Birmanie : la classe ouvrière face à l’armée et à l’impérialisme

L’armée birmane a mis brutalement fin le 1er février dernier à sa collaboration avec Aung San Suu Kyi et son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), qui dirigeaient le gouvernement depuis 2016 après en avoir été longtemps tenus à l’écart. Des centaines de personnes ont depuis été assassinées et des milliers arrêtées par les militaires et leurs forces supplétives. La classe ouvrière, dont les effectifs se sont fortement accrus depuis une quinzaine d’années, se retrouve aux avant-postes de la mobilisation.

La naissance d’un État birman après plus d’un siècle de domination coloniale

Après une dizaine d’années marquées par une certaine normalisation, l’intervention sanglante de Tatmadaw, nom sous lequel sont connues les forces armées birmanes, qui comptent 350 000 membres, a été soudaine. Mais elle n’a rien de surprenant au regard de son rôle dominant dans la politique de cette ancienne colonie britannique depuis son indépendance en 1948.

De 1824 jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, la Birmanie fut maintenue sous le joug colonial et dans le sous-développement. Les compagnies britanniques s’y assurèrent le pillage, dans des conditions effroyables, des terres rizicoles, des forêts de bois exotiques, puis du pétrole et des mines. Il était rare pour les ouvriers et les petits paysans d’y atteindre 30 ans. Pour mieux régner, l’impérialisme britannique s’appliqua en outre à diviser la population de cette ancienne région de son empire des Indes, et les multiples ethnies qui le constituaient, en opposant celles-ci les unes aux autres, en jouant, pour se maintenir, des humiliations et des faveurs, parfois changeantes. Il organisa des migrations massives à partir de la péninsule indienne, d’où furent issus grands propriétaires terriens, commerçants et affairistes. Cela permit aux Britanniques de s’appuyer sur une couche de petits fonctionnaires parlant anglais. Une vaste main d’œuvre saisonnière, indienne ou chinoise, fut importée pour la culture du riz, dont la Birmanie devint le premier exportateur mondial au cours des années 1930, de l’opium, mais aussi pour fournir des bras pour l’exploitation des gisements d’hydrocarbures et des zones industrielles et portuaires. Le pouvoir colonial utilisa systématiquement des troupes formées des minorités karen, chin ou kachin dans ses opérations de maintien de l’ordre, alimentant les sentiments xénophobes envers ces minorités ethniques et religieuses parmi la population bamar, majoritaire.

Le nationalisme birman émergea dans les années 1930, parmi les étudiants et au sein de certains monastères, dans une période marquée par les effets dévastateurs de la crise de 1929. Des révoltes paysannes éclatèrent, écrasées dans le sang, ainsi que des grèves ouvrières, dont la principale culmina en 1938 dans le sillage de la mobilisation des travailleurs du pétrole[1]. Loin de défendre les intérêts propres des exploités, le mouvement nationaliste s’est majoritairement posé en défenseur intransigeant de la majorité bamar, de la culture et de la langue birmanes comme de l’identité bouddhiste. Ses chefs, derrière le slogan « nous les Birmans », se réclamèrent largement d’une vision raciale, tournée contre les minorités, empruntant ainsi, en les inversant, la propagande et la politique coloniale.

Ces nationalistes, qui se posaient en porte-paroles d’une bourgeoisie nationale à peine embryonnaire, se tournèrent vers l’impérialisme japonais. Celui-ci était alors lancé dans une politique expansionniste en Chine et dans toute une partie de l’Asie, y contestant la domination britannique et française. L’un des principaux artisans du mouvement indépendantiste naissant, pétri d’admiration pour le fascisme impérial japonais, était Aung San, le père d’Aung San Suu Kyi. Lui et ses compagnons, connus par la suite sous le nom des « Trente camarades », parmi lesquels figuraient des membres du Parti communiste birman, furent financés et formés sur un territoire contrôlé par le Japon au début de la Deuxième Guerre mondiale. Ils fondèrent dans ce cadre, et depuis la Thaïlande, l’armée de l’indépendance birmane, noyau de la future Tatmadaw, qui combattit dès janvier 1942 aux côtés de l’armée japonaise dans sa conquête de la Birmanie. Aung San, décoré par l’empereur Hiro-Hito à Tokyo, devint lui-même ministre de la Défense du nouveau pouvoir fantoche.

Le 1er août 1943, le Japon octroya une indépendance qui resta cependant non effective. Cette situation poussa les nationalistes birmans à se retourner contre leurs protecteurs, en s’associant cette fois avec les forces armées britanniques. Au lendemain de la libération du territoire par ces troupes en mai 1945, Aung San entreprit des discussions avec le gouvernement de Londres, après avoir pris soin d’écarter de l’alliance politique qu’il avait formée le Parti communiste birman, qui constituait pourtant alors la principale force armée. Ces pourparlers débouchèrent sur un accord en janvier 1947, prélude à des élections qui se tinrent en avril et à l’indépendance de l’Union de Birmanie, proclamée le 4 janvier 1948. Entre-temps, son principal artisan, Aung San, avait été assassiné dans des circonstances encore non élucidées.

 

L’armée birmane au pouvoir

Pour s’assurer le contrôle de son territoire, le nouveau régime engagea des raids à l’encontre des rebelles communistes et karen, alors aux portes de la ville de Mandalay et de la capitale, Rangoun. Contre le pouvoir central, des groupes armés s’étaient formés en effet parmi certaines minorités, souvent avec l’appui des services secrets des grandes puissances impérialistes, notamment dans les régions frontières avec la Chine et la Thaïlande où ils pouvaient se livrer à de juteux trafics.

L’armée se posant en garante de l’unité du pays fut « birmanisée », c’est-à-dire épurée. Il en alla de même de la majeure partie de l’économie. Dès sa formation, l’armée prit le contrôle des compagnies étrangères existantes, des banques, des moyens de transport maritimes. Tatmadaw fonda son journal d’information, le Guardian, pour relayer sa propagande. L’armée, qui était en même temps un appareil policier s’assurant du pillage organisé des ressources du pays et de l’exploitation de ses travailleurs, a constitué pour les classes dirigeantes birmanes l’ossature du nouvel État et un creuset pour les faibles forces de la bourgeoisie nationale. Et une autorité à même de préserver par les moyens les plus brutaux une certaine unité territoriale.

Sur le plan politique, la Birmanie, formant une république fédérale, connut une certaine stabilité au cours des années 1950. Mais en 1958, pour écraser les menées séparatistes karen puis shan, le gouvernement central, dominé depuis l’indépendance par U Nu, qui se posait en socialiste modéré, et en dirigeant non-aligné sur la scène internationale autant qu’en bouddhiste intransigeant, fit appel au général Ne Win, le chef des forces armées, pour diriger un gouvernement militaire intérimaire. Celui-ci parvint à imposer pour la première fois son contrôle sur la majeure partie du territoire.

L’armée en profita pour renforcer son emprise et ses moyens financiers, en accaparant notamment les fonds de la Société de développement économique de la Birmanie (BEDC) créée quelques années plus tôt. Après avoir engagé des opérations antiguérilla et d’épuration ethnique, emprisonné journalistes et opposants, Ne Win annonça des élections « libres et démocratiques ». Celles-ci furent, à son grand dam, remportées par le parti d’U Nu.

Mais le 2 mars 1962, un coup d’État, engagé au nom de la lutte contre le chaos économique et de nouveaux soulèvements séparatistes au nord-est du pays, replaça pleinement l’armée au pouvoir. Elle était secondée par d’importantes forces paramilitaires. Ne Win, maître absolu des forces armées birmanes depuis 1949, allait demeurer le chef de la junte pour un quart de siècle.

Farouchement anticommuniste et xénophobe, admirateur du fascisme japonais, Ne Win se revendiqua d’une « voie birmane vers le socialisme ». Une politique marquée par la domination sans partage de l’armée et de ses chefs sur l’État et l’économie, l’instauration d’un parti unique, le Parti du programme socialiste birman (BSPP), et un programme d’autarcie économique. Le tout mêlé d’un fatras de références bouddhistes et astrologiques. Dès 1963, l’ensemble du secteur industriel (y compris les hydrocarbures, l’agriculture, les mines et le bois), de la banque et la quasi-totalité du commerce de détail furent nationalisés. Des centaines de milliers d’Indiens, de Chinois, d’Anglo-Birmans furent expulsés. Selon l’expression consacrée, un « rideau de bambou » s’était abattu sur le pays.

Après douze ans de pouvoir sans partage, les généraux firent adopter une nouvelle constitution organisant la transition vers de nouvelles élections à une « assemblée du peuple ». Tenues en janvier-février 1974, elles servirent de paravent démocratique. Ne Win abandonna symboliquement l’uniforme et le titre de général. Mais l’armée n’était jamais bien loin, y compris lors du référendum qui approuva la nouvelle constitution : ses soldats occupaient les bureaux de votes et surveillaient les urnes blanches, qui recueillaient les oui, et les noires, destinées aux non. Et cette même année, elle écrasa violemment une vague d’émeutes étudiantes auxquelles participèrent certains moines, ainsi que des grèves l’année suivante.

Au milieu des années 1980, le pays demeurait l’un des plus pauvres de la planète, sans véritables infrastructures, sans réseau d’eau potable ni d’électricité. L’espérance de vie y dépassait à peine 50 ans. La démission du vieux dictateur Ne Win en juillet 1987 allait faire vaciller le régime. Certains hauts dirigeants commencèrent à critiquer plus ou moins ouvertement son fonctionnement népotique et le parti unique.

 

Le soulèvement de 1988

Le 8 août 1988 au matin fut lancée une grève massive contre le régime. Ces manifestations survenaient après que le pouvoir eut décidé quelques mois plus tôt, au motif de la lutte contre le financement des trafiquants et des guérillas, que les billets de 25, 35 et 75 kyats, créés deux ans plus tôt, n’avaient plus cours et seraient remplacés par d’autres de 45 et 90 kyats. La conversion étant impossible, la petite et la moyenne bourgeoisies furent ruinées du jour au lendemain. Les étudiants, qui avaient toujours été à la pointe de la contestation s’engouffrèrent d’autant plus dans le mouvement que cette décision survenait au moment même où ils devaient s’acquitter de leurs droits annuels d’inscription.

La chute du régime philippin de Ferdinand Marcos deux ans auparavant, ainsi que les mouvements populaires à Taïwan et en Corée du Sud encouragèrent les manifestants dans les grandes villes du pays.

Sein Lwin, qui avait succédé à Ne Win, orchestra une répression sanglante, qui fit sans doute plus de 3 000 morts et qui lui valut le surnom de « boucher de Rangoun ». Des cortèges d’étudiants furent fauchés à la mitrailleuse, battus à mort et noyés.

Le dictateur fut mis sur la touche. Mais cela ne suffit pas à apaiser la population qui se tourna alors massivement vers Aung San Suu Kyi. Celle-ci avait vécu jusque-là à l’étranger, sans s’engager dans la vie politique de son pays. Mais elle se trouvait fortuitement en Birmanie où elle avait été arrêtée. Le lendemain de sa libération, un cortège de 500 000 personnes assista à son premier discours. Aung San Suu Kyi se posait en recours. Elle fut rejointe par de nombreux anciens caciques du régime qui virent en elle une issue politique à la crise.

Mais, le 18 septembre 1988, après une période de flottement, l’armée reprit l’initiative par un nouveau coup d’État. Un Conseil d’État pour la restauration de l’ordre et de la loi (SLORC)[2] fut mis en place.

Une fois l’ordre rétabli et la primauté des forces armées réaffirmée, le SLORC s’engagea dans une politique ouvertement libérale. Le régime de parti unique fut abandonné dès la fin de l’année 1988, ce qui entraîna la création ou la légalisation de dizaines d’organisations et de partis, dont la Ligue pour la démocratie d’U Nu et d’Aung San Suu Kyi. Celle-ci remporta les élections l’année suivante avec 59 % des voix, ce qui lui assura 80 % des sièges à l’Assemblée. Pour la contourner, les chefs de l’armée convoquèrent une convention nationale formée d’une partie de ces élus et de délégués nommés par eux. Elle fut chargée d’élaborer une troisième constitution. Ce processus allait durer dix-huit ans !

Cela traduisait un nouveau raidissement du commandement militaire qui conserva tous les leviers de commande et se dota d’une législation très répressive. Empruntant en partie l’arsenal de lois créé par l’ancienne puissance coloniale, elle interdisait notamment toute organisation syndicale indépendante. Aung San Suu Kyi, auréolée depuis 1991 d’un prix Nobel de la paix, fut placée à plusieurs reprises en résidence surveillée au cours de la décennie suivante. Il fallut à attendre 2003 pour que le principal dirigeant de la junte, Khin Nyunt, expose une « feuille de route vers une démocratie disciplinée » devant un parterre de diplomates et d’observateurs internationaux. Une appellation qui en disait long sur la volonté des militaires d’encadrer très strictement une éventuelle transition démocratique. Cette orientation ouvrit toutefois la voie, après trois ans de discussions, à une deuxième convention nationale et à l’adoption d’une nouvelle constitution (encore en place aujourd’hui) qui garantissait aux militaires un pouvoir de contrôle sur l’État et les lois à venir.

Sur le plan économique, le régime rejeta la prétendue « voie birmane vers le socialisme » et s’affirma « ouvert sur le monde », en prenant en modèle Singapour, la Thaïlande ou la Malaisie. Afin d’améliorer son image extérieure, et obtenir la levée des sanctions imposées par l’Europe et les États-Unis, le SLORC se mua en Conseil d’État pour la paix et le développement (SPDC) en 1997. La même année, la Birmanie rejoignit l’ASEAN[3]. Les entreprises publiques furent progressivement privatisées… tout en restant souvent dans les mains d’une partie des officiers supérieurs et des banques que contrôlaient ces derniers. On fit appel aux investisseurs étrangers afin qu’ils « participent au développement » du pays dans le cadre de sociétés à capitaux mixtes birmans-étrangers. Pour les généraux, c’était élargir leurs possibilités d’enrichissement, mais en même temps un risque : concéder aux vautours du capital un droit de pillage sur les ressources naturelles du pays et ses industries. Total se jeta parmi les premiers sur les gisements d’hydrocarbures, suivie par Chevron, Shell, ou ConocoPhillips.

 

L’ouverture économique et l’intégration dans le commerce mondial

L’entrée des capitaux étrangers, si elle a accéléré l’enrichissement des magnats des affaires et autres « copains-coquins », haïs par la population[4], fut loin de sortir le pays du sous-développement. La moitié de la population survivait alors avec moins d’un dollar par jour et le pays était classé au 161e rang mondial en termes de PIB par habitant. En août 2007, la situation devint insoutenable après la décision du pouvoir d’augmenter de 100 % les prix du pétrole et ceux du gaz naturel de 500 %. Ceux des transports en commun doublèrent du jour au lendemain, affectant durement les fonctionnaires ou petits employés des centres-villes résidant pour la plupart dans les banlieues éloignées. Six mois plus tard, le prix de l’électricité fut multiplié par dix ! La crise frappa à leur tour les moines et les monastères bouddhistes qui vivent essentiellement des dons des croyants. En septembre 2007, ils furent nombreux à descendre dans les rues et à défier le régime qui avait tout fait pourtant durant des décennies pour encadrer les 350 000 moines du pays et les associer à sa propagande. La répression de cette prétendue « révolution safran » fit plusieurs dizaines de victimes. L’année suivante, en l’absence d’un système de prévention et d’alerte, et en raison de l’incurie de la junte, le cyclone Nargis fit sans doute 200 000 morts et des centaines de milliers de sans-abris. Des conséquences qui auraient pu être plus catastrophiques encore sans l’entraide et la mobilisation de la population.

L’ouverture du pays et de ses terres agricoles aux capitaux et aux entreprises étrangères s’accéléra cependant dans la décennie suivante, notamment dans le domaine des hydrocarbures, des mines et du textile. Depuis 1992, Total exploite ainsi au large des côtes birmanes une partie du champ gazier de Yadana dont la production est acheminée en Thaïlande via un gazoduc sous-marin. Plusieurs dizaines de multinationales, comme Unocal (aujourd’hui Chevron), Petronas, Posco, Lafarge, Canal+ ou le groupe Accor, se sont installées, le plus souvent avec en nouant des liens financiers, directs ou indirects, avec l’armée birmane et ses holdings via des sociétés offshore. Le résultat est que la place de l’armée et de ses deux principaux conglomérats, MEHL (Myanmar Economic Holding Limited) et MEC (Myanmar Economic Corporation), reste considérable[5].

C’est vrai en particulier dans l’exploitation du jade (90 % de la production mondiale) et des rubis pour lesquels travaillent, dans des conditions proches du travail forcé, environ 400 000 mineurs[6]. Mais c’est le secteur de l’industrie textile qui a le plus profité de la réintégration de l’économie dans le commerce mondial : elle emploie environ 350 000 salariés, majoritairement des femmes.

Cet essor a été marqué par le lancement de plusieurs zones économiques spéciales, nécessitant l’expulsion de dizaines de milliers de paysans et conçues pour servir au mieux les intérêts des capitaux venant principalement du Japon, de Thaïlande, d’Inde ou de Corée. Les investissements étrangers sont passés de 1,4 milliard de dollars en 2012 à 9,5 milliards en 2015.

Ce mouvement s’est accompagné à partir de 2011 d’un énième retrait des militaires de l’avant-scène. À la suite de la victoire électorale écrasante de la LND en novembre 2015, la junte choisit cette fois de faire appel à ce parti. Au printemps suivant, Htin Kyaw devint président de la République, tandis qu’Aung San Suu Kyi fut nommée ministre du Conseil d'État, l’équivalent de Premier ministre. Ce choix était destiné à rassurer les investisseurs étrangers et permit d’obtenir la levée des dernières sanctions économiques qui en limitaient quelque peu l’action. Aung San Suu Kyi défendait de longue date cette ouverture, gage selon elle de tout développement économique. À des paysans expropriés par le projet géant de mine de cuivre à Letpadaung,  elle avait expliqué que c’était « pour le bien du pays » et que céder aux manifestants aurait « effrayé le capital étranger »[7]. Une loi sur les investissements, en 2016, mit fin au système protégeant en partie les entreprises nationales. Une autre, deux ans plus tard, sur les entreprises, qui ouvrait des secteurs jusque-là fermés aux capitaux étrangers, est peut-être à l’origine de la réaction de la caste militaire qui a toujours craint de perdre sa part des richesses produites.

La nature de la collaboration d’Aung San Suu Kyi avec les militaires, qu’elle avait assurés de l’impunité totale pour leurs crimes passés en parvenant au pouvoir, fut dévoilée aux yeux de l’opinion publique occidentale, à laquelle on avait jusque-là livré la vision d’une combattante pour la démocratie, voire d’une quasi-sainte, lors des opérations d’épuration ethnique contre les Rohingyas. La politique de terreur contre cette minorité, majoritairement musulmane et à laquelle la Birmanie refuse la citoyenneté depuis 1982, a fait de nombreuses victimes et provoqué le départ vers le Bangladesh, dans des conditions dramatiques, de près d’un million de personnes entre septembre 2017 et juin 2018[8]. Quant à la classe ouvrière, son sort n’était pas davantage la préoccupation de ce gouvernement prétendument démocratique.

 

La situation de la classe laborieuse

Postuler à un emploi nécessite souvent la présentation de lettres de recommandation de la police, de l’administrateur du quartier, un certificat médical ainsi que d’autres documents difficiles à obtenir. La plupart des contrats de travail, lorsqu’ils existent, sont fournis des mois après l’embauche et ne contiennent aucune information claire sur les droits des salariés. Les fiches de paie sont elles aussi inexistantes ou incompréhensibles et souvent rédigées en anglais.

Un salaire minimum a bien été introduit en 2015, après des années d’hésitation et de chantage des entreprises affirmant qu’elles fermeraient leurs portes. La loi impose qu’il soit révisé tous les deux ans. En 2018, son montant est passé de 3 600 kyats (moins de 2 euros par jour) à 4 800 kyats (soit environ 90 euros par mois), bien moins encore qu’au Laos, au Cambodge ou au Vietnam. Mais nombre de travailleurs touchent moins, car les patrons déclarent leurs salariés comme apprentis, en période d’essai (pendant laquelle ils ne sont pas tenus de verser ce minimum) ou comme journaliers. Les patrons imposent en outre des objectifs de production si élevés qu’ils sont impossibles à atteindre et donnent lieu à de multiples amendes. Les heures supplémentaires, si ce concept à même un sens tant les travailleurs sont corvéables à merci dans certaines entreprises, ne sont souvent pas versées, ou alors partiellement. Les entreprises peuvent également augmenter le prix de location des auberges où certains travailleurs sont contraints de s’entasser s’ils veulent arriver à l’heure au travail, ou faute de transports en commun après une certaine heure. Tout est prétexte pour priver les travailleurs de ce salaire de misère : déductions pour charges sociales, pour l’hébergement, pour la nourriture fournie, pénalités pour absentéisme ou pour avoir pris un jour de congé, pourtant autorisé par la loi. Aux traitements dégradants, aux humiliations s’ajoutent le harcèlement envers la main-d’œuvre, majoritairement féminine, et mineure, dans les usines textiles notamment.

 

La renaissance du droit syndical et des luttes

Entre 1962 et 2011, les travailleurs ont été privés de tout droit syndical et d’expression. Des organisations ont toutefois maintenu une activité dans la clandestinité, malgré les relais dont la police bénéficiait à tous les niveaux, les arrestations et la torture. Une Fédération des syndicats de Birmanie (FTUB)[9] a été créée en 1991 en Thaïlande par des exilés ayant participé aux événements de 1988. Elle a été officiellement reconnue par le pouvoir durant la dernière décennie, période pendant laquelle des syndicalistes ont été également libérés et des dispositions légales ont été introduites, avec la collaboration de l’Organisation internationale du travail, dans l’espoir d’encadrer les organisations indépendantes de la classe ouvrière et d’en limiter l’influence. Des fédérations se sont constituées regroupant les travailleurs issus de certaines minorités dans plusieurs régions périphériques.

L’exercice du droit syndical est resté cependant très limité et sous la menace du pouvoir, qui a conservé le droit de refuser ou d’annuler l’enregistrement d’un syndicat, mais aussi des milices et des gangsters protégeant les patrons. La junte et les officiers généraux sont, en outre, présents dans les conseils d’administration de la plupart des entreprises, et en siphonnent une partie des bénéfices d’une façon ou d’une autre. La loi a imposé de multiples contraintes pour qu’un syndicat soit reconnu et que soit mis en place un comité de coordination d’usine (qui réunit de façon paritaire délégués des travailleurs et des employeurs). Tous ses membres doivent fournir une photocopie de leur carte d’identité, ce que refusent parfois tout bonnement de délivrer les autorités. La grève n’est autorisée que dans certaines conditions, pour les seuls conflits internes à l’entreprise et dans un certain périmètre. Dans les faits, beaucoup de travailleurs ont été licenciés après avoir fait grève. Malgré tous ces obstacles, la classe ouvrière a participé, notamment dans les zones industrielles concentrées autour de l’ancienne capitale Rangoun[10], de ce « réveil ouvrier » qui a ébranlé toute une partie de l’Asie dans la période récente.

La pandémie, suivie de l’annulation des commandes par les grandes sociétés, a entraîné au cours du premier semestre 2020 la fermeture de dizaines d’entreprises, en particulier dans le secteur manufacturier textile qui en compte plusieurs centaines. Leurs travailleurs, en premier lieu les journaliers et ceux sous contrat temporaire, en période d’essai ou en apprentissage, se sont retrouvés sans aucune source de revenus. Quant aux travailleurs du secteur dit informel, ils ont été jetés à la rue. Seuls ceux qui travaillaient depuis trois ans dans la même entreprise pouvaient bénéficier d’une aide minime. Pour les ouvriers qui conservèrent leur travail, ce fut avec des horaires, et donc des salaires réduits, et avec des congés sans solde imposés.

Les licenciements ne se sont cependant pas déroulés sans réaction, comme l’a montré fin mars 2020 la grève des travailleurs de l’usine de fabrication de vêtements MMRD près de Rangoun.

La crise a servi de prétexte aux patrons pour intensifier la répression syndicale au moment même où ces jeunes organisations commençaient à critiquer les conditions de travail imposées. Beaucoup de militants ont alors été licenciés.

 

Le coup d’État et la réaction ouvrière

Le coup d’État du 1er février, marqué par l’arrestation d’Aung San Suu Kyi et par le retour au premier plan de la caste militaire a entraîné une mobilisation importante de la population. Outre les manifestations de soutien à celle qui avait dirigé le pays avec les militaires depuis cinq ans et à son parti, elle a été accompagnée par une vague de grèves. Dès le 2 février, les médecins et le personnel des hôpitaux cessèrent le travail. Les travailleurs de plusieurs grandes entreprises, dont la société d’hydrocarbures Myanmar Oil and Gas Enterprise, la compagnie aérienne Myanmar National Airlines, mais aussi ceux des mines et des ouvriers du bâtiment et de la confection se mirent en grève. Les transports par camions et les ports furent largement paralysés. Début avril, des cheminots furent frappés et chassés de leur logement et certains contraints à travailler sous la menace des militaires. Malgré les assassinats et les arrestations, la grève était toujours active dans certains secteurs à la fin avril, tandis que la hausse des prix des denrées de première nécessité menace désormais plusieurs millions d’habitants de la famine. Une partie des militants de la grève les plus déterminés refusent encore de percevoir le moindre salaire qui serait versé par la junte. Beaucoup de travailleurs impliqués dans le mouvement du printemps sont désormais sur les listes noires du patronat.

La rage d’une partie de la population est telle que certains observateurs évoquent le spectre d’une guerre civile, tandis que plusieurs guérillas, formées sur des bases ethniques, ont repris les armes.

 

Dans cette situation lourde de menaces, la classe ouvrière possède des forces importantes. Elle est la seule classe à même d’entraîner tous les exploités, quelles que soient leurs origines ou leurs croyances, dans un combat commun : pour imposer les droits démocratiques bafoués par la junte durant des décennies, mais aussi contre les capitalistes que les généraux protègent et avec lesquels ils collaborent et s’enrichissent. Pour prendre conscience de ses intérêts et engager ce combat, elle aura à affirmer ses propres intérêts et à construire ses propres organisations, son propre parti. C’est la seule façon pour les exploités de ne pas devenir un simple appendice du gouvernement d’union nationale qui s’est constitué en dehors du pays autour de la LND au nom de la défense des droits civiques et d’Aung San Suu Kyi, dont le procès s’est ouvert le 14 juin.

 

16 juin 2021

 

 

[1]     The Strike War (1938), décrit la situation de la classe ouvrière et son combat contre la compagnie pétrolière de Birmanie (BOC). Écrit par l’ouvrier et militant nationaliste Thakin Po Hla Gyi (1909-1943), il n’a été traduit (en anglais) qu’en 2012.

[2]     L’expression est restée à l’étranger. Mais l’appellation birmane était, comble du cynisme : Conseil pour la construction d’une nation calme et pacifique.

[3]     L’Association des nations de l’Asie du Sud-Est regroupe depuis 1967 les principales puissances économiques alliées des États-Unis.

[4]     L’expression anglaise est cronies, qui veut dire « copains », mais elle renvoie au clientélisme et au népotisme qui règnent. Parmi eux, figurent les magnats du BTP comme Khin Shwe et Steven Law ou Tay Za, devenu l’homme le plus riche de Birmanie par le commerce du bois tropical. Beaucoup sont également liés au trafic de drogue.

[5]     Entre 1990 et 2011, le seul conglomérat MEHL aurait distribué 18 milliards de dollars de dividendes aux militaires en activité ou retraités.

[6]     Chiffre auquel il faudrait ajouter tous les mineurs et ramasseurs de minerai clandestins. Documents de la Banque mondiale sur la Birmanie (https://data.worldbank.org/country/myanmar). Sur les conditions de travail, consulter le rapport no 91, « Overlooked and undermined », de l’association Swedwatch (juin 2018). En 2014, les revenus tirés du jade représentait la moitié du PNB du pays (rapport de Global Witness, octobre 2015).

[7]     Sur cette mine et la répression qui s’est abattue sur ses opposants, se reporter notamment aux dossiers d’Amnesty International de 2015 et 2017.

[8]     La répression a été encouragée également par une partie du clergé bouddhiste. L’un de ses éléments les plus extrémistes, Ashin Wirathu et son mouvement MaBaTha, ont fait l’objet d’un documentaire par Barbet Schroeder, Le Vénérable W..

[9]     Ou Confédération des syndicats du Myanmar (CTUM) : le Myanmar est le nom officiel de la Birmanie depuis 2010.

[10]   En 2005, la junte a décidé de transférer la capitale fédérale à Naypyidaw, au centre du pays. L’ancienne Rangoun a pris le nom de Yangoun.