Agression de la CGT : un avertissement

Lors des manifestations du 1er mai, à Paris et à Lyon, des individus ont agressé physiquement des membres du service d'ordre de la CGT aux cris de « CGT collabo ». Cet épisode est un avertissement : il montre comment peuvent émerger, au sein même du mouvement de contestation sociale, des troupes prêtes à se retourner contre des militants ouvriers.

Ces agressions à coups de barres de fer et de coups de poing américains, accompagnés selon les militants témoins, de « propos homophobes, sexistes, racistes » ont provoqué une vive et légitime émotion dans les rangs de la CGT et bien au-delà. Lutte ouvrière a immédiatement dénoncé cette attaque et apporté son soutien aux militants de la CGT, en dénonçant une agression antiouvrière, avec les méthodes des nervis d'extrême droite, « quelles que soient les motivations et idées de ceux qui ont perpétré cette agression, qu’ils se réclament des black blocs, des gilets jaunes ou autres »[1].

La direction de la CGT, pour sa part, a exclu d'emblée que les agresseurs puissent être des manifestants, en demandant : « Quel groupe de notre camp social s'en prendrait à des militants syndicaux à coups de poing américains ? »[2] Elle a mis en cause l'attitude de la préfecture de police, qui aurait empêché la dispersion du cortège syndical sur l'itinéraire initialement prévu. Elle a dénoncé la passivité des policiers, alors que « nous étions victimes de violences inouïes sous leurs yeux, sans que ceux-ci ne daignent réagir, ni protéger les manifestants comme leur mission l’impose »[3], avant d'affirmer que « le scénario était écrit d'avance par la préfecture de police ».

L'union départementale CGT du Rhône a envoyé un communiqué dans le même sens : « Nous nous interrogeons sur la facilité qu’ont ces groupuscules masqués, armés, qui arrivent à pénétrer les manifestations. Nous notons également que le déploiement policier semblait disproportionné. Nous déplorons la démesure des moyens, qui n’a pour autant rien empêché. »

Le recours à des provocateurs a toujours fait partie des méthodes de la police, qui cherche à effrayer les manifestants avec les violences et à discréditer les organisateurs. Provoquer des scènes de violence, avant de les relayer en boucle sur les chaînes d'information, est parfois une tactique du pouvoir. Dénoncer la passivité voire la complicité de la préfecture et de la police peut se comprendre. Mais renvoyer la responsabilité de ces agressions vers l’État, tout en lui demandant d'assurer la protection des manifestations, c'est s'en remettre à des adversaires pour se protéger.

Il est possible, comme l'affirment les dirigeants de la CGT, que les agresseurs, non identifiés, aient été des gros bras de l’extrême droite ou des voyous envoyés par la police. Mais exclure d'office que la violence qui s’est exprimée contre la CGT provienne des rangs des manifestants eux-mêmes, de ceux qui se regroupent depuis quelques années dans le « cortège de tête », c'est s'interdire de comprendre d'où vient la menace et c'est fermer les yeux sur le fait qu'elle puisse finir par s’organiser et se structurer autour d’organisations fascisantes, comme cela s’est produit en Italie dans les années 1920. Cela revient à renoncer à la combattre sur un terrain politique.

Si la brutalité des agresseurs a choqué très largement, leur hostilité à la CGT, leur rejet de l'ambiance de kermesse des cortèges syndicaux, la critique de la collaboration supposée de son service d'ordre avec la police, sont partagés par bien d'autres manifestants. Dans les rangs mêmes de certains syndicats CGT, il a fallu répondre à des objections du genre : « Je critique la violence, mais je comprends que les manifs plan-plan, ça énerve. » Ou d'autres, pas plus conscientes, du genre : « Les manifestations pacifiques ne servent à rien, on ne nous écoute que si on casse. » Ces propos avaient déjà été entendus pendant le mouvement des gilets jaunes.

Black blocs et cortège de tête

Depuis plusieurs années, en particulier depuis les manifestations contre la loi El Khomri en 2016, la première réaction organisée par les syndicats après quatre années de présidence Hollande, un cortège de tête, qui regroupe parfois plusieurs milliers de manifestants, se forme systématiquement à l’avant des manifestations organisées par les syndicats ou les partis politiques, à Paris et dans quelques villes de province.

Les initiateurs de ces cortèges étaient au départ des militants de la mouvance autonome. Baptisés black blocs depuis les années 1980 à cause de leurs tenues et cagoules noires, ces manifestants s'étaient fait remarquer dans les années 2000, lors des sommets internationaux de l'OMC ou du G7. Les références politiques de ces activistes sont variées, altermondialistes, anarchistes, antifascistes ou sans autre référence qu'une hostilité au « système » ou à l'État. Ce qu'ils théorisent avant tout, ce sont leurs méthodes d'affrontement avec la police et la destruction de ce qu'ils considèrent comme les symboles du pouvoir et de l'argent. Qu'ils soient « noirs », « roses » ou de n'importe quelle couleur, équipés de casques, de banderoles renforcées et autres armes par destination, les partisans des « blocs » viennent pour s'affronter physiquement avec la police, pour casser mobilier urbain, supports publicitaires ou façades de banques, qui symbolisent pour eux le système. La présence de salariés terrorisés dans les agences bancaires incendiées ou vandalisées ne les arrête pas.

Les black blocs parasitent les manifestations organisées par les partis ou les syndicats. Pour eux, les manifestants qui forment le cortège principal ne sont que des figurants, parmi lesquels ils peuvent venir se replier entre deux actions. Pleins de mépris pour ceux qui refusent de transformer leur manifestation en insurrection de pacotille, ils utilisent les manifestants comme des otages face aux charges de police. Si les manifestants désapprouvent leurs méthodes, refusent de subir les charges policières inéluctables, craignant pour la sécurité de certains des leurs, comme des livreurs Deliveroo ou Uber sans papiers, ou encore s'ils s'organisent à travers des services d'ordre pour empêcher délibérément les black blocs de se réfugier dans le cortège, ils sont alors traités de « collaborateurs » de la police.

Malgré cela, les black blocs et leurs méthodes ont suscité, ces dernières années, la sympathie d'une fraction des manifestants, jeunes ou moins jeunes, attirés par leur radicalisme apparent, par le refus ou la mollesse des directions syndicales pour combattre les réformes antiouvrières des gouvernements successifs, méfiants vis-à-vis des syndicats et des partis de gauche qui n'ont que les élections, le dialogue social et les institutions républicaines à proposer.

 

L'épisode des gilets jaunes

Le mouvement des gilets jaunes, qui s'était transformé, au fil des mois, en manifestations hebdomadaires, interdites, dispersées et réprimées violemment, a alimenté cette tendance à vouloir rompre avec les défilés promenades des syndicats, pour en découdre physiquement avec la police. Au début de cette révolte, hétéroclite mais très déterminée, démarrée hors du contrôle des directions syndicales, celles-ci ont commencé par la discréditer et la calomnier, en assimilant en bloc les gilets jaunes à des suppôts de l'extrême droite. Habituées à encadrer la mobilisation des travailleurs, à formuler leurs revendications à leur place et à canaliser leur colère pour mieux l'étouffer, les directions syndicales se méfient instinctivement de toutes les initiatives des masses. Quand les syndicats et surtout les partis de gauche ont changé leur fusil d’épaule, passant de la méfiance et la calomnie au suivisme et à la démagogie, cela n'a pas réconcilié les gilets jaunes avec les syndicats. Un an après le début des gilets jaunes, lors des manifestations contre la réforme des retraites en décembre 2019, le petit noyau qui continuait à se mobiliser est allé grossir les rangs du « cortège de tête ».

Ce « cortège de tête » s'est donc étoffé. Des travailleurs syndiqués et même des militants ouvriers ont été attirés par cette radicalité apparente. Ayant échoué et, plus souvent, renoncé à mobiliser leurs collègues de travail, non pas sur les ronds-points, mais dans les entreprises, dans les usines, pour engager le combat pour des augmentations de salaire contre leurs patrons plutôt que contre Macron, certains militants syndicaux ont rejoint les gilets jaunes.

Comme l'exprimait un militant lyonnais de la CGT, interrogé par un journaliste après les heurts du 1er mai : « Je vois le travail de mes camarades de la CGT tous les jours sur le terrain et j’ai des amis dans le cortège de tête et le black bloc. Je suis proche des deux côtés. »[4] Il ajoutait naïvement : « On a tous le même objectif, j’espère qu’on va bien trouver un moyen de s’entendre ! » De son côté, un militant antifa, interrogé par le même journaliste, est convaincu que le cortège de tête « n’est plus un simple entre-soi de militants d’ultragauche comme en 2016. Il y a aussi des colleuses féministes, des habitants de quartiers populaires, des parents, des retraités, des gilets jaunes de la campagne et du centre-ville, les habitués de l’ultragauche, des jeunes, des moins jeunes… Pour moi, ce cortège de tête représente une société qui n’en peut plus. »

Ce militant prend ses désirs pour la réalité, ne serait-ce que parce que le cortège de tête ne regroupe, au mieux, que quelques milliers de personnes. Il ne s'inscrit pas dans une mobilisation plus vaste, dans un mouvement collectif comme le faisaient, avec toutes leurs limites, les gilets jaunes. Mais s'il avait raison, la question importante, vitale, serait de savoir quelle politique proposer à cette « société qui n'en peut plus ».

 

Quel débouché politique à la colère ?

Une « société qui n'en peut plus » regroupe des catégories sociales variées, des travailleurs sous-payés, des chômeurs désespérés, des petits artisans, commerçants, restaurateurs ruinés, des étudiants déclassés, des jeunes sans avenir, des retraités réduits aux Restos du cœur. Mais la colère, le désespoir, l'envie d'en découdre avec la police ne font pas une politique. La colère peut déboucher sur des luttes collectives puissantes et même sur une situation révolutionnaire, à condition qu'il existe des militants et une direction politique, un parti, pour la porter. Mais la colère mêlée au désespoir peut aussi conduire à rejoindre des troupes de combat, unies par l'envie de se battre et de casser, et qui peuvent être retournées contre d'autres exploités, des travailleurs en lutte, des migrants ou contre des organisations ouvrières même très réformistes, même très intégrées dans le système, comme les syndicats. C'est en encadrant ce désespoir que les diverses formes de fascisme ont trouvé des troupes dans les années 1920-1930. Comme le formulait Trotsky en 1930 : « Si le parti communiste est le parti de l’espoir révolutionnaire, le fascisme en tant que mouvement de masse est le parti du désespoir contre-révolutionnaire. »[5]

Nous n'en sommes certes pas encore là aujourd'hui, mais l'agression du 1er Mai laisse entrevoir que c'est possible. Et les tribunes de militaires envisageant ouvertement un coup d’État, publiées dans Valeurs actuelles, montrent que les candidats à prendre la direction d'un mouvement de type fasciste ne manquent pas.

 

Offrir des perspectives révolutionnaires à la classe ouvrière

Pour enrayer cette évolution, il ne suffira pas de dénoncer « une attaque de type fasciste » et de conclure une conférence de presse par la formule « No pasaran ! », comme l'a fait la CGT après le 1er Mai. Il ne suffira pas de défiler dans la rue « pour nos libertés et contre les idées d'extrême droite », derrière des banderoles défendant les « valeurs de la République », comme l'ensemble des partis de gauche et les directions syndicales l'ont fait le 12 juin dernier. Pour toute perspective, ces organisations réformistes supplient gouvernement et patronat de renouer avec le dialogue social, de créer de nouveaux organismes de négociation pour organiser « le monde d'après » et de rompre avec les « politiques ultralibérales », dans une période où la concurrence entre capitalistes et la financiarisation de leur système imposent d'aggraver la guerre sociale contre les travailleurs, en reprenant un à un les droits qu'on avait dû leur concéder dans les décennies précédentes.

L'approfondissement de la crise du capitalisme va inéluctablement plonger de nouvelles catégories sociales dans la précarité, l'incertitude du lendemain. La déconsidération et l'usure des partis qui se succèdent au pouvoir nourrit l'extrême droite, y compris parmi les classes populaires. Si le Rassemblement national en profite sur le terrain électoral, il charrie et renforce dans son sillage de multiples autres groupes prêts à agir sur le terrain extraparlementaire et prêts à user de la violence politique. Ces groupes profitent de toutes les circonstances, de la Manif pour tous en 2013 aux gilets jaunes en 2018-2019 en passant par la chasse aux migrants et demain lors de manifestations ouvrières comme celle du 1er Mai, pour s'entraîner, se renforcer, tester les réactions. Certains, comme ce royaliste qui a giflé Macron, ne craignent pas de risquer des mois de prison pour faire de la publicité à leur cause. Aux États-Unis, l'épisode de l’invasion du Capitole par des suprémacistes blancs et autres complotistes partisans de Trump montre comment les choses peuvent s'accélérer.

La seule voie pour contrer cette évolution mortifère, c'est que la classe des travailleurs se mette en branle, qu'elle mette en avant ses propres objectifs et ses propres solutions politiques face à la crise, c'est-à-dire qu'elle conteste aux capitalistes la direction de la société qu'ils conduisent vers le précipice. Les travailleurs font tout fonctionner dans la société, comme on a pu le constater durant la pandémie et ses divers épisodes de confinement. Ils sont concentrés et organisés par le processus même de la production capitaliste. C'est de leur exploitation quotidienne que sortent les immenses profits des grandes familles bourgeoises. Pour toutes ces raisons, ils représentent une force sociale considérable et un avenir pour toute l'humanité. 

Cette force sociale reste aujourd'hui virtuelle car, depuis maintenant des années, la fraction la moins précaire de ce prolétariat, les travailleurs des plus grandes entreprises, dans la production, le transport, la grande distribution, les banques, sont à quelques rares exceptions près restés l'arme au pied, s'estimant mieux lotis que d'autres par le simple fait d'avoir un emploi. Cette passivité a été renforcée par toute la politique des organisations qui continuent d'avoir de l'influence parmi les travailleurs, à commencer par les syndicats. Ces organisations ont méthodiquement remplacé la lutte de classe par le dialogue social, les valeurs du mouvement ouvrier par celles de la république bourgeoise. À ce titre, elles portent une responsabilité écrasante dans le recul sinon la disparition de la conscience de classe. En renonçant à apporter ne serait-ce qu'une explication qui fasse comprendre les reculs que subissent les travailleurs, elles contribuent à la démoralisation et à la diffusion des idées complotistes, réactionnaires, religieuses.

Mais cette passivité ne sera pas éternelle. L'impasse de l'économie capitaliste et la dureté de l'exploitation provoqueront inéluctablement des révoltes. Pour que ces révoltes ne soient pas dirigées par les pires ennemis des travailleurs, pour qu'elles ne soient pas détournées vers des impasses dangereuses du type « Relocalisons la production », « Produisons français », « Fermons les frontières », « Sortons de l'UE » ou encore « Changeons la Constitution », il est vital de propager la conscience de classe, l'idée que l'avenir de toute la société dépend de la capacité des travailleurs à renverser le pouvoir des grands actionnaires et des familles de la grande bourgeoisie. Cela nécessite d'utiliser chaque événement politique, chaque grève même partielle, chaque lutte même défensive, pour opposer les intérêts des travailleurs à ceux du patronat, pour renforcer la confiance des travailleurs en leurs propres forces, pour qu'ils apprennent à organiser et à diriger eux-mêmes leurs luttes, pour leur permettre de comprendre qui sont leurs faux amis et leurs vrais adversaires. La conscience de classe ne reviendra pas à grande échelle en dehors de luttes puissantes, explosives, mais le travail militant que les révolutionnaires peuvent faire aujourd'hui est vital pour préparer ces échéances.

20 juin 2021

 

[1]     Lutte ouvrière, n° 2753, du 5 mai 2021.

[2]     Conférence de presse du 5 mai 2021 avec Philippe Martinez. Intervention de Valérie Lesage, secrétaire de l'Union régionale Île de France de la CGT

[3]     Idem

[4]     Interview à Rue89 Lyon du 8 mai 2021.

[5]     Léon Trotsky, « Le tournant de l'I.C. et la situation en Allemagne », 26 septembre 1930.