Retraites : trois mois de grèves et de manifestations02/04/20232023Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/2023/04/231.jpg.484x700_q85_box-0%2C0%2C1383%2C2000_crop_detail.jpg

Retraites : trois mois de grèves et de manifestations

En faisant adopter son projet sur les retraites par l’Assemblée nationale avec la procédure du 49.3, Macron pensait en finir rapidement avec le mouvement de grèves et de manifestations lancé par les organisations syndicales le 19 janvier dernier. Non seulement il n’en a rien été, mais ses propres déclarations à la veille de la neuvième journée de mobilisation ont donné un nouveau souffle à la colère et à la protestation parmi les travailleurs.

Un gouvernement sans majorité

Le scénario de la réforme des retraites, notamment le report de deux ans de l’âge de départ pour la quasi-totalité des salariés, soit à 64 ans, devait permettre à Macron de rallier Les Républicains et de les associer à cette « mère de toutes les réformes ». Son gouvernement avait déjà dû multiplier l’usage du 49.3 au cours des premiers mois de son deuxième mandat, puisqu’il a perdu sa majorité absolue à l’Assemblée nationale lors des législatives de 2022. Il pouvait raisonnablement croire que ce qu’il reste de l’ancien parti de la droite traditionnelle, partisan ouvert depuis des années d’un report de l’âge de départ à la retraite à 64 ans voire au-delà, ne se désavouerait pas. Malgré le soutien des sénateurs LR et l’appel de plusieurs de leurs dirigeants, dont Éric Ciotti et Bruno Retailleau, à voter le texte, « le compte n’y était pas », comme l’a reconnu Élisabeth Borne pour justifier son recours au 49.3. Visiblement, dans les rangs de la droite, peu nombreux sont les élus prêts à assumer un soutien à cette mesure très majoritairement rejetée dans l’opinion et même dans une partie de leur propre électorat. Y compris Charles Amédée de Courson, rédacteur de la motion de censure transpartisane contre Borne, qui avait déposé par le passé un amendement pour repousser l’âge de départ à la retraite à 64 ans… dès 2020.

Et depuis, Macron a eu beau demander à sa Première ministre d’élargir sa majorité, ce qui ne peut se concevoir aujourd’hui que sur la droite de l’échiquier politique, il n’est pas sûr que, dans le contexte actuel, l’appel de la mangeoire sera suffisant pour débaucher quelques renforts dont l’exécutif aurait bien besoin pour faire passer ses textes en préparation.

Comme il est par ailleurs peu probable que Macron opte à court terme pour une dissolution, alors que lui et ses partisans sont affaiblis et isolés, on s’achemine sans doute vers le recours de plus en plus fréquent à des procédures contournant l’Assemblée nationale : ordonnances, décrets et autres modalités, à l’instar de son article 49.3 que la ve République met à la disposition de l’exécutif. Macron l’a lui-même laissé entendre en affirmant que, déjà, le Parlement débattait et votait trop de lois et que « tout ne passe pas par la loi ». Et François Patriat, président du groupe des « marcheurs » au Sénat, d’asséner : « On légifère trop, et avec des lois trop lourdes et trop longues et qui sont trop bavardes ! » Et si Élisabeth Borne affirme désormais qu’elle ne compte plus utiliser le 49.3 en dehors des textes financiers, et donc du budget, cela n’engage que ceux qui veulent la croire.

Le mérite de la longue séquence de cirque parlementaire, voire de « bordel », que les dirigeants syndicaux se sont eux-mêmes permis de railler comme « indigne et honteux » (Laurent Berger), est peut-être d’avoir affermi la conviction dans une partie du monde du travail que ce n’est pas dans ces cénacles de notables que leur sort se joue, mais bien sur le terrain de la lutte de classe, de la grève et dans la rue.

Un mouvement non explosif mais qui dure et s’étend

Depuis le mois de janvier les journées d’action et les manifestations se succèdent, en conservant leur caractère massif, avec au total plusieurs millions de participants et de grévistes, y compris dans de nombreuses petites villes. Et ce, sans compter le soutien passif dont ce mouvement bénéficie dans une très large partie de l’opinion, bien au-delà des seuls rangs de la classe ouvrière et des travailleurs effectuant les travaux les plus pénibles, les plus touchés par la réforme.

Ce mouvement demeure malgré tout marqué par son caractère non explosif et par le fait que les arrêts de travail qui l’accompagnent ne se sont pas transformés jusqu’à présent en une véritable grève, reconduite de jour en jour, et encore moins en grève générale. Seuls quelques secteurs, dont les raffineries ou la SNCF, qui s’étaient déjà mobilisés fortement durant l’automne dernier, ainsi que les éboueurs de quelques grandes villes, les dockers, les travailleurs de l’énergie ou une fraction des enseignants, se sont engagés dans de tels mouvements.

En intervenant à la télévision, mercredi 22 mars, avec sa morgue et son mépris habituels, c’est Macron lui-même qui a peut-être redonné de la force à la mobilisation. En affirmant être « sans regret » et vivre « de volonté et de ténacité », puis en comparant la « foule » des manifestants aux émeutiers du Capitole de Washington en janvier 2021, il attire la haine des travailleurs comme un paratonnerre la foudre. Il a en outre conforté les dirigeants syndicaux, qui dénoncent depuis le début de la discussion sur les retraites le peu de considération dont ils font l’objet de la part de Macron, en ciblant ouvertement le patron de la CFDT, Laurent Berger. Celui-ci était dénoncé en particulier pour n’avoir pas fait de contre-propositions et pour être un partisan honteux d’un report de l’âge de la retraite, Macron rappelant avec gourmandise qu’il l’avait proposé en vain lors du dernier congrès de son syndicat en juin 2022. Berger, qui a protesté contre cette mise en cause « déplacée », a rappelé qu’il avait bien un projet de réforme (celui de la retraite dite à points), et que c’était d’ailleurs celui que Macron avait lui-même repris à son compte en 2019. Le lendemain de l’interview du président, les rues n’en furent que plus noires de monde.

En annulant dans la précipitation la visite d’État du roi d’Angleterre, qui devait célébrer pas moins que la réconciliation franco-britannique, Macron, lui-même roi de la provocation, n’a sans doute pas voulu offrir en plus à la vindicte populaire l’image, dont il est coutumier, d’une réception fastueuse au château de Versailles.

Les directions syndicales à la manœuvre

Depuis des mois, c’est un front syndical uni qui conduit le mouvement et lui imprime son rythme, sans être véritablement contesté, sauf par de petites minorités. C’est d’ailleurs ce qui explique le ton de l’ensemble des dirigeants de ces centrales et leur volonté (pour combien de temps encore ?) de ne pas céder devant le pouvoir, allant jusqu’à demander à l’occasion de la journée du 7 mars dernier de « mettre le pays à l’arrêt ». Macron a réussi, en s’attaquant à l’ensemble des salariés et en repoussant toutes les avances des bureaucraties syndicales, à les souder et à les mettre en ordre de marche. Laurent Berger, qui se dit depuis le début « vent debout » et en « opposition frontale », apparaît comme le dirigeant et le porte-parole de cet aréopage syndicaliste, au point de susciter chez certains l’espoir qu’il pourrait être le meilleur candidat contre Le Pen en 2027… Berger décline l’offre pour le moment, mais l’évolution de la situation pourrait l’amener à s’engager en politique et à se poser en recours, comme il le fait déjà sur le terrain social. Philippe Martinez et la CGT contribuent davantage que lui au succès des manifestations, tout en jouant leur propre partition, en se disant, plutôt discrètement, partisans de « l’amplification des grèves ». Celui qui dirige encore la CGT, pour quelques jours, présente d’ailleurs cela comme une simple « nuance avec la CFDT », qui « ne gêne pas » l’intersyndicale. Les deux ont dit, quasiment dans les mêmes termes, à quel point ils se sentent trahis par celui pour lequel ils avaient appelé à voter au deuxième tour de la présidentielle : « Macron nous a marché dessus ensuite », dénonce Martinez, quand Berger s’emporte contre celui qui « leur marche sur la gueule ». N’avaient-ils pas en effet prévenu, dans un courrier au président de la République daté du 8 mars, que la situation « pourrait devenir explosive » ? « Ça n’a semblé inquiéter personne », s’étouffe Martinez. Une façon de se présenter comme des interlocuteurs ayant le sens des responsabilités et qu’il faudrait écouter, faute de quoi la situation risquerait d’échapper à leur contrôle. C’est aussi le sens de la récente supplique de Laurent Berger à Macron, lui enjoignant de mettre la réforme « sur pause » durant six mois pour calmer le jeu et laisser le temps à la concertation.

Ces directions, qui ne craignaient pas jusque-là d’être débordées, ne pouvaient pas se saborder en avalant la couleuvre que Macron voulait leur faire avaler. Elles ont tenu également à faire en sorte que la contestation reste sur ce seul terrain des retraites et ne s’étende pas notamment à la question des salaires, qui inquiète et mobilise parfois davantage les travailleurs. À Airbus comme à Caterpillar, FO, le syndicat majoritaire, a ainsi clairement expliqué qu’il n’était pas question de s’en prendre à la direction ni de mettre en péril l’entreprise et ses commandes. Les directions syndicales tenaient à faire la démonstration qu’elles sont des courroies de transmission indispensables pour le maintien de l’ordre social… à condition de leur laisser du « grain à moudre », selon l’expression de l’ancien dirigeant de FO André Bergeron. Le mouvement sur les retraites n’a d’ailleurs pas empêché FO et la CFDT de signer au même moment un texte avec le Medef sur le « partage de la valeur » dans les entreprises. Un texte que Macron entend désormais faire inscrire dans la loi. Preuve que, si les ponts sont provisoirement coupés entre les dirigeants syndicaux et le gouvernement, ils ne l’ont jamais été avec le patronat.

Mais la grande bourgeoisie, dont Macron est le commis, n’entend pas manquer une occasion de mettre les travailleurs à genoux. Et elle tient à s’approprier tout le « grain », pour consolider davantage encore ses profits dans le contexte de crise et d’entrée dans une économie de guerre.

Vers une généralisation de la grève ?

La seule chose qui pourrait faire basculer la situation serait une entrée large et déterminée de la classe ouvrière dans la grève. Rien n’indique à ce jour que nous nous orientons vers ce basculement, qui viendrait perturber le bras de fer engagé entre les organisations syndicales et le pouvoir. Contrairement à ce qu’affirment nombre de commentateurs et de militants, qui évoquent une radicalisation, en mettant en avant la multiplication des actions de blocage devant des entreprises, des ronds-points ou des péages, il n’y a pour l’instant pas davantage d’indices d’une telle transformation. Cette radicalisation pourrait même être, si cela se substituait à des grèves sur les lieux de travail, un signe de renonciation ou de désespoir à engager le combat là où les travailleurs peuvent le gagner : celui de la grève, qui seule peut faire plier la bourgeoisie. Car, comme l’a dit notre camarade Nathalie Arthaud, « la radicalité n’est pas de mettre le feu aux poubelles, c’est de ne pas les ramasser ».

Mais l’histoire du mouvement ouvrier nous enseigne que le rythme, le flux et le reflux de la lutte des classes peuvent connaître bien des variations. Si, par exemple, les grèves de juin 1936 ont bien eu un caractère explosif et ont changé de nature avec l’occupation des usines, les premiers signes de ce sursaut ouvrier avaient été observés, dans un tout autre contexte, en 1934 et 1935, dans des grèves qui, violemment réprimées, étaient restées isolées et n’avaient alors pas fait basculer le rapport de force avec la bourgeoisie.

Pour l’instant, c’est Macron qui cristallise l’essentiel des haines et des rancœurs. Mais on peut espérer que la classe ouvrière se nourrira de l’expérience tirée des mouvements qui ont secoué le monde du travail ces dernières années sans avoir inversé le cours des choses : ripostes aux précédentes attaques contre les retraites, contre les lois Travail, ou mouvement des gilets jaunes. Elle est en mesure d’en tirer la conclusion qu’elle ne pourra vaincre que par des grèves puissantes, généralisées, contrôlées par elle-même, qui s’attaqueront aux profits et au pouvoir de ceux qui dirigent réellement l’économie : le grand patronat, les banquiers, les financiers, c’est-à-dire ceux-là mêmes qui dictent sa feuille de route à Macron et, demain, à son successeur…

Dans cette perspective, les forces des révolutionnaires sont aujourd’hui bien trop faibles pour être déterminantes et jouer un véritable rôle. En revanche, la situation, les discussions qu’elle permet, les yeux et les consciences qu’elle ouvre doivent permettre à nos idées de trouver écho dans une fraction de la jeunesse et de la classe ouvrière mobilisée. Ce sera un gage précieux pour les combats à venir.

Le 26 mars 2023

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