Derrière la montée du complotisme, l’extrême droite en embuscade

L’une des conséquences de la crise sanitaire est la montée en puissance des théories complotistes, qui connaissent un succès croissant. Derrière ces idées se cache l’extrême droite.

Peu répandu il y a encore quelques années, le terme même de « complotisme » est utilisé quotidiennement aujourd’hui. En plus d’être vague – car le complotisme n’est, en France, pas un courant construit et organisé – ce terme est devenu aujourd’hui, dans la bouche de la plupart des politiciens bourgeois, une sorte d’insulte suprême et fourre-tout, un repoussoir dirigé contre tous ceux qui critiquent leur politique : il suffit aujourd’hui de se poser des questions sur les pratiques des laboratoires pharmaceutiques ou de remettre en question la gestion gouvernementale de la crise pour se voir traiter de complotiste par les porte-parole macronistes, entre autres.

À l’origine, on a appelé complotisme (ou conspirationnisme) une attitude intellectuelle consistant à remettre en cause toute explication officielle d’un phénomène social, économique, historique, en la remplaçant par une explication que les « élites » voudraient cacher. Toutes les théories conspirationnistes ont pour point commun de dénoncer l’emprise d’un « groupe » (institutions internationales, cercles de milliardaires, Juifs, etc.) qui orchestrerait dans le plus grand secret tous les événements, les adeptes de ces théories se donnant pour mission de révéler leurs agissements.

Si un bon nombre de théories conspirationnistes sont totalement farfelues, et de ce fait peu dangereuses, comme celle qui défend que le monde est gouverné par la secte des Illuminati ou par des extraterrestres, c’est une forme plus pernicieuse de complotisme qui se développe aujourd’hui, ce qui explique en partie son succès. Le complotisme trouve comme terreau propice à son développement non seulement les peurs et les angoisses provoquées par la crise sanitaire et la crise économique, mais également la méfiance, en elle-même légitime, engendrée dans les classes populaires par la politique des dirigeants du monde capitaliste.

Une crise sanitaire qui favorise la montée du complotisme

À peine l’épidémie de Covid-19 a-t-elle commencé que sont apparues des théories complotistes assez variées à son sujet. Leur premier point commun a été d’affirmer qu’elle n’était pas naturelle mais « inventée en laboratoire », au choix par les Chinois, les Russes, les Américains, l’Institut Pasteur ou les Juifs.

Quant à savoir pourquoi tel ou tel groupe occulte aurait souhaité déclencher la pandémie, les théories ne manquent pas : pour tuer tous les pauvres, explique la sociologue Monique Pinçon-Charlot dans le film Hold-up de Pierre Barnérias. Pour tuer les personnes âgées et régler le problème du vieillissement de la population, expliquent d’autres. Pour déstabiliser la Chine, ce serait alors une manœuvre du voisin russe. D’autres théories, bien plus répandues aujourd’hui, visent à prouver que tout cela est l’œuvre des laboratoires pharmaceutiques, pour forcer la population à se faire vacciner, le vaccin contenant, là encore au choix, un produit obligeant les personnes à obéir à l’autorité, des micropuces activées par la 5G destinées à permettre à Bill Gates, l’ex-patron de Microsoft, de contrôler chaque individu… Et l’on en passe.

Il ne s’agit pas de décrire ici les multiples théories complotistes, mais de comprendre comment et pourquoi elles connaissent tant de succès – et les dangers que cela implique.

Il est indéniable que ces théories connaissent un réel succès, en particulier dans les classes populaires. En témoigne le retentissement du film Hold-up, vu par plusieurs millions de personnes sur Internet, qui prétend, au mépris des plus de 2 millions de morts du Covid, que l’épidémie n’est qu’une invention pilotée par Bill Gates et les grands capitalistes de la pharmacie. Son succès révèle que ceux qui l’ont apprécié étaient déjà à l’avance, sinon convaincus, du moins ouverts à ses thèses.

Sur un autre terrain, le succès rencontré en Allemagne par certains mouvements anti­masques, pour qui le virus est une invention visant à brider la liberté individuelle, s’est matérialisé par l’organisation de manifestations regroupant des dizaines de milliers de personnes.

Mais c’est aux États-Unis que le complotisme s’exprime de la façon la plus spectaculaire aujourd’hui, avec le développement de courants actifs ces derniers mois. Parmi eux, le délirant mouvement QAnon dénonce un prétendu complot de pédocriminels satanistes, que Donald Trump combattrait. Cela pourrait prêter à sourire, si parmi les manifestants d’extrême droite qui ont envahi le Capitole le 6 janvier dernier ne s’étaient trouvés certains des principaux porte-parole de ce courant, dont Jake Angeli, dit QAnon Shaman, dont l’accoutrement de clown et les cornes de bison dissimulent mal les tatouages suprémacistes et néonazis dont il est couvert.

Il y a trois ans, en conclusion d’un article que nous consacrions au complotisme, nous écrivions : « [Les thèses conspirationnistes] sont souvent risibles. Mais ce serait une erreur de se contenter d’en sourire : il n’est pas dit qu’à l’avenir, la crise s’aggravant avec son sillage de délitement politique et moral, ces thèses ne continuent pas de creuser leur sillon avec des conséquences peut-être dramatiques. »[1]

Il semble que l’on s’en rapproche.

Les responsabilités de la bourgeoisie et de ses serviteurs

S’il est facile de croire aux complots, c’est d’abord parce que des complots existent bel et bien. Le livre La Françafrique, de François-Xavier Verschave[2], évoque les nombreux complots ourdis par l’impérialisme français pour mettre au pouvoir, dans ses anciennes colonies africaines, des dictateurs à sa solde, ou faire assassiner ceux qui n’étaient pas assez dociles, politique qui a mené jusqu’à un génocide au Rwanda. Les autres pays impérialistes ne sont pas en reste. Les États-Unis ont ainsi manipulé, en sous-main, de nombreux coups d’État en Amérique latine.

Oui, bien des choses se font en secret ! Le secret est le mode de fonctionnement normal du capitalisme, qui a même érigé le secret bancaire, commercial et industriel au rang de principes intangibles de l’économie. Les mensonges qui ont, par exemple, suivi la catastrophe de l’usine d’AZF à Toulouse en 2001, et même celle de Lubrizol à Rouen en 2019, parce que les capitalistes ne veulent pas diffuser publiquement ne serait-ce que la liste des produits qu’ils stockent dans leurs usines, alimentent les rumeurs complotistes. La suppression du secret économique, de la diplomatie secrète, ainsi que le contrôle ouvrier, figurent depuis toujours en bonne place dans le programme des révolutionnaires communistes.

Et comment s’étonner du fait qu’une grande partie de la population tienne aujourd’hui les politiciens et l’État pour des menteurs professionnels ? Dans la crise actuelle, les mensonges permanents du gouvernement sont autant d’aliment pour les idées complotistes, depuis les masques qui ne « servent à rien », jusqu’aux chiffres faux sur les lits de réanimation ou les vaccins…

Les dirigeants politiques de la bourgeoisie sont des menteurs, et ils le sont par essence, parce qu’aucun politicien bourgeois ne sera jamais élu en disant la vérité, à savoir qu’il est un serviteur dévoué du grand capital. C’est la nature même de l’État bourgeois, « conseil d’administration de la bourgeoisie », comme l’écrivait Engels, qui rend le mensonge nécessaire à l’exercice du pouvoir en régime capitaliste.

Tout aussi légitime est la méfiance absolue qu’il convient d’avoir vis-à-vis des capitalistes de la pharmacie. Pas vis-à-vis des chercheurs, des scientifiques et des ouvriers qui y travaillent, mais des actionnaires, qui se moquent de la santé publique comme d’une guigne et n’investissent dans ce secteur que pour les profits qu’il génère. Les affaires du sang contaminé, de la Dépakine, du Mediator, des prothèses PIP, sont autant de scandales qui montrent qu’il n’y a aucune raison de faire confiance sur parole à ces industriels, parfaitement capables d’empoisonner la population pour le profit.

La méfiance, le doute, la remise en question, sont légitimes vis-à-vis de tous les actes, de toutes les déclarations des capitalistes ou de leurs serviteurs politiques. C’est même, pourrait-on dire, le b.a.-ba de la conscience de classe. C’est le fait que ces doutes se transforment en adhésion à des théories non seulement absurdes mais, la plupart du temps, réactionnaires (méfiance vis-à-vis de la science elle-même, assimilation des capitalistes aux Juifs) qui est dramatique.

Les intellectuels, entre soumission et mépris

Le complotisme a ceci de nouveau qu’il attire désormais aussi des travailleurs venus de la gauche, parce qu’il affecte de prendre une tonalité plus anticapitaliste. Quoique même parler d’anticapitalisme est déjà exagéré en l’espèce, car aucun courant complotiste ne remet en cause, de façon globale, le capitalisme en tant que système : ce sont des capitalistes individuels qui sont attaqués, ou parce qu’ils sont Juifs pour les courants les plus marqués à l’extrême droite, ou parce qu’ils sont américains, ce qui sonne mieux aux oreilles de la gauche française. Jeff Bezos (Amazon) et Bill Gates (Microsoft) sont des cibles bien plus privilégiées aux yeux des complotistes français que Michel-Édouard Leclerc ou Bernard Arnault, qui ne valent pourtant pas mieux.

Et le succès actuel du complotisme doit beaucoup au fait qu’un certain nombre d’intellectuels ou de personnalités naguère marquées à gauche versent aujourd’hui, peu ou prou, dans ces théories.

L’exemple le plus frappant de ce type de faillite intellectuelle et politique est Michel Onfray. Ce professeur de philosophie, jadis connu pour avoir créé une « université populaire » à Caen dans le but de diffuser la culture pour contrer l’influence du Front national, est aujourd’hui un défenseur acharné du professeur Raoult et le créateur d’une revue nationaliste baptisée Front populaire, en compagnie d’individus d’extrême droite.

Bien d’autres personnages de la « complosphère » se disent de gauche, ou du moins affectent une forme d’humanisme, de « résistance à la pensée unique et au système », qui leur vaut la sympathie d’un certain nombre d’opprimés. C’est le cas par exemple de Louis Fouché à Marseille, jeune anesthésiste à l’air sympathique, qui se targue de défendre « les personnels soignants épuisés et mal payés » et dénonce « les conflits d’intérêts » entre le milieu médical et l’industrie pharmaceutique, mais qui est un complotiste avéré et organise des manifestations contre les masques.

D’autres médecins, parfois réputés, ont acquis une grande audience pendant cette crise, avec, souvent, des visées plus politiques. C’est le cas du fameux professeur Raoult, mais aussi des Christian Perronne, Laurent Toubiana et autre Jean-François Toussaint, stars des chaînes d’information continue et de la presse de droite et d’extrême droite, qui se succèdent sur les plateaux pour minimiser l’ampleur de l’épidémie, au point d’y être qualifiés  de « rassuristes ». Auréolés pour certains, comme Raoult ou Perronne, d’une certaine notoriété et d’innombrables diplômes, ces médecins ont donné une caution pseudoscientifique à certaines thèses complotistes, alimentant l’idée que l’épidémie n’était au fond pas si grave. Proches du parti Les Républicains et des lobbies patronaux, ces individus ont finalement été les porte-parole d’un certain nombre de courants du patronat qui estimaient que le confinement et les couvre-feux leur faisaient perdre trop d’argent, et qui auraient souhaité une gestion de la crise à la Trump ou à la Bolsonaro, c’est-à-dire consistant à ne rien faire face à cette « grippette ». D’ailleurs, les mêmes Trump et Bolsonaro ont été d’ardents partisans du traitement à l’hydroxychloroquine prôné par Raoult.

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Des passerelles se mettent aussi en place entre certains courants du mouvement écologiste radical, le complotisme et l’extrême droite. Le mouvement « antivax » (antivaccins), tout comme celui qui rejette la téléphonie 5G, sont issus de cette mouvance écologiste radicale, et se retrouvent aujourd’hui embarqués sur le même bateau que les complotistes. Au point que sur un site décroissant, un des auteurs fournit directement les liens Internet vers le mouvement QAnon.

Ces trajectoires ne doivent pas étonner. Des intellectuels de la petite bourgeoisie, qui ont été successivement staliniens, maoïstes, mitterrandiens, chiraquiens, écologistes, deviennent aujourd’hui complotistes et regardent vers l’extrême droite, quand ils ne militent pas avec elle comme Onfray, se laissent ainsi porter par le courant réactionnaire qui traverse la société.

À l’inverse, une autre partie de l’intelligentsia du pays s’indigne de la montée du complotisme et écrase de tout son mépris de classe, à longueur de tribunes de presse, de messages sur les réseaux sociaux, de chroniques, les « imbéciles » qui versent dans le complotisme. Ces grands esprits ne se laisseraient pas abuser par de telles bêtises et vilipendent la « stupidité des masses »… Outre que le mépris n’a jamais convaincu personne, il est assez insupportable de voir ces gens distribuer des leçons de morale aux complotistes, alors qu’eux-mêmes croient dans les vertus du capitalisme et de la République bourgeoise et sont prêts à relayer tous les mensonges des politiciens.

Perte de repères et démoralisation

Il en va du complotisme comme de toutes les idées réactionnaires : pour comprendre ces phénomènes et essayer de les combattre, il faut distinguer, d’un côté, les forces politiques qui sont à l’œuvre et les diffusent et, de l’autre, les gens qui y adhèrent plus ou moins activement.

Comme la religion, le complotisme est une forme de réponse à la perte de repères, au désespoir, à l’angoisse, et dans une certaine mesure à la colère que ressentent de plus en plus d’opprimés face au capitalisme. Il répond à un besoin de donner une explication à la catastrophe en cours, dans une situation où les travailleurs ont l’impression d’être ballottés de drame en drame, du terrorisme à la crise sanitaire, des plans de licenciements au dérèglement climatique. Face à ce sentiment d’être une victime impuissante, le complotisme offre l’illusion de comprendre.

Le complotisme prospère sur les ruines du mouvement ouvrier, sur l’absence de réponse cohérente, constructive, susceptible de donner des perspectives aux classes populaires assommées par la violence de la crise.

En mal d’idées et de perspectives, de nombreux travailleurs se tournent donc aujourd’hui vers ceux qui crient le plus fort pour dénoncer, même de façon irrationnelle et réactionnaire, le fonctionnement d’une société injuste et insupportable. Brandir des complots pour tenter de rassembler les opprimés contre un bouc émissaire commun n’a rien d’une nouveauté. Faut-il rappeler que le nazisme a réuni des millions de personnes autour de l’idée d’un complot juif et maçonnique mondial, et que, pour gagner la sympathie des masses, cette idéologie a brandi le drapeau de la dénonciation des riches, voire du socialisme ?

Le milieu des gilets jaunes est particulièrement friand, et propagateur, de ces théories. Des dizaines de milliers de femmes et d’hommes qui se sont mobilisés, pendant des mois entiers, pour aboutir à une impasse, sont logiquement prompts à croire que leur défaite est due à un complot, à des forces plus puissantes qu’eux parce qu’occultes, cachées…, plutôt que de chercher les raisons politiques de cette impasse.

Beaucoup de complotistes, dans ce milieu comme ailleurs, sont persuadés que leur complotisme est une forme d’anti­capitalisme. Le socialiste allemand August Bebel disait à la fin du 19e siècle que « l’antisémitisme est le socialisme des imbéciles ». On pourrait le paraphraser en disant que le complotisme est d’une certaine manière l’anticapitalisme des désespérés. Mais, tout comme l’antisémitisme, il est réactionnaire et lourd de dangers.

Cheval de Troie de l’extrême droite

Le complotisme est utilisé comme un cheval de Troie par l’extrême droite pour pénétrer des milieux qui lui étaient fermés jusqu’à présent.

En Allemagne et aux États-Unis, l’implication de militants organisés d’extrême droite dans les réseaux complotistes est manifeste et assumée. C’est également le cas en France. Il n’y a pas besoin de gratter beaucoup le vernis anticapitaliste de nombreux porte-parole de la « complosphère » pour voir poindre l’antisémitisme ou le libertarisme, théorie venue des États-Unis qui prône la prédominance absolue de l’individu sur la collectivité.

Le complotisme, par bien des aspects, répond à la définition que Trotsky donnait du national-socialisme allemand en 1933, en le comparant aux « magasins universels » des campagnes pauvres : « Que n’y trouve-t-on pas, à des prix et d’une qualité encore plus bas ! Tous les déchets de la pensée politique internationale sont venus remplir le trésor intellectuel [de ce] nouveau messianisme. »[3] On peut en dire autant du complotisme : méli-mélo d’anticapitalisme mal digéré qui se confond souvent avec un antisémitisme assumé ; d’écologie, de décroissance ; de rejet de la science, du progrès et de la médecine ; d’ésotérisme et parfois de religion. Cet indigeste cocktail ne pourra pas donner aux travailleurs des perspectives sérieuses pour changer la société, mais il donne à beaucoup l’illusion de la radicalité.

Une autre évolution récente est que ce courant complotiste, qui s’est longtemps cantonné à la critique stérile sur Internet, semble aujourd’hui chercher à passer à l’action. Ces dernières années, on pouvait considérer que le complotisme était une théorie qui ne pouvait conduire qu’à la résignation, dans la mesure où elle dénonçait des groupes à la fois occultes et tout-puissants, deux raisons les rendant impossibles à combattre. Il n’en va plus de même à présent : les groupes d’extrême droite qui utilisent le complotisme en Allemagne ont, avant l’invasion du Capitole à Washington, tenté d’envahir le Parlement allemand, à Berlin, en août dernier. On assiste en Europe, ces derniers mois, à des destructions d’antennes de téléphonie mobile, dont certaines en lien avec la rumeur selon laquelle la 5G serait utilisée pour contrôler les esprits. Et nombre de médecins témoignent dans la presse avoir reçu des menaces de mort pour avoir critiqué la chloroquine ou prôné la vaccination.

Il n’est pas impossible que, dans cette période de délitement, des actions de ce type puissent attirer en particulier des jeunes – et peut-être verra-t-on, dans les semaines à venir, des groupes influencés par les thèses complotistes se livrer à des attaques contre les centres de vaccination.

Aux États-Unis, de tels groupes, dont la propagande est faite d’un mélange de fascisme et de complotisme (ils dénoncent notamment un complot ourdi par les Noirs pour exterminer les Blancs), sont prêts à passer à l’action. Et ils ont commencé à le faire : lors de l’invasion du Capitole défilaient les militants en treillis du Oath Keepers (Gardiens du serment), milice paramilitaire en grande partie composée d’anciens combattants, dont le fer de lance est la lutte contre le « complot socialiste du Nouvel ordre mondial » ; ou les Proud boys, dont l’un des dirigeants paradait récemment à la télévision un fusil-mitrailleur à la main, affublé d’un t-shirt portant l’inscription : « L’arbre de la liberté doit parfois être arrosé avec le sang des communistes. »

Combattre le complotisme en construisant un parti révolutionnaire

Ici, nous ne sommes pas encore confrontés à de tels groupes armés. Mais tous les militants qui défendent les idées communistes ont été, depuis le début de la crise sanitaire, confrontés à des personnes influencées par les idées complotistes.

Il est bien difficile voire impossible de répondre à ces arguments, qui sont en général du domaine de l’irrationnel. Comme les religieux, les complotistes convaincus ont réponse à tout et, de plus, sont convaincus que ceux qui ne croient pas à leurs théories sont eux-mêmes victimes du complot qui leur a lavé le cerveau.

Croire que les capitalistes ont créé le Covid-19, alors que l’épidémie a pour conséquence de mettre à bas des branches entières de l’économie, dont des secteurs aussi majeurs que l’industrie aéronautique, le transport aérien et le tourisme, est absurde. De même qu’il est absurde de prêter aux capitalistes une sorte de pouvoir absolu de tout contrôler, alors que la caractéristique principale de ce système économique est son absence de planification et son incapacité à se contrôler lui-même.

Mais multiplier les arguments rationnels ne permet pas de convaincre les tenants du complotisme, sauf parfois à titre individuel. Les nombreux journalistes et chercheurs qui font de la pédagogie pour contrer les théories du complot sont certainement animés de bonnes intentions, mais mènent un combat vain : on ne combat pas un phénomène social, un courant politique qui déferle, avec des arguments dans les journaux ou sur Internet. Et les innombrables articles procédant à un démontage minutieux des arguments du film Hold up n’ont pas eu, loin de là, la même influence que le film.

Nous ne sommes pas des idéalistes ni des adeptes de la philosophie des Lumières, ces philosophes qui pensaient au 18e siècle que la raison allait illuminer le monde. Le succès que rencontrent des courants d’idées a une base matérielle, sociale, économique. Les idées qui font hélas florès, racisme, protectionnisme, intégrisme religieux, rejet des « assistés », complotisme, sont le signe du recul de la conscience ouvrière, fruit de l’aggravation de la crise et de l’absence d’un parti véritablement communiste influent. Face à la montée de ces différents courants, il faut militer pour renforcer la conscience de classe, défendre inlassablement nos idées, convaincre des travailleurs, des jeunes, de la nécessité du renversement de la bourgeoisie. Et construire un parti communiste révolutionnaire qui serait à même d’attirer et de donner des perspectives à ceux des opprimés que la société révolte. Les idées complotistes sont aussi incompatibles avec le communisme que le sont la religion ou le racisme.

Mais si des bouleversements sociaux ont lieu à l’avenir, ils entraîneront aussi tous ceux qui, aujourd’hui, se laissent convaincre par les sornettes complotistes. Comme tous les autres préjugés, celles-ci ne disparaîtront réellement que quand l’humanité sera passée à un autre stade de son histoire. Ce n’est que lorsque les masses ne se sentiront plus le jouet de forces qui les dépassent, parce qu’elles seront elles-mêmes au pouvoir, que ces préjugés pourront réellement disparaître.

Combien d’ouvriers et de paysans russes, en 1917 et dans les années qui ont suivi, étaient pétris de préjugés antisémites ? Combien de travailleurs participent à de grandes grèves malgré leurs préjugés, racistes, religieux ou complotistes ? C’est à travers des combats communs, surtout lorsqu’ils sont victorieux, que les préjugés tombent, et que les militants qui les combattent peuvent gagner de l’influence.

Il faut certes, dès aujourd’hui, militer contre ces théories : tout militant communiste essaye de dissiper le brouillard dans les têtes, d’enseigner aux travailleurs, comme disait le syndicaliste révolutionnaire Fernand Pelloutier, « la science de notre malheur ». Cela veut dire chercher à convaincre que les solutions sont, non dans les fantasmes complotistes, mais dans le marxisme, c’est-à-dire la compréhension profonde des rouages du système et la perspective d’une émancipation collective par la révolution sociale.

Et peut-être est-il possible de prendre aujourd’hui appui sur la méfiance, sur la haine profonde que suscite aujourd’hui l’État chez de nombreux travailleurs, pour les convaincre de nos idées et les aider à y voir clair entre balivernes complotistes et idées révolutionnaires.

La montée de ces idées, l’influence qu’elles gagnent dans les milieux populaires, tout comme les événements qui se sont déroulés aux États-Unis ces dernières semaines, sont un avertissement. Dans cette situation, il est stérile de se désespérer : il est plus que jamais indispensable de militer pour reconstruire un parti communiste révolutionnaire.

25 janvier 2021

 

[1]     Lutte de classe, no 187, novembre 2017.

 

[2]     François-Xavier Verschave, La Françafrique – Le plus long scandale de la République, Stock, 1998.

 

[3]     Trotsky, Qu’est-ce que le national-socialisme ? (1933).