Génocide au Rwanda : 27 ans de mensonges et de déni sur la complicité de la France

Vingt-sept ans après les faits, l’État français, qui a toujours nié sa complicité dans le génocide contre les Tutsis perpétré au Rwanda en avril-juin 1994, vient enfin, par la bouche de Macron, de reconnaître une toute petite partie de ses responsabilités criminelles. En effet, le 27 mai 2021, Macron a prononcé un discours à Kigali, devant un mémorial dédié aux 800 000 victimes de ce génocide, dans lequel il a pesé chacun de ses mots pour admettre des « erreurs » et des « responsabilités accablantes », sans toutefois reconnaître le vrai rôle de l’État français.

Ces paroles hypocrites n’ont rien à voir ni avec la justice ni avec la vérité dues aux victimes, mais viennent uniquement de la volonté des capitalistes français de retrouver leurs positions perdues en 1994, dans ce pays d’Afrique centrale. Le Rwanda est d’autant plus important économiquement qu’il est le voisin direct de la République démocratique du Congo (RDC, ex-Zaïre), qui regorge de ressources minières, comme le cuivre, l’or ou le coltan, indispensable notamment dans la fabrication des téléphones portables. Ainsi Macron est arrivé à s’entendre avec Paul Kagamé, l’actuel dirigeant du Rwanda, pour solder à bon compte la question du rôle de la France dans le génocide.

 

La défense de l’impérialisme français sous couvert d’un rapport d’historiens

Pour arriver à ses fins, Macron avait préparé le terrain. Il y a deux ans, il décida de former une commission d’historiens et de spécialistes du droit, chargée d’établir un bilan sur la question de la responsabilité française dans le génocide au Rwanda. La manière dont cette commission fut composée témoignait déjà du but recherché : reconnaître sans reconnaître, quitte à jongler avec la vérité. Parmi ses membres, aucun historien spécialiste du Rwanda, ni même de l’Afrique. L’historienne Julie d’Andurain, initialement sélectionnée, dut quitter cette commission, parce qu’elle était trop connue pour sa défense d’une thèse négationniste qui invoque un prétendu « double génocide » en 1994 au Rwanda, pour renvoyer victimes et bourreaux dos à dos. D’autres, comme Annette Wieviorka, spécialiste de la Shoah, sont partis parce qu’ils refusaient de participer à cette escroquerie.

En mars 2021, cette commission accoucha donc du rapport dit Duclert, du nom de son responsable, Vincent Duclert, inspecteur général de l’Éducation nationale et chargé de conférences à l’ENA entre 2002 et 2005. Ce rapport de mille pages, taillé sur mesure, affecte de reconnaître certains faits déjà largement prouvés, tout en niant le principal : la complicité de génocide. Il recycle ainsi le concept éculé de « responsables mais pas coupables »[1].

 

Ce rapport admet des « responsabilités accablantes », des erreurs, mais innocente la France en arguant qu’elle n’a pas eu « la volonté de s’associer à l’entreprise génocidaire ». Pour ces spécialistes du droit, qui n’ont pas été choisis sans raison, la France n’est donc pas coupable, car ce n’est pas elle qui a voulu perpétrer ce génocide ! Mais, étant bien obligés d’admettre qu’elle a soutenu un régime génocidaire, ils trouvent une explication dans une vision « binaire opposant d’une part l’ami hutu […] et de l’autre l’ennemi qualifié de ougando-tutsi », pour désigner le Front patriotique rwandais (FPR), parti opposant au pouvoir en place et qui renversa celui-ci en mettant ainsi fin au génocide. La France serait « demeurée aveugle face à la préparation d’un génocide par les éléments les plus radicaux du régime », ce qui expliquerait qu’« au moment du génocide, elle a tardé à rompre avec le gouvernement intermédiaire qui le réalisait ». En somme, ces historiens veulent faire croire que le gouvernement français de l’époque n’a pas vu qu’un génocide se préparait, par aveuglement idéologique. Dans cette logique, le principal axe du rapport est d’expliquer ces liens tenaces entre la France et le régime rwandais, avant et pendant le génocide, non par un choix politique conscient de l’ensemble des gouvernants, mais par « l’aveuglement idéologique de François Mitterrand (président en 1994) et de ses conseillers, imposé au reste de l’appareil d’État ».

Macron a donc trouvé le biais parfait pour admettre une certaine responsabilité de la France en 1994, en disculpant en même temps la politique criminelle de la France en Afrique. Tout est de la faute de Mitterrand, qui a l’énorme avantage… d’être mort.

Mais, pour mesurer à quel point la responsabilité de l’État français est entière dans cette complicité avec des génocidaires, il faut rappeler la composition du gouvernement français incriminé. Il s’agissait d’un gouvernement de cohabitation, sous la présidence de Mitterrand, avec Édouard Balladur comme Premier ministre et Alain Juppé comme ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin dirigeant le cabinet de ce dernier. François Léotard était ministre des Armées. Dans cette cohorte figuraient aussi : Simone Veil aux Affaires sociales, dont l’histoire ne peut accréditer la thèse de la grande naïveté sur la question d’un génocide ; Charles Pasqua à l’Intérieur ; François Bayrou à l’Éducation nationale ; et François Fillon à l’Enseignement supérieur. Le jeune Sarkozy était porte-parole du gouvernement, et Hubert Védrine secrétaire général de l’Élysée. Il s’agissait donc de politiciens chevronnés de gauche et de droite, difficiles à faire passer pour des enfants de chœur naïfs, aveugles et influençables.

Pour comprendre dans toute son ampleur le caractère mensonger de ce rapport, la volonté politique de disculper l’impérialisme français qu’il trahit, il faut revenir sur les faits et la réalité des liens entre la France et le Rwanda avant 1994.

 

La complicité de la France avec les génocidaires : une vieille histoire.

Le Rwanda était une ancienne colonie allemande, puis belge. Comme dans bien d’autres colonies, les divers colonisateurs y avaient mené une politique de division de la population, basée sur l’ethnisme. Ils utilisèrent les différences entre les Hutus cultivateurs et les Tutsis éleveurs, qui partageaient pourtant la même langue, pour favoriser le cloisonnement de la population en trois ethnies : Tutsis, Hutus et Batwas. En 1931, le pouvoir colonial belge imposa des cartes d’identité mentionnant cette appartenance ethnique. Cela pour diviser et jouer les populations les unes contre les autres, afin de consolider sa domination coloniale. Durant des décennies, les colons belges privilégièrent les Tutsis et se servirent d’eux pour maintenir l’ordre colonial. Mais au moment de la décolonisation, à la fin des années 1950, pour affaiblir le futur pouvoir indépendant rwandais, ils renversèrent la situation et favorisèrent l’arrivée au pouvoir d’un parti hutu. La décolonisation prit donc un tour de confrontation entre Hutus et Tutsis. Et quand ces politiciens hutus constituèrent le nouvel État rwandais indépendant, ils firent de l’ethnisme et de la répression contre les Tutsis une ressource politique et un ciment de leur pouvoir.

En 1973, Juvénal Habyarimana arriva au pouvoir au Rwanda, par un coup d’État. Il mit en place une dictature sévère. La population hutue fut forcée d’adhérer au parti présidentiel, suprématiste hutu. Ni la répression accrue contre les Tutsis, ni les massacres perpétrés, ni l’exil forcé de ces populations n’empêchèrent la France de devenir l’alliée de ce régime, après avoir peu à peu évincé la Belgique. La coopération militaire et politique accrue date de cette époque, sous la présidence de Georges Pompidou.

À partir de 1990, le régime de Habyarimana fut mis à mal par la famine qui sévissait et par les plans d’ajustement structurel imposés par la Banque mondiale. Le régime s’affaiblissait et l’opposition se renforçait. Des militants politiques issus des Tutsis chassés à l’étranger avaient formé, depuis l’Ouganda, une guérilla, le FPR, avec la volonté de renverser le pouvoir en place au Rwanda. En 1990, ils lancèrent la guerre contre ce régime affaibli. La France augmenta alors son aide militaire, stratégique, politique, au régime.

Des militaires français vinrent au Rwanda pour former et encadrer l’armée. Des armes y furent envoyées massivement. Pendant ce temps, pour enrayer l’avancée du FPR, le régime de Habyarimana reprit avec encore plus d’ampleur sa politique de massacre des Tutsis. Des milices furent constituées, les Interahamwe, formées à assassiner des opposants et des Tutsis. Et le processus de préparation du génocide se mit en place. Car un génocide n’est pas une explosion de violence soudaine et inattendue d’une fraction de la population mue par la haine raciste contre une autre. Tous les génocides de l’histoire ont été organisés, préparés, anticipés par des pouvoirs étatiques, à des fins politiques. L’embrigadement de la population en est un élément, mais souvent pas la cause. Entre 1990 et 1994, les massacres se multiplièrent au Rwanda. La propagande raciste et meurtrière se faisait ouvertement dans les médias rwandais, et en particulier dans l’ignoble radio-télévision libre des Mille Collines (RTLM). Des listes de Tutsis et d’opposants à assassiner furent établies, leurs maisons marquées.

Des diplomates, des militaires, des membres des services secrets, des journalistes français alertèrent les autorités françaises. Rien n’était secret pour l’exécutif français, tous savaient ce qui se tramait. Il n’y a pu y avoir aucun aveuglement. Si la France a choisi de tout faire, jusqu’au soutien au génocide, pour éviter la chute du régime de Habyarimana, ce n’est ni par naïveté, ni par imprégnation d’idéologie raciste, même si les politiciens français en sont imbibés. La raison essentielle fut la volonté de garder sa place dans cette région des Grands Lacs pour les intérêts économiques de ses capitalistes. S’y ajoutait la nécessité pour l’État français de montrer à ses autres alliés africains qu’elle n’abandonnait pas les dictateurs qui l’aidaient à rester une puissance dominatrice en Afrique. Si Balladur et d’autres s’affrontèrent avec Mitterrand sur cette question politique, sans pour autant démissionner ou la dénoncer, cela n’avait rien à voir avec un quelconque refus de soutenir des dictateurs et des massacres. Ils préconisaient juste d’autres choix pour maintenir la domination française dans cette partie du monde. En particulier, en acceptant la coopération avec l’impérialisme américain qui soutenait le FPR.

Pour régler la situation du Rwanda, les grandes puissances voulurent imposer au gouvernement rwandais et au FPR des négociations, afin de constituer un gouvernement de coalition. Celles-ci durèrent de juin 1992 à août 1993. L’ONU envoya des troupes au Rwanda pour veiller à l’application des accords qui en résultèrent, accords dits d’Arusha, et remplacer les troupes françaises. Seuls quelques conseillers militaires français restèrent sur place à partir de décembre 1993. Mais les extrémistes du régime rwandais ne voulaient pas de ces accords et commençaient donc à rejeter Habyarimana.

Le 7 avril 1994, l’avion transportant le dictateur Habyarimana et son homologue du Burundi fut abattu. Le FPR fut immédiatement accusé, alors que dès cette époque il y avait toutes les raisons d’incriminer le camp même du dictateur et que, depuis, bien des éléments tendent en effet à confirmer et à prouver l’implication des forces rwandaises, voire françaises, dans cet attentat. Le soir même, les rues de la capitale furent envahies par les milices Interahamwe, accompagnées de militaires et de gendarmes rwandais formés par la France, qui commencèrent le génocide planifié de longue date.

Le génocide dura cent jours, faisant près d’un million de victimes. S’il fut préparé par le régime de Habyarimana, c’est un nouveau gouvernement encore plus extrémiste qui prit, à partir du 7 avril, les rênes du pouvoir, après avoir été formé dans les salons de l’ambassade française à Kigali, sous les yeux de l’ambassadeur. Sur les barrages, les miliciens filtrent les passants et exécutent ceux dont la carte d’identité indique leur prétendue appartenance à l’ethnie tutsie. Les miliciens obligent bien des habitants hutus à participer à ces massacres, pour creuser le fossé de sang dont ils ont besoin afin de maintenir leur pouvoir. Mais ce génocide n’aura pas été qu’un génocide de « voisins », comme certains commentateurs occidentaux le feront croire. La radio des Mille Collines donne chaque jour la liste et les adresses de ceux à assassiner. Partout dans le pays, des notables, des médecins, des bourgmestres, des prêtres regroupent les Tutsis dans des églises, des écoles, des stades, pour faciliter leur extermination. L’ensemble de l’appareil d’État rwandais était préparé à agir. En quelques semaines le pays, les rues, les fossés sont remplis de cadavres. L’odeur de la mort envahit tout.

Pendant ce temps, les officiers de l’ONU décident de quitter le pays. Si la veuve d’Habyarimana est exfiltrée et accueillie en France, les Tutsis travaillant pour les organismes internationaux sont abandonnés. Bien des survivants accuseront des militaires français d’avoir été présents sur les barrages. Des banques françaises, dont la BNP, ont fourni l’argent nécessaire aux achats d’armes, malgré l’embargo international.

Et tout cela pourquoi ? Parce que le gouvernement français voulait éviter à tout prix la victoire du FPR, qui risquait de signifier l’emprise anglo-américaine sur le Rwanda et la perte d’influence de la France. C’était cela, le moteur. C’est d’ailleurs quand l’avancée du FPR devint inéluctable que Mitterrand imposa une nouvelle intervention française. Le 22 juin 1994, avec l’accord de l’ONU, la prétendue opération humanitaire baptisée Turquoise débutait. Après avoir accusé le FPR de massacrer les Hutus, et donc avoir inventé la thèse mensongère d’un « double génocide », le pouvoir français envoya 2 500 militaires français et 500 venus d’autres pays africains. Il s’agissait en réalité de protéger la retraite des génocidaires vers le Zaïre voisin. Ceux-ci ne furent même pas désarmés, et purent ainsi contrôler les camps de réfugiés qui se formaient à la frontière. L’opération Turquoise ne visait pas à sauver les victimes du génocide et, sur le terrain, des militaires s’en rendirent compte assez vite. Le 27 juin 1994, des militaires français alertés par des journalistes découvrirent dans les collines de Bisesero quelques dizaines de rescapés tutsis. Ceux-ci étaient affamés et encerclés par les génocidaires. Les militaires qui demandèrent l’autorisation de leur porter secours ne la reçurent jamais. Quand ils retournèrent quand même, trois jours plus tard, dans les collines, il ne leur resta plus qu’à constater l’assassinat de la moitié des Tutsis. L’un de ces militaires présents à Bisesero dénonça ces faits des années plus tard.

L’opération Turquoise permit la création de poches de milices rwandaises au Zaïre, à l’intérieur des camps de réfugiés. Cela fut un élément important du développement de la guerre qui dure depuis plus de vingt ans dans ce pays, devenu en 1997 la République démocratique du Congo. Mais il s’agit là d’un autre méfait de l’impérialisme.

Pendant toute la période du génocide, la presse française nia farouchement les faits, parlant « des génocides », mentant sur les responsabilités françaises. Le quotidien Le Monde excella dans ce négationnisme. Et si, en vingt-sept ans, certains faits finirent par être mis au grand jour, ce fut grâce à l’acharnement de militants, de journalistes, de survivants et de quelques militaires horrifiés du rôle qu’on leur avait imposé, mais pas grâce aux institutions françaises, ni à la justice française.

Alors, quand le rapport Duclert fait porter toute la responsabilité de la politique française au Rwanda sur les épaules de Mitterrand, il se contente d’obéir aux ordres. Non pas que Mitterrand ne fût pas coupable. Mais sa politique n’était pas dictée par ses convictions personnelles. Mitterrand incarnait la Françafrique, comme de Gaulle avant lui, parce que, en homme d’État responsable devant la bourgeoisie française, il sut toujours mener une politique permettant le pillage de l’Afrique et l’exploitation de ses populations, pour les profits des capitalistes comme Bolloré, Orange, Bouygues, Total et tant d’autres. Et cette politique de l’État français pour la défense de ses capitalistes a été menée par tous les gouvernants, quoi qu’il en coûte.

 

La culpabilité de Mitterrand et celle de l’État impérialiste

Quant à Mitterrand, homme d’État en place qui mena à ce moment-là la politique de l’impérialisme français, il avait été taillé pour ce rôle.

Sa vie politique avait débuté dans l’organisation d’extrême droite des Croix-de-Feu du colonel de La Rocque. Pendant la guerre, il travailla avec le gouvernement de Vichy, tout en aidant la Résistance. On voit qu’il savait déjà s’inscrire dans la défense de l’État français en toute circonstance. Après 1945, il fut onze fois ministre dans les gouvernements de la IVe République. Il serait long de lister ses interventions pour sauver des industriels comme Bettencourt (propriétaire de L’Oréal) ou d’autres bourgeois accusés de collaboration avec le nazisme. À partir des années 1950, il participa activement à la politique coloniale française. Il négocia directement avec Houphouët-Boigny pour que celui-ci rompe avec le Parti communiste français et se rapproche de l’administration française, ce qui aida la France à préparer son installation au pouvoir en Côte d’Ivoire au moment de l’indépendance.

En 1952, il fut chargé de préparer l’indépendance de la Tunisie, ce qui signifiait y créer les conditions du maintien de la domination française post-coloniale. Avec Pierre Mendès-France, il développa l’idée d’une politique d’indépendance des colonies africaines, tout en préservant une monnaie, une défense et une politique étrangère communes avec la France. Il préparait ce qu’on appellera plus tard la Françafrique, avant que de Gaulle ne la mît en place.

En 1954, il était ministre de l’Intérieur pendant les accords de Genève pour l’indépendance de l’Indochine. Puis, le 12 novembre 1954, au lendemain du déclenchement de la guerre d’Algérie, il proclama à la tribune de l’Assemblée nationale : « La rébellion algérienne ne peut trouver qu’une forme terminale : la guerre […]. L’Algérie, c’est la France. » En 1956, il fut nommé garde des Sceaux dans le gouvernement de Guy Mollet, qui intensifia la guerre. C’est lui qui refusa la grâce du militant communiste algérien Fernand Yveton, accusé d’un attentat qui n’avait fait aucun mort. Et c’est lui qui signa la loi de mars 1956 accordant les pleins pouvoirs aux militaires en Algérie, prélude au développement de la torture.

Tout ce passé ne l’empêcha pas de faire main basse sur le Parti socialiste et de devenir le politicien que toutes les forces politiques de gauche firent élire en 1981. Une fois au pouvoir, il put poursuivre la politique de défense des intérêts des capitalistes français dans les anciennes colonies, initiée par de Gaulle ; car il avait lui-même une certaine expérience et un savoir-faire. En 1987, il négocia secrètement avec Houphouët-Boigny le renversement et l’assassinat de Thomas Sankara, président du Burkina Faso, qui voulait prendre trop de distance avec la France. Mitterrand monta ses propres réseaux africains, à côté de ceux légués par de Gaulle et dirigés par Jacques Foccart. Son fils, Jean-Christophe Mitterrand, alias « Papamadit », dirigea les réseaux élyséens de la Françafrique de 1986 à 1992. En 1990, devant la situation de plus en plus complexe et fragile des dictatures mises en place par la France au moment de l’indépendance, Mitterrand appela les pouvoirs africains à se couvrir d’un vernis pluripartiste, lors du sommet franco-africain de La Baule.

Toute sa politique, ainsi que ses revirements, ne s’expliquent que par sa détermination à défendre les intérêts capitalistes de la France dans ses ex-colonies. Que Mitterrand, comme bien d’autres politiciens français, y ait acquis une idéologie raciste et coloniale est une certitude. En 1994, il se permit même d’affirmer à propos du Rwanda : « Dans ces pays-là, un génocide ce n’est pas trop important. »

Mitterrand est coupable de l’attitude de la France au Rwanda, car il en porte la responsabilité politique. Et il a sur les mains le sang de centaines de milliers de victimes. Mais le désigner, comme le fait le rapport, comme le seul coupable et y voir une conséquence de sa mentalité coloniale, c’est nier le plus important : les raisons fondamentales de cette politique. La France n’a pas été complice du génocide par idéologie raciste et meurtrière. Mais elle l’a été au fond parce que cela servait les intérêts impérialistes français. Qu’il s’agisse de défendre les profits issus directement de sa présence dans les anciennes colonies, sa domination sur le monde, ou les liens de soumission politique que l’État français impose aux gouvernements africains, la bourgeoisie exige des politiciens qu’ils soient prêts à tout pour défendre les intérêts des riches et des capitalistes.

La politique de la France en Afrique et dans le monde n’a été qu’une longue suite de massacres, de crimes et de barbarie. Sans remonter aux conquêtes coloniales, l’armée française a commis d’innombrables massacres dans la période coloniale : de Madagascar en 1947 à l’Algérie entre 1954 et 1962, en passant par le Cameroun durant les années 1960. Depuis les indépendances, sa politique est faite d’interventions militaires, de coups d’État, de massacres, de soutiens aux dictateurs, et au Rwanda elle est allée jusqu’à armer le bras des génocidaires. Le fait de n’avoir pas « voulu » le génocide en tant que tel, mais d’avoir seulement tout fait pour aider les génocidaires, ne rend pas le crime moins odieux. Et c’est cette complicité totale que le rapport veut cacher.

Pour aller au bout de l’infamie politique de ce rapport, il faut ajouter un mot sur les « dérives institutionnelles » qu’il pointe. Non seulement ces historiens disculpent la politique impérialiste française, mais ils veulent aussi innocenter l’État dans son ensemble. Après avoir fait passer les ministres de l’époque pour des aveugles naïfs, ils cherchent à accréditer l’idée qu’ils n’étaient pas au courant, puisqu’un certain nombre d’ordres passaient par des canaux non ministériels, non officiels. Comme si cela n’était pas le fonctionnement normal des gouvernements des différentes Républiques françaises et encore plus de la cinquième. Comme si, depuis de Gaulle, les réseaux opaques n’existaient pas et ne faisaient pas partie du fonctionnement habituel de l’État. Comme si les diamants offerts à Giscard par Bokassa, ancien dictateur de la Centrafrique, étaient passés par les institutions officielles. Comme si Balladur n’avait pas fait de même avec les frégates d’Arabie saoudite dans l’affaire Karachi, Sarkozy avec Kadhafi, etc. Ils veulent nous faire accroire que Pasqua, Sarkozy, Fillon et les autres se seraient laissé berner parce qu’ils ne connaissaient pas ces mécanismes, eux qui ont si bien su les créer et s’en servir !

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La politique de la France au Rwanda fut criminelle. Sa complicité dans le génocide est avérée. Le comprendre et en témoigner est la seule façon de rendre hommage aux victimes de ce drame épouvantable. En comprendre les mécanismes, les raisons profondes, les expliquer, est aussi la seule façon d’arrêter de regarder ailleurs quand on assassine dans le monde pour les profits des capitalistes.

Ceux qui ne veulent plus être les spectateurs impuissants des crimes que les grandes puissances commettent, et continueront à commettre, n’ont pas d’autre choix que de militer pour abattre un système économique dans lequel le profit justifie toutes les guerres, tous les massacres, et jusqu’aux génocides.

20 juin 2021

 

[1]     C’est ainsi que s’était qualifiée en 1991 l’ex-ministre Georgina Dufoix, mise en cause avec Laurent Fabius et Edmond Hervé dans l’affaire du sang contaminé.