États-Unis : l’extrême droite au Capitole, un avertissement pour tous les travailleurs

Nous traduisons ci-dessous le discours que Gary Walkowicz, candidat au Congrès du Working Class Party du Michigan en novembre dernier, a prononcé lors d’une réunion publique organisée par le groupe trotskyste américain The Spark le 10 janvier 2021 à Detroit.

Gary Walkowicz, à présent retraité, a été ouvrier dans les usines Ford durant quarante-cinq années, pendant lesquelles il a mené une activité dans le syndicat de l’automobile UAW.

En introduction, nous revenons sur quelques épisodes des jours qui ont suivi l’assaut du 6 janvier contre le Capitole, le bâtiment du Congrès, où siègent le Sénat et la Chambre des représentants.

Quel avenir politique pour Trump ?

C’est le 8 janvier que Twitter et Facebook ont décidé de bannir Trump de leurs plateformes. Il était alors suivi par 88 millions d’abonnés sur Twitter et 33 millions sur Facebook. Dans la foulée, Google a suspendu la chaîne Youtube du président sortant, Reddit a clos des forums pro-Trump, et Snapchat a indiqué qu’il fermerait son compte lorsqu’il quitterait le pouvoir. Dans un mouvement parallèle, à la suite de l’émeute au Capitole, des institutions financières de Wall Street ont annoncé qu’elles arrêtaient de faire des affaires avec la Trump Organization (la holding supervisant les investissements de la famille du milliardaire), des sites de vente ont exclu ses marques, la ville de New York a rompu des contrats de construction d’infrastructures conclus avec ce promoteur immobilier.

Des comités d’action politiques, structures qui récoltent des fonds pour alimenter les campagnes électorales des politiciens en vue de faire avancer leur cause parmi les élus, ont arrêté provisoirement tout financement. Cela vise Trump, mais moins ouvertement, car tous les Républicains ainsi que les Démocrates sont aussi touchés, provisoirement… Nul doute qu’on verra à nouveau bientôt les dollars de la bourgeoisie américaine irriguer leurs campagnes électorales.

Ces réactions illustrent le fait que la bourgeoisie n’a plus besoin de Trump dans l’immédiat. C’est maintenant Biden qui va se charger de ses intérêts. Quant à Trump, son attitude consistant à nier le résultat de l’élection présidentielle est souvent mise sur le compte de son narcissisme et parfois qualifiée de folle. C’est ainsi qu’un sénateur républicain, ancien banquier de Wall Street, a dit au lendemain de l’attaque du Capitole : « Trump est tombé dans une espèce de folie. »

En réalité son comportement est rationnel. Nul ne sait si Trump espérait vraiment pouvoir rester président en contestant l’élection devant les tribunaux, puis en faisant pression sur le Congrès. Mais ces dernières semaines lui ont permis de souder politiquement sa base autour de lui. Depuis l’élection du 3 novembre 2020, il a collecté plusieurs centaines de millions de dollars, officiellement pour payer les recours en justice déposés pour fraude électorale supposée. Mais ce trésor de guerre pourra lui servir à préparer son avenir politique (lancer son parti si le Parti républicain lui tourne le dos, financer de futures campagnes électorales) ou bien à payer ses avocats s’il est mis en cause par la justice, voire à régler ses dettes d’homme d’affaires.

Quelles que soient les nouvelles ambitions ou les possibilités politiques de Trump, les organisations d’extrême droite qu’il a encouragées ces dernières années vivront leur vie indépendamment et continueront à faire peser leur menace sur la société. Le jour où Trump a été obligé de laisser la place à Biden à la Maison-Blanche, les Proud Boys[1], à qui l’ex-président avait demandé en septembre de se tenir prêts, l’ont traité de faible et de perdant. Cette milice semble prête à tourner la page Trump.

L’extrême droite et l’appareil d’État

L’enquête sur l’invasion du Capitole a révélé que des policiers avaient eu une attitude fraternelle avec les milices d’extrême droite. Certains ont fait des selfies avec leurs assaillants le 6 janvier. Ce n’est pas le cas de tous les policiers : un au moins a fait usage d’une arme à feu, tuant une militante pro-Trump qui venait de passer quatorze ans dans l’armée, et un autre est décédé des coups reçus par les nervis fascisants.

Dans les jours qui ont suivi, certains chefs des multiples forces de police américaines ont lancé des enquêtes internes pour mettre à jour les complicités dont les milices paramilitaires jouissent parmi les forces de l’ordre. Parallèlement, le Pentagone a fait de même dans l’armée.

Ces officiels informeront-ils le public du résultat de leurs enquêtes ? Limogeront-ils ceux qui partagent les idées de l’extrême droite ? Ou ceux qui en sont membres ? Dans l’immédiat, la bourgeoisie américaine n’a pas besoin de milices fascisantes. L’appareil d’État peut donc parfaitement traduire en justice certains des émeutiers du 6 janvier et faire quelques exemples, dans le souci d’apparaître neutre politiquement.

Mais si les généraux et autres chefs de la police ont l’air de découvrir, en parcourant les réseaux sociaux, que l’extrême droite a de l’influence parmi leurs subordonnés, ce n’est que parce qu’ils regardent habituellement ailleurs.

Il y a une porosité entre la police et l’armée d’un côté, et l’extrême droite, violente ou non, de l’autre. Les deux sont des ennemies des travailleurs en lutte : ceux qui sont dressés à les réprimer au nom de la légalité bourgeoise et ceux qui se préparent à les attaquer sans s’en soucier.

21 janvier 2021

Discours de Gary Walkowicz

Le 6 janvier 2021, une vingtaine de milliers de personnes se sont rendues à Washington pour assister au meeting de Donald Trump et le soutenir dans sa tentative de renverser le résultat de l’élection présidentielle qu’il a perdue par sept millions de voix.

Mais c’était plus qu’un meeting ou qu’une manifestation. Plusieurs centaines de personnes, menées par des suprémacistes blancs, ont envahi le Capitole. Encouragés par les déclamations racistes de Trump, ils arboraient le drapeau confédéré[2], portaient des T-shirts racistes et célébrant l’extermination des Juifs, et ont confectionné un nœud coulant. Ils ont ainsi pris possession du Capitole pendant plusieurs heures.

De toute évidence ces suprémacistes blancs s’étaient préparés à envahir le Capitole et avaient planifié l’opération, puisqu’ils étaient nombreux à être équipés de battes de base-ball, de boucliers, de bombes à poivre et de cordes pour escalader les murs.

La police ne les a pas empêchés d’agir

Comment la police et les autorités ont-elles pu les laisser faire ? Est-ce que la police est totalement incompétente et n’est absolument pas préparée pour faire face à une attaque ? C’est peu probable, puisqu’elle est habituée à contrôler les nombreuses manifestations qui se déroulent dans la capitale et que les messages sur les réseaux sociaux utilisés par l’extrême droite étaient nombreux à appeler à « prendre d’assaut le Capitole » et à « amener la guerre civile » à Washington.

Ceux qui ont planifié et mené cette invasion sont connus en tant qu’organisations suprémacistes, comme les Proud Boys, les 3-Percenters[3], les adeptes de QAnon[4]. Il y avait aussi des groupes qui défendent le droit de porter des armes, qui militent contre le droit à l’avortement, des néonazis. La police est-elle stupidement aveuglée par le racisme de cette société au point de ne pas imaginer que des Blancs puissent se comporter en hors-la-loi politiques ? Peut-être. Était-ce une décision délibérée que de laisser faire cette extrême droite ? C’est possible.

Ce qui est certain, c’est que la réponse des autorités a été complètement différente de la façon dont elles ont répondu aux protestations antiracistes du mouvement Black Lives Matter. Durant tout l’été, ces manifestants ont dû faire face à des policiers en tenue antiémeute n’hésitant pas à faire usage des gaz lacrymogènes et des fusils à balles de caoutchouc. Des dizaines de milliers de protestataires ont alors été arrêtés. Nous avons vu cela bien des fois à Detroit et dans les autres villes quand les manifestants ont été attaqués par la police. Nous avons vu comment cet été les autorités à Washington ont érigé en une nuit des barrières pour créer une vaste zone hermétique autour de la Maison-Blanche ; comment elles ont fait appel à l’armée pour nettoyer les rues des antiracistes et en arrêter des centaines.

La semaine précédente, à Kenosha dans le Wisconsin, les autorités ont ainsi encerclé le centre-ville de barricades et fait venir la Garde nationale[5] avant même de rendre publique la décision de ne pas poursuivre en justice le policier blanc qui avait tiré sept fois sur le Noir Jacob Blake à bout portant dans le dos, le laissant paralysé à vie, décision qui ne pouvait que provoquer des manifestations. Et en novembre, à Minneapolis, la police a arrêté ou chargé 650 manifestants qui protestaient contre les violences policières et avaient brièvement envahi une autoroute.

La police choisit très nettement son camp lorsque des foules manifestent contre le racisme. Que pensez-vous qu’il serait arrivé si des manifestants Black Lives Matter avaient essayé d’envahir le Capitole ?

L’extrême droite prend ses racines dans une société marquée par le racisme

Après l’émeute au Capitole, les médias, les dirigeants politiques, les hommes d’affaires ont rapidement exprimé leur désapprobation, rejetant la faute sur Trump le plus souvent. Twitter et Facebook ont fermé ses comptes. Après avoir vendu de la publicité destinée aux dizaines de millions d’abonnés qui ont ainsi suivi les insanités racistes et les mensonges de Trump quatre ans durant, à présent ces réseaux sociaux ont décidé que c’était un problème.

Trump va bientôt devoir quitter la Maison-Blanche, mais le problème pour nous, pour la classe ouvrière, ce n’est pas Donald Trump, contre lequel les Démocrates ont enclenché un processus de destitution à moins de deux semaines de la fin de son mandat. Le vrai problème c’est la croissance de l’extrême droite dans ce pays.

Il a toujours été clair que Trump attisait le racisme envers les Noirs, les musulmans et les immigrés, qu’il méprisait les femmes et voulait restreindre leurs droits. Trump a fait tout ce qu’il pouvait pour diviser la classe ouvrière. Mais ses mots et ses actes n’auraient pas autant compté si les réflexes d’extrême droite n’étaient pas déjà ancrés dans une partie de la population, si les groupes d’extrême droite ne s’étaient pas déjà manifestés.

Ce qui les sépare de Trump, c’est qu’ils militent de manière encore plus explicite que lui pour que le pays ne soit dirigé que par des Blancs, ou que les femmes n’y aient pas voix au chapitre, comme le veulent les Proud Boys.

Ces forces d’extrême droite ont toujours existé dans la société capitaliste, parfois dans l’ombre et parfois en pleine lumière. Elles sont toujours prêtes aux attaques violentes. En période de crise économique et sociale, comme aujourd’hui, elles peuvent se renforcer, attirant des travailleurs blancs, particulièrement dans les petites villes et les zones rurales, des gens qui sont désespérés et veulent un changement radical. Trump s’est nourri du soutien de ces gens-là.

D’où vient le soutien populaire à Trump ?

En voyant à la télévision les gens qui ont manifesté à Washington, pas ceux qui ont envahi le Capitole, juste ceux qui ont manifesté pour Trump, on apercevait des gens ordinaires, des gens qui travaillent pour vivre, dans des petits magasins qu’ils possèdent ou non, des autoentrepreneurs, des gens venant des zones rurales où Trump a eu le plus de voix.

Certains ont voté pour Trump parce qu’ils partagent ses préjugés racistes et ses attaques contre les immigrés. D’autres pour ses positions hostiles au droit à l’avortement. Toutefois d’autres politiciens sont sur les mêmes positions. Ce qui semble distinguer Trump c’est qu’il s’est donné l’image d’un homme hors du système, qui attaque l’establishment politique.

Pour arriver au pouvoir, il a dénoncé les politiciens des deux grands partis, démocrate et républicain, et leurs élites qui méprisent les gens ordinaires. Plus Trump a dénoncé les élites et les politiciens, plus il a obtenu les voix d’une partie de la population blanche travailleuse. Lors de la dernière élection, son score a même progressé chez les Noirs et les immigrés naturalisés, qui sont des travailleurs dans une situation économique désespérée qui cherchent une solution radicale à leurs problèmes.

Les vingt mille et quelques personnes qui sont venues défendre Trump à Washington, et beaucoup d’autres comme elles, le voient comme le seul à être de leur côté. Se font-elles berner en le croyant, alors que la réforme principale qu’il a pu faire passer au Congrès a été d’accorder des milliards de baisses d’impôts aux riches comme lui ? Et en apportant leur soutien à celui dont les décrets présidentiels ont accru la fortune des milliardaires et ont appauvri les gens ordinaires, comme elles-mêmes ? Oui, elles se font berner. Mais Trump leur paraît radical, prêt à renverser la table, et elles ne voient personne d’autre qui puisse le faire.

Après Trump, le danger demeure

Après que Trump aura quitté le pouvoir, l’extrême droite sera toujours présente. Elle ne va pas disparaître. Elle tâche d’entraîner les soutiens de Trump, et d’autres couches de travailleurs avec eux. Elle en a déjà influencé certains. C’est là que réside le danger.

Le nouveau président démocrate, Joe Biden, a condamné les groupes qui ont envahi le Capitole. Et alors ? Ce sont juste des mots. Et ces mots sonnent creux en comparaison avec ce qui s’est passé le 6 janvier à Washington. Les actes comptent plus que les mots.

Des militants d’extrême droite ont été arrêtés dans les jours qui ont suivi. Mais seront-ils réellement poursuivis par la justice, condamnés et envoyés en prison ? Ils ont brièvement chassé les représentants et les sénateurs hors de leurs assemblées et les ont contraints à se cacher. Ils vont certainement être enhardis par ce qu’ils ont réussi à faire.

On a vu quelque chose de similaire dans le Michigan l’an dernier. Au printemps, des milices ont organisé des rassemblements de protestation devant le Capitole de l’État à Lansing, contre les restrictions sanitaires décidées par la gouverneure démocrate, au cri de « Libérez le Michigan ». Puis ces militants sont entrés dans le Capitole armés jusqu’aux dents. Leurs armes ne leur servaient pas à se défendre, mais à intimider. À l’automne, des membres de ces milices ont fomenté, ou peut-être juste commencé à évoquer, l’enlèvement et le meurtre de la gouverneure. Ces actions ont stimulé l’extrême droite.

Toute la classe ouvrière peut être leur cible. Beaucoup de travailleurs noirs et latinos le comprennent. Une proportion moindre parmi les travailleurs blancs le comprend aussi.

Aujourd’hui, les capitalistes et leurs valets des médias peuvent bien dénoncer Trump et les émeutiers suprémacistes blancs. Mais demain les patrons n’hésiteront pas à les utiliser contre la classe ouvrière.

Les politiciens et la police, qui travaillent pour le compte des capitalistes, ont toujours eu connaissance de l’existence de l’extrême droite violente. Ils tolèrent son existence, car à certaines périodes des capitalistes les financent et une portion de la police en fait partie.

Cela a été le cas du Ku Klux Klan, qui a sévi contre les Noirs pendant cent-cinquante ans et qui fut mis sur pied après la Guerre civile pour terroriser les anciens esclaves et les Blancs pauvres qui essayaient de se construire un avenir meilleur. Dans les années 1930, la Légion noire était une organisation d’extrême droite qui attaquait les militants ouvriers et syndicalistes avec la complicité et l’appui des capitalistes et de la police. Aujourd’hui, on sait quels sont les patrons de combat qui n’hésiteront pas à utiliser à nouveau ce type de force paramilitaire.

Les travailleurs peuvent se défendre eux-mêmes

La classe ouvrière fait face à une situation dangereuse. La seule issue est de se battre pour ses intérêts de classe. Je sais que nous disons cela depuis longtemps et que vous l’avez déjà entendu. Mais il n’y a pas d’autre issue.

Quand les travailleurs d’une grande ville ou d’une grande entreprise commencent à se battre pour leurs propres intérêts, ils attirent d’autres travailleurs. Rappelez-vous la grève qui a touché les usines General Motors en 2019 : des travailleurs venaient au piquet de grève soutenir la grève. Quand les ouvriers se battent, ils forcent la sympathie des couches populaires, des exploités, même ceux des petites villes et zones rurales, de ceux qui peut-être soutiennent Trump aujourd’hui. Quand la classe ouvrière se bat, elle peut entraîner certains de ceux qui ont suivi l’extrême droite le 6 janvier à Washington.

Dans les combats du passé, les travailleurs ont réussi à s’organiser contre les attaques de l’extrême droite. La population noire mobilisée l’a fait aussi, repoussant le Ku Klux Klan. Lors des vagues de grèves des années 1930, la Légion noire a été mise en échec. La classe ouvrière organisée est bien plus puissante que les forces d’extrême droite.

Quand la classe ouvrière se bat, en tant que classe, pour ses intérêts de classe, elle peut mener la bataille à un niveau supérieur, la lutte contre l’ensemble du système capitaliste qui exploite tous les travailleurs, et envisager un autre système, dirigé par les travailleurs.

10  janvier 2021

 

[1] Milice créée en 2016, exclusivement composée d’hommes. Un de ses meneurs a été brièvement arrêté par la police deux jours avant les événements du Capitole pour avoir brûlé un drapeau Black Lives Matter appartenant à une église noire de Washington lors d’une précédente descente sur la capitale en décembre dernier, et interdit de séjour dans la capitale en attente de son procès.

 

[2] Drapeau de la Confédération des États du Sud qui avaient essayé de maintenir l’esclavage par les armes en faisant sécession. Ce qui avait déclenché la guerre de Sécession (1861-1865).

 

[3] Milice dont le nom exprime l’idée qu’une minorité active peut s’imposer car, dit-elle, seuls 3 % des colons américains ont participé à la Révolution américaine et à la guerre d’indépendance victorieuse contre la Grande-Bretagne au 18e siècle.

 

[4] Vaste mouvance complotiste qui pense que Trump est victime de l’appareil d’État américain dirigé en secret par les Démocrates, qui chercheraient ainsi à protéger un réseau pédophile.

 

[5] Force militaire que le gouverneur d’un État peut mobiliser pour renforcer la police.