » pays de l’Union européenne et les plus « grands ».

La Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie, la Pologne et la Slovaquie avaient, début 2023, obtenu de Bruxelles la suspension des exportations de produits agricoles ukrainiens qui transitaient par train ou par route sur leur sol. Ces productions d’une main-d’œuvre ukrainienne payée misérablement avaient, disaient-ils, des prix si bas qu’elles ruinaient leurs « petits paysans », incapables d’affronter pareille concurrence.

Ce n’est pas le lieu de discuter ici de l’importance réelle de la menace invoquée et de ce qui relève de la démagogie nationaliste et électorale des gouvernements concernés. Mais le fait est que, en septembre, trois d’entre eux ont refusé de se plier à la décision de Bruxelles de lever l’embargo sur les exportations de produits agricoles ukrainiens.

De surcroît, la Pologne et la Slovaquie ont annoncé que, en mesure de rétorsion, elles cesseraient de livrer des armes à l’Ukraine (la Hongrie n’en livrait déjà pas). D’où les vitupérations du président ukrainien accusant son homologue polonais de faire le jeu de Moscou, alors qu’à Varsovie, voici quelques mois, tous deux célébraient « l’amitié éternelle » de la Pologne et de l’Ukraine.

Quant au ralentissement des livraisons d’armes à Kiev annoncé par la Pologne et la Slovaquie, nul besoin de prétendre, comme Zelensky, y voir la main de Moscou : Washington, au moins pour des raisons liées à la future élection présidentielle, se sert sans doute de Varsovie comme d’un petit télégraphiste pour signifier à Zelensky ce que Biden ne peut ou ne veut lui dire en public.

Bureaucrates et oligarques russes

Cette guerre pèse aussi sur la Russie d’un poids énorme sur le plan économique, politique, militaire et humain.

Pour la première fois depuis que, fin 1999, Poutine s’est hissé au sommet de la pyramide de commandement de la bureaucratie, et en a rétabli une certaine efficacité – sa fameuse « verticale du pouvoir » –, il s’est trouvé confronté à une situation où son aura de chef, que la propagande voulait incontestée, ne le protégeait plus autant des critiques.

Dans la population, cela s’est manifesté au début de l’invasion par des protestations publiques anti-guerre et, de façon moins visible, par un refus assez large d’approuver un conflit fratricide. Le régime est venu à bout des manifestations par une répression systématique, qui continue de s’abattre contre quiconque met en cause la guerre, ses buts et ses conséquences.

Mais, plus inquiétant pour le régime, des voix discordantes se sont fait entendre parmi ceux qu’en Russie on nomme « les élites », et d’abord parmi ces super-riches que sont les oligarques.

Il y a plus de vingt ans, Poutine avait imposé un marché aux magnats de la fortune, qui avaient mis à genoux le pays en le pillant et en faisant de l’État leur jouet : payez vos impôts, cessez de vous mêler de politique, le pouvoir vous laissera mener vos affaires. Depuis, sauf exception, les oligarques se l’étaient tenu pour dit.

Avec le temps, ils avaient prospéré et multiplié, nouant aussi de multiples liens, sur le terrain des affaires et du mode de vie, avec le monde occidental de la jet-set capitaliste. Ils ne pouvaient qu’aspirer à ce que rien ne trouble leur existence dorée de parasites.

Or, avec l’annexion de la Crimée en 2014, puis l’invasion de l’Ukraine en 2022, ils se sont retrouvés, comme une ribambelle de dignitaires du régime et de hauts bureaucrates, à voir leurs avoirs gelés dans les banques occidentales, à ne plus pouvoir vendre aussi librement des matières premières aux quatre coins du monde et, ce qui n’est pas le moindre, à ne plus pouvoir rallier leur yacht en rade de Monaco, organiser des fêtes fastueuses dans leurs châteaux en France ou leurs villas de Toscane…

Instruits par l’expérience (notamment celle de Khodorkovski, un temps oligarque n° 1 de Russie, qui avait écopé de dix ans de prison et de la confiscation de « sa » société pétrolière pour avoir cru pouvoir passer outre aux exigences du Kremlin), les oligarques actuels ont évité d’intervenir de façon collective et surtout publique contre la guerre. Plusieurs dizaines d’entre eux qui n’avaient pas assez pris garde, l’ont d’ailleurs payé de leur vie en quelques mois, victimes d’une vague de suicides plus que suspects.

Pour le moment, un Navalny (en prison) et un Khodorkovski (en exil à Londres) se font les porte-parole des aspirations d’une partie de la société russe à rejoindre plus complètement le giron du monde impérialiste. Ce n’est pas encore un mouvement politique ayant des relais au sommet de l’État, un projet et un programme de restauration capitaliste, mais cela le préfigure.

C’est dans cette perspective qu’il faut considérer le mini-putsch d’un Prigojine, l’été dernier. Non pas qu’il ait menacé réellement et a fortiori ébranlé le régime. Mais, au-delà d’une tentative qui semblait vouée à l’échec, car elle ne concernait qu’une partie infime et marginale des forces armées russes, la marche sur Moscou des blindés de Wagner a servi de révélateur à des tensions et fractures au sein du régime.

Car le malfrat devenu milliardaire Prigojine était de longue date un proche de Poutine, il avait reçu carte blanche du Kremlin pour des missions militaires en Syrie, en Afrique, en Ukraine. C’était en quelque sorte un pilier du régime qui faisait défection. Et qui, durant des semaines, s’était répandu en critiques sur la façon dont Poutine et son équipe menaient la guerre, et en des termes cherchant à trouver l’oreille de la population quand Prigojine accusait l’état-major de ne pas nourrir les soldats, de les envoyer sans armes à la mort.

Le fait que Khodorkovski ait, depuis Londres, appelé « le peuple russe » à soutenir Prigogine ne pouvait avoir aucun effet. Mais cela a démontré la possibilité d’une convergence de la contestation au sommet, fondée sur la fracturation de l’appareil d’État en clans rivaux, avec l’aspiration de secteurs de l’oligarchie, voire de la bureaucratie, à secouer le régime actuel, sinon à s’en débarrasser.

Une Russie affaiblie dans son « étranger proche »

L’incapacité du Kremlin à mener une guerre éclair, malgré la disproportion initiale des forces en présence, puis son enlisement dans ce conflit, ont contribué à affaiblir la position de la Russie dans son « étranger proche » : les pays de l’ex-URSS qui gardent des liens économiques ou de défense avec elle.

Dès février 2022, certains de ces États ont refusé d’approuver, voire désapprouvé l’intervention russe en Ukraine. Cela fut le cas du Kazakhstan, où les forces spéciales de Poutine venaient pourtant de sauver la mise au président Tokaïev et autres dirigeants de la bureaucratie kazakhe qu’un soulèvement ouvrier et populaire menaçait, comme il menaçait les profits des multinationales, notamment du pétrole, établies dans ce pays.

Cet automne, on a vu dans le Caucase ex-soviétique une autre conséquence de l’engluement de la Russie dans le bourbier ukrainien. Alors que, depuis des décennies, la Russie s’était imposée comme « juge de paix » dans des régions disputées par différents États du Caucase, où elle dispose de troupes pour maintenir un certain statuo quo, elle est restée sans réagir devant l’attaque éclair de l’Azerbaïdjan contre le Haut-Karabakh, situé au milieu de territoires azéris mais peuplé d’Arméniens.

Mi-septembre, l’Azerbaïdjan s’est senti assez fort, car armé par la Turquie et Israël, pour se jeter sur le Haut-Karabakh et le vider de 120 000 Arméniens qui y habitaient. Bakou « liquidait » ainsi ce qu’il voyait comme un abcès surgi dans l’URSS des années 1990 en train d’imploser : la transformation en un État indépendant d’une région jusqu’alors autonome mais relevant en principe de l’Azerbaïdjan.

Ce « nettoyage ethnique » aura forcément des suites tout aussi tragiques. Sur sa lancée, l’Azerbaïdjan a annoncé vouloir relier son territoire au Nakhitchevan, une province azérie coincée entre l’Arménie, la Turquie et l’Iran. Cela implique d’arracher à l’Arménie une portion de territoire pour y créer un corridor, donc de nouveaux affrontements armés.

Sur fond d’affaiblissement et de désengagement de la Russie, on assiste à la mise en place de nouvelles alliances, forcément guerrières dans le Caucase. Entre la Turquie, qui veut étendre son influence, et l’Azerbaïdjan. Entre les États-Unis et l’Arménie, où ils ont pris pied comme ils l’ont déjà fait dans la Géorgie ex-soviétique voisine. Sans oublier la France qui vient, comme second couteau, de conclure un accord de défense et de fournitures d’armes avec Erevan.

Une telle politique, menée sous l’égide de l’impérialisme et sur fond de rivalités inter-impérialistes, ne peut qu’envenimer la question nationale, que seule la révolution d’Octobre 1917 avait cherché à résoudre de la façon la plus démocratique pour les nombreux peuples qui, depuis des siècles, vivent de façon étroitement imbriquée dans cette région. Mais cela arrangera sans aucun doute les affaires des marchands d’armes français, américains, turcs, israéliens et autres, pour lesquels les guerres sont ces « opportunités » que vante Lecornu.

Les sanctions occidentales et leurs effets

Le 5 octobre, au forum international de Valdaï – un Davos du pauvre organisé en Russie depuis vingt ans –, Poutine a déclaré que les sanctions internationales avaient moins nui que rendu service à la Russie. Elles l’auraient obligée à diversifier son économie pour pallier embargos et perturbations de ses échanges commerciaux.

Poutine l’affirme depuis 2014, quand les États-Unis et l’Union européenne décidèrent des premières sanctions contre la Russie, qui avait repris la Crimée. Cela fait partie des habituelles rodomontades du chef de la bureaucratie russe face à l’impérialisme. Mais ses propos dénotent aussi la volonté de Poutine, qui veut se faire réélire président en mars prochain, d’afficher un bilan positif de son « opération spéciale ». Car elle ne lui a pas apporté la victoire éclair dont il aurait pu se glorifier et, vingt mois après, la population russe se rend de plus en plus compte, comme sa sœur ukrainienne, que cette guerre n’est pas près de finir. Ce que confirment régulièrement les dirigeants occidentaux, et les généraux américains en particulier.

Cela étant, des observateurs notent que la Russie a mieux résisté que prévu aux pressions qu’exerce sur elle l’escalade guerrière de l’Otan. La BERD (Banque européenne pour la reconstruction et le développement) – créée en 1991 pour faciliter la conversion au marché des ex-Démocraties populaires et de l’ex-URSS – a fait savoir, début octobre, qu’elle s’attendait à une croissance de 1,5 % du PIB de la Russie cette année, bien qu’elle ait d’abord pronostiqué son recul. En revanche, la BERD confirmait prévoir une chute de 30 % du PIB de l’Ukraine.

Cette résilience relative de l’économie russe, malgré la guerre et bien que ses exportations de gaz et de pétrole, donc ses rentrées de devises, se soient fortement contractées, s’appuie sur un ensemble de facteurs.

La Russie a su contourner certains embargos dont elle fait l’objet. Il y a aussi pour elle cette circonstance que, malgré l’attitude belliciste de leur État, des sociétés européennes et américaines, dont des multinationales, n’ont pas voulu abandonner le marché russe et les profits qu’elles en tirent.

Il s’ajoute à cela, effet lointain de la planification et de l’étatisation de la période soviétique, que l’économie russe, avec ses entreprises géantes du complexe militaro-industriel et du secteur énergétique que l’État contrôle, s’est retrouvée mieux armée pour affronter les contraintes matérielles et humaines de la guerre. Cela lui a procuré un avantage évident sur l’économie ukrainienne. Celle-ci est bien sûr dévastée par la guerre puisque 20 % de son parc industriel est détruit ou dégradé ; 25 % de son personnel a émigré, fui les zones de combat ou été mobilisé ; 17,5 % du territoire est occupé, dont des régions industrielles et minières. Mais, avant cette guerre, elle subissait déjà depuis des années l’effet destructeur de la levée, par l’État ukrainien, des obstacles à la pénétration des capitaux occidentaux.

La guerre contre les voisins et sa propre population

Toutefois, la bonne tenue de l’économie russe n’est que très relative. L’envoi en Ukraine, outre de l’armée régulière, de centaines de milliers de mobilisés et d’engagés sous contrat, qui se combine avec la fuite à l’étranger d’un million d’hommes voulant échapper aux recruteurs et ayant souvent un niveau d’éducation supérieure, a mis à mal les effectifs des entreprises. À tel point qu’en juillet, 42 % d’entre elles déclaraient manquer de main-d’œuvre.

Depuis, le phénomène s’est aggravé avec le départ d’une partie des très nombreux migrants d’Asie centrale ex-soviétique venus travailler dans le BTP, les services, l’industrie. D’abord parce qu’ils sont la cible des autorités militaires qui les pressent de s’engager contre la promesse d’un passeport russe. Ensuite, parce qu’ils n’arrivent plus à envoyer assez d’argent au pays, le cours du rouble filant à la baisse.

Cette chute du rouble va de pair avec une flambée inflationniste que la Banque centrale prétend juguler en relevant sans cesse son taux directeur. Outre que l’activité économique s’en ressent, cela rogne le pouvoir d’achat de dizaines de millions de salariés, de retraités, déjà frappés par le fort renchérissement de tout ce qui, provenant de l’étranger, continue de l’être mais en faisant désormais un coûteux détour par la Chine, la Turquie ou l’Inde.

Pour certaines catégories de travailleurs, tels les soignants, il s’ajoute – ou plutôt, il faut soustraire – des ponctions sur leurs salaires afin « d’aider » l’armée. Et la Douma vient de décider du principe de 2 % de « souscription volontaire » à l’effort de guerre pour tous les fonctionnaires.

Alors que des millions de Russes s’enfoncent dans la pauvreté et qu’un très officiel Registre fédéral indique qu’un million d’entre eux sont insolvables, le régime veut paraître comme s’en prenant aux profiteurs de guerre, au moment même où il se montre aux petits soins pour les nantis : les hauts bureaucrates et les oligarques. Signalons que le terme russe pour fonctionnaire, synonyme de bureaucrate, est associé à la corruption, qui bat son plein avec la guerre.

En Ukraine, Zelensky n’agit pas différemment quand il orchestre le limogeage pour corruption de son ministre de la Défense, de six de ses vice-ministres, et qu’il renvoie devant la justice certains oligarques. Cela a fait du bruit, mais ce n’est pas la première fois. Et il se pourrait, comme les fois précédentes, que la justice acquitte les prévenus ou ne leur inflige que des amendes dérisoires.

Les autorités constatent un sourd mécontentement dans la population, contre la corruption à tous les niveaux du régime, contre les rafles au travail, dans la rue et les transports, d’ouvriers et de jeunes destinés à servir de chair à canon. Alors, pour tenter d’acheter la paix sociale sur fond de guerre, Kiev vient d’annoncer un relèvement des salaires. Ils restent de toute façon misérables. Rien à voir avec ce que touchent de hauts bureaucrates, tels le nouveau directeur d’Ukrzaliznytsia (chemins de fer ukrainiens) : un salaire de 9 millions de hryvnias (234 500 euros) et « seulement » 5,6 millions de hryvnias pour ses adjoints et les sept membres du conseil d’administration.

Le Kremlin, lui, « offre » des contrats d’engagement d’un montant triple du salaire moyen et verse des indemnités de l’ordre de 9 000 euros en cas de décès au combat. Les régions et milieux les plus déshérités sont censés se satisfaire de ce « salaire de la peur et de la mort » pour condamnés en sursis. Car c’est de cela qu’il s’agit quand Poutine, tout en répétant qu’il repousse l’idée d’une mobilisation générale, oblige des centaines de milliers d’hommes à se rendre dans les centres de recrutement pour y mettre à jour leurs coordonnées militaires et civiles.

Des régimes antiouvriers, chacun à sa façon

Il ne faut donc pas s’étonner qu’une centaine de ces bureaux de recrutement aient subi des incendies qualifiés de terroristes, dont les auteurs, souvent très jeunes, écopent d’années de prison quand ils se font prendre. Même chose pour les nombreux « attentats ferroviaires » (parfois la simple dépose d’un tract, d’une pancarte anti-guerre sur les rails ou à côté) que recensent les tribunaux.

Le régime de Poutine a beau être venu à bout des manifestations anti-guerre qui avaient duré des semaines en février-mars 2022, et avoir obtenu qu’une partie des militants de l’opposition démocratique s’exilent pour ne pas être arrêtés, il n’a pas réussi à juguler toute forme d’opposition, fût-elle individuelle et promise à une prompte répression.

Le régime de Zelensky avait, lui, interdit les organisations de gauche dès avant le début de la guerre. Il continue à réprimer tout ce qui se revendique du communisme, du socialisme, de la lutte de classe, et bénéficie même du ralliement, sur une base social-chauvine, de certains courants qui se disaient d’extrême gauche.

En fait, malgré les différences de plus en plus notables entre les régimes russe et ukrainien, tous deux issus du moule de la bureaucratie post-stalinienne, malgré le fait qu’ils se retrouvent dans des camps opposés, pour l’Ukraine celui de l’impérialisme qui s’oppose, depuis des décennies, à la Russie pour la repousser hors de sa zone d’influence ; malgré tout cela, Moscou et Kiev ont une attitude fondamentalement similaire vis-à-vis de leurs populations.

Tout en prétendant les défendre contre le camp d’en face, le régime russe et le régime ukrainien mènent une guerre sociale à leur peuple, intensifiant une guerre de classe qui ne date pas de février 2022. Elle oppose à la classe ouvrière de ces pays les héritiers de la bureaucratie stalinienne en la personne des hauts bureaucrates et leurs compères oligarques, ces magnats de l’industrie et de la finance qui ont bâti des fortunes en pillant l’économie étatisée lors de l’effondrement de l’URSS. À ces prédateurs s’ajoutent en Ukraine les capitalistes américains et ouest-européens, dont l’emprise sur le pays est de plus en plus forte.

Les gouvernements russe et ukrainien défendent, chacun à sa façon, les classes et couches sociales parasitaires qui dominent leur pays et un appareil d’État corrompu jusqu’à la moelle qui trouve dans la guerre un moyen nouveau et rapide de s’enrichir sur le dos de la population.

Il ne s’agit pas de prendre parti pour l’un ou l’autre camp, comme le font parfois plus ou moins honteusement certains courants d’extrême gauche, mais de défendre dans cette guerre les intérêts des travailleurs ukrainiens et russes, de la classe ouvrière internationale face à ses exploiteurs, ses oppresseurs que l’on voit à l’œuvre avec leurs généraux sur les champs de bataille, dans les coulisses des chancelleries diplomatiques et sur les plateaux de télévision.

Il est indispensable de défendre ce programme alors que les bruits de bottes se font de plus en plus entendre d’un bout à l’autre de la planète. Mais pour le défendre, il faut à la classe ouvrière un parti communiste révolutionnaire, une Internationale digne de ce nom comme il le fut l’Internationale communiste du temps de Lénine et de Trotsky. Ni ce parti, ni cette Internationale n’existent. Et pas plus en Russie, qu’en Ukraine ou ailleurs. Pour des militants qui veulent jeter à bas le système impérialiste et des dictatures qui peuvent le contester mais en sont fondamentalement complices, la tâche la plus urgente est de s’atteler à la construction de ce parti et de cette Internationale.

Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !
Les travailleurs n’ont pas de patrie,

L’ennemi principal est dans notre propre pays !

13 octobre 2023