L’aggravation de la crise de l’économie capitaliste

La crise de l’économie capitaliste a connu cette année une aggravation brutale. La pandémie du coronavirus en a été un facteur d’amplification, mais pas la cause fondamentale. La concordance et l’interaction entre la crise économique et la crise sanitaire ont en revanche servi à nombre d’économistes de la bourgeoisie à brouiller la réalité entre ce qui est dû à l’interruption forcée de l’activité économique et ce qui est dû au fonctionnement du capitalisme en crise.

Les spécificités mêmes de cette aggravation de la situation économique s’intègrent pourtant dans l’évolution générale de l’économie capitaliste mondiale à l’époque de sa « crise séculaire », dont les premières manifestations ont été la crise, puis l’effondrement du système monétaire international de Bretton Woods en 1971, la chute brutale de la production des premières années 1970 et le premier choc pétrolier en 1973.

Cette période d’un demi-siècle a été jalonnée d’une succession de secousses, le plus souvent financières, suivies de reprises. Au-delà de ces fluctuations, l’économie capitaliste est marquée par la stagnation, voire le recul des investissements productifs, entraînant partout la persistance du chômage de masse. Ni les phases d’expansion ni les phases de récession n’ont cependant stoppé le mouvement de concentration des grandes fortunes entre un nombre de mains de plus en plus restreint.

L’accumulation du capital à l’échelle internationale qui se fait, à l’époque de l’impérialisme, sous la forme de capital financier délaisse de plus en plus la forme de capital industriel – usines, extraction minière, réseaux de transport –, pour privilégier les opérations financières. La grande bourgeoisie qui possède les grandes entreprises multinationales dispose en permanence d’énormes excédents financiers. Faute d’avoir intérêt à investir dans la production d’une manière qu’elle estime profitable, elle y substitue les placements financiers. Il en résulte une financiarisation croissante de l’économie mondiale, avec une multitude de conséquences aussi bien pour le fonctionnement de cette dernière que pour la gestion de chaque entreprise.

C’est cependant la production de la plus-value, sa réalisation par la vente sur le marché et sa capitalisation, qui assure la reproduction du capital et son accumulation. C’est ce processus qui, en même temps qu’il recommence les cycles de production, transforme l’argent en capital, en puissance sociale, en reproduisant sans cesse les rapports capitalistes.

La prédominance des intérêts financiers sur les intérêts productifs ne change pas la plus-value globale. Elle assure seulement aux opérations financières un avantage dans la répartition de cette plus-value globale. La financiarisation croissante mine en réalité l’économie capitaliste et aggrave ses contradictions, tout en en dissimulant certaines.

Étatisme d’hier et d’aujourd’hui

À chaque secousse financière qui menaçait de déboucher sur ce que leurs économistes appellent une « crise systémique », les États impérialistes ont administré comme remède une injection massive d’argent et de crédits dans l’économie d’une part, et d’autre part se sont efforcés de faciliter les placements et déplacements des capitaux financiers. Il en résulte, de crise en crise, une croissance extrêmement rapide de liquidités, de crédits et de dettes à l’échelle internationale. Le volume extravagant du capital-argent accumulé et la facilité avec laquelle des sommes énormes peuvent se déplacer à la recherche de placements avantageux donnent à la vie économique un caractère instable, fiévreux, frisant l’embolie en permanence. Les milliards déversés dans les circuits financiers au cours des dernières semaines n’ont fait que gonfler le volume des capitaux-argent errants. Les détenteurs de capitaux n’ont pas plus de raisons qu’auparavant de les orienter vers les investissements productifs. Les appels des gouvernements pour les inciter à utiliser les sommes distribuées afin de relancer les investissements ne peuvent rien contre cette loi de base du capitalisme : on ne produit qu’en fonction de ce qu’on espère vendre avec profit. L’expression populaire « On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif » a beau être archi-usée pour décrire la réticence des capitalistes à investir dans les productions ou les services utiles à la société, elle n’en est pas moins vraie.

Les astuces de l’économie financiarisée pour substituer à ces investissements absents les opérations sur des myriades de titres n’atténuent en rien la contradiction entre la dynamique de la production capitaliste et les limites du marché, c’est-à-dire de la consommation monnayable. Le marché s’étend beaucoup trop lentement eu égard aux besoins de la production capitaliste. Les sommes déversées par les États n’élargissent pas les marchés. L’accroissement du chômage contribue, au contraire, à les restreindre.

« Plan de relance », voilà le joli intitulé que les gouvernements de tous les pays ont donné aux milliards déversés dans l’économie.

Cent milliards débloqués par le gouvernement français. Cent-trente milliards par l’Allemagne. « Historique », affirmait Le Monde le 8 septembre 2020, en ajoutant : « En quelques semaines, avec une vitesse et une détermination qu’on ne lui connaissait guère, l’Allemagne s’est affranchie de tabous qui formaient le cœur de sa politique économique depuis des années. » « Berlin a adopté dès le 3 juin, un mois tout juste après le début des premières mesures de déconfinement, un monumental plan de relance de 130 milliards d’euros. » « Le budget voté au mois de juin prévoit l’émission de nouvelles dettes, portant l’endettement total de l’année 2020 à 218,5 milliards d’euros, du jamais vu. »

Plus significative encore d’un véritable tournant est l’attitude de l’Allemagne vis-à-vis de la décision des chefs des États de l’Union européenne d’une sorte de plan de relance de 750 milliards d’euros. Plus surprenant que le montant faramineux de ce plan, composé d’un cocktail de subventions et de crédits, est le fait que, pour la première fois, l’Allemagne, principale puissance impérialiste de l’Union européenne, n’a pas mis son veto devant une forme de mutualisation de l’emprunt et du remboursement pour financer cette somme. Les représentants de la bourgeoisie allemande ont accepté de financer, au moins partiellement, l’endettement des pays impérialistes d’Europe plus endettés que l’Allemagne, mais aussi des pays de l’Est de l’Union européenne, plus pauvres. Il est vrai que si les dirigeants de Pologne et de Hongrie ont pu présenter comme une victoire d’obtenir la garantie de l’Union européenne pour leurs emprunts sur le marché des capitaux, leurs principales entreprises, qui seront les grandes bénéficiaires des subventions et des prêts issus de la manne européenne, appartiennent à des capitaux allemands ou français (Audi, Mercedes, Peugeot, Renault, Volkswagen…) et, accessoirement, japonais.

Les États-Unis de Trump, pourfendeur de l’étatisme et griot du laisser-faire du capitalisme américain, se sont comportés comme les autres États. Ils ont annoncé un « plan de relance économique historique », d’un montant de 2 000 milliards de dollars, soit trois fois plus que le plan Paulson après la crise des subprimes. Pour ne pas être en reste, les démocrates viennent de promettre 2 200 milliards de dollars, au cas où leur candidat viendrait à accéder à la présidence.

C’est l’affirmation crue de l’étatisme au secours du capital privé, « quoi qu’il en coûte » pour reprendre l’expression de Macron. Cela vient après des années de discours sur les vertus des marchés, la nécessité de l’équilibre budgétaire, le caractère mortifère de la dette publique et autres balivernes qui ont servi de justification aux politiques d’austérité, que tous les gouvernements ont imposées à leurs peuples. C’est au nom de ces politiques que les banquiers des puissances impérialistes ont étranglé la Grèce et ses classes populaires.

Virage brusque dans le langage des dirigeants. Désormais, les banques centrales de tous les pays impérialistes, comme la Banque centrale européenne, tiennent guichets grand ouverts devant le système bancaire et les grandes entreprises. Le taux d’intérêt tourne autour de zéro, voire descend en dessous. Les déficits budgétaires s’envolent sans que les avocats les plus bruyants de l’orthodoxie budgétaire y trouvent à redire.

Ce qui marque les interventions présentes des États impérialistes, c’est leur caractère purement financier. L’État ne cherche pas à pallier directement la défaillance de l’investissement privé par des investissements publics. Rien de comparable, en France, aux investissements pris en charge par l’État au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale pour permettre à l’économie capitaliste de redémarrer après les destructions de la guerre. Rien de comparable, aux États-Unis, aux grands travaux du New Deal de Roosevelt, pourtant modestes par leur ampleur en matière de construction de logements ou d’électrification des campagnes. Pas de grands travaux non plus en Allemagne où les infrastructures routières vieillissent – une bonne partie du réseau autoroutier date du temps de Hitler ! – et certains ponts doivent être fermés de peur qu’ils ne s’écroulent.

Rien que l’impréparation du système hospitalier en France face au coronavirus, persistant malgré l’alerte qu’a constituée la première vague, faute de lits, d’équipements et, surtout, de personnel compétent en nombre suffisant, illustre à quel point, à lui seul, ce secteur serait un vaste champ pour des investissements étatiques utiles.

Le débat vaguement esquissé en France parmi le personnel politique de la bourgeoisie, autour de la question de savoir s’il faut conditionner ou pas les aides et les crédits aux entreprises capitalistes, est significatif. Quelle que soit la somme accordée à une entreprise sous forme d’aide ou de crédit, elle l’est à fonds perdus. L’entreprise, c’est-à-dire ses propriétaires ou gros actionnaires, touche l’argent, se fait payer une partie importante de ses dépenses en salaires, se fait accorder des facilités pour rembourser ses dettes, sans la moindre obligation de consacrer de l’argent à l’investissement productif, sans même la moindre obligation de ne pas licencier ou de ne pas fermer ses usines. Elle fait ce qu’elle veut avec l’argent touché. Non seulement l’État vient au secours des capitaux privés, mais il accepte par avance – c’est-à-dire, il encourage – que les capitalistes puissent orienter l’argent-cadeau vers les opérations financières.

Alors la relance, c’est surtout celle de la spéculation !

Alors que les sommes promises n’avaient même pas été réparties, la spéculation n’a pas attendu pour s’intensifier. Les marchés financiers n’ont même pas vraiment besoin de ces sommes. Les taux d’intérêt nuls, voire négatifs, suffisent en eux-mêmes.

« Wall Street renoue avec les 'années folles' précédant le krach de 1929 », titrait Les Échos du 2 septembre 2020. Et d’écrire avec un certain humour : « Les effets secondaires du Covid sont décidément bien curieux. Chez certains, la perte du goût ou de l’odorat s’est accompagnée d’un besoin irrationnel de thésauriser…, pour d’autres, c’est une furieuse envie de boursicoter. Aux États-Unis et en Europe, en France même, les particuliers confinés devant leur écran ont découvert ou redécouvert les joies du trading en solitaire. Au point qu’à Wall Street, ils représentent désormais 20 % des volumes traités chaque jour, contre moins de 2 % après la crise de 2009. »

Quelques nuances sont à apporter à ce constat : ce sont les grandes entreprises, la grande bourgeoisie, qui sont, et de loin, les principales actrices des marchés financiers. Et même les boursicoteurs qui ne jouent pas dans la cour des grands, parmi ceux qui ont cette « furieuse envie de boursicoter », sont généralement issus de la petite bourgeoisie plus ou moins argentée, et bien peu sont des salariés même parmi les mieux payés. Lorsque la spéculation porte sur des actions en Bourse, elle a par nature un rapport avec la production, ou plus exactement avec les entreprises qui produisent. Mais ce sont des anticipations spéculatives qui font que la capitalisation boursière de l’entreprise automobile Tesla, d’Elon Musk, dépasse celle de Toyota. Tesla n’a pourtant produit et vendu que 400 000 véhicules, alors que Toyota en a vendu 13 millions. Mais le fait que Tesla fabrique des voitures électriques sonne comme une promesse de développement pour l’avenir. Du coup, ses actions s’arrachent et les cours ont augmenté en quelques mois de 950 % ! Même attirance, et pour les mêmes raisons, pour les grandes firmes de l’informatique. Le cours en Bourse des actions d’Apple a doublé en moins de six mois. Sa capitalisation boursière représente 2 000 milliards de dollars, c’est-à-dire à peu près le PIB de l’Italie, un pays de plus de 60 millions d’habitants !

C’est la spéculation boursière sur des actions de la high tech qui rapporte le plus gros et dans les délais les plus courts. À côté des grands groupes financiers, elles attirent les gogos des classes dites moyennes.

Mais ce sont aussi les paris les plus risqués : en témoigne la fluctuation brutale des hauts et des bas des cours boursiers. Si des millions fictifs peuvent se gagner en un jour, ils peuvent se perdre aussi du jour au lendemain.

Dans le jeu du grand casino financier, sont gagnants ceux qui sont suffisamment riches et puissants pour tirer profit des hauts et des bas. En pariant sur tous les chevaux, le parieur a plus de chances de gagner que s’il mise sur un seul.

Mais les grands opérateurs du marché financier, qui jouent leur argent ainsi que celui de la grande bourgeoisie – il y a de puissantes officines financières spécialisées dans ce type d’opérations, genre BlackRock –, ont en même temps besoin de placer leur argent sur des valeurs plus stables à long terme.

La dette publique est depuis le début du capitalisme, voire depuis le temps des rois, un des plus grands pourvoyeurs en la matière. Dans ce monde d’instabilité qu’est le marché financier, ce sont les titres de dettes émis par les États qui apparaissent les plus sûrs, et c’est là que le futur emprunt européen, du fait de sa mutualisation, écrête dans une certaine mesure la différence entre les emprunts émis par l’Allemagne et ceux émis par l’Italie, l’Espagne et, pire encore, la Grèce. Les sommes déversées dans l’économie, et la nécessité pour les États de les rembourser après la crise du coronavirus, fournissent des volumes considérables de matière première à l’« industrie financière ».

Bien avant qu’arrivent la pandémie et le ralentissement de la production et des échanges qu’elle a entraîné, les esprits les moins obtus de la bourgeoisie ont sonné l’alarme devant les menaces que représentent pour le capitalisme l’excès de liquidités et les déplacements chaotiques de capitaux, causes et conséquences de la financiarisation de l’économie capitaliste. « Nous entrons dans l’ère de la crise financière permanente, jusqu’à ce qu’un coup de tabac, plus dévastateur que les autres, déclenche une nouvelle crise mondiale et mette la planète à feu et à sang. » Ces lignes de l’économiste Patrick Artus dans son livre La folie des banques centrales, sous-titré "Pourquoi la prochaine crise sera pire", datent de 2016. Mais pas plus lui que quiconque ne maîtrise l’évolution de l’économie capitaliste.

La menace d’effondrement du système bancaire en 2008 a été un sérieux avertissement. Les dirigeants politiques des pays impérialistes et les vedettes du monde financier se sont relayés à l’époque pour promettre qui une réglementation, qui une réorganisation, qui la mise en place d’institutions de contrôle. Résultat : dix ans après, le montant de la dette mondiale (États, entreprises non financières, ménages) a pratiquement doublé (cahier économique du Monde du 14 septembre 2018).

« Au niveau mondial, la dette publique et privée, qui représentait 61 % du PIB en 2001, 116 % en 2007… pèse 225 % en 2018, selon les chiffres du FMI », écrivait Les Échos des 14 au 15 septembre 2018. Le même article commentait sobrement : « Les banques centrales ont du mal à revenir à une politique monétaire plus normale. » L’État et ses interventions ont joué un rôle majeur dans le développement capitaliste tout au long de son histoire. L’étatisme a accompagné, voire précédé le développement du capitalisme industriel. Il n’y a pas lieu de revenir ici sur son importance décisive aux débuts du capitalisme moderne, aussi bien en Angleterre, berceau du capitalisme industriel, qu’en France. Rappelons cependant le rôle joué en Angleterre par le développement étatique des transports – creusement de canaux, construction de routes, de chemins de fer –, sans même parler de la construction navale qui donna à la Grande-Bretagne la primauté sur les mers. En France, où la révolution industrielle a suivi avec retard la Grande-Bretagne, on ne peut pas négliger l’étatisme à la Colbert, déjà sous la monarchie absolue, qui a déblayé le terrain pour les capitaux privés, aussi bien pour l’émergence d’une industrie du textile que pour la sidérurgie. Les hauts fourneaux du Creusot, bien que construits avec des capitaux privés (où l’on retrouve déjà un de Wendel), avaient bénéficié de l’aide financière du gouvernement de Louis XVI. Ces hauts fourneaux firent ensuite la fortune de la famille Schneider.

La construction des chemins de fer a joué un rôle majeur dans l’unification politique d’une Allemagne morcelée, mais aussi comme rampe de lancement du capitalisme allemand dans l’industrie lourde.

Le rôle de l’État a été prédominant également dans l’industrialisation du Japon de l’ère Meiji. L’étatisme en faveur de la bourgeoisie montante était un étatisme progressiste du point de vue de l’évolution de la société. Il participait au développement du capitalisme en train de se substituer à ce qui survivait de l’économie féodale. Il a perdu ce caractère progressiste avec l’émergence de l’impérialisme, âge sénile du capitalisme, celui de la concurrence mondiale du capital et tout ce qui en dérivait : mise de l’État au service des groupes monopolistes et de leurs intérêts, militarisme, conquête des colonies, dépenses d’armement et emprunts internationaux comme moyens de favoriser la pénétration du capital dans les pays peu ou pas développés. Aujourd’hui, l’étatisme est réactionnaire dans tous les aspects de son intervention.

Constatant que « l’impérialisme est une immense accumulation de capital-argent dans un petit nombre de pays », Lénine soulignait, il y a plus d’un siècle, le « parasitisme et la putréfaction du capitalisme » arrivé à son stade impérialiste. Cette accumulation de capital-argent dans les pays devenus impérialistes ne trouvait déjà plus d’emploi profitable dans ces pays. D’où la tendance à l’exportation de capitaux se substituant à l’exportation de marchandises, une des caractéristiques essentielles de l’économie de l’ère impérialiste.

Ces exportations de capitaux ont fait émerger les relations impérialistes entre nations, c’est-à-dire la subordination des nations maintenues dans l’arriération par rapport aux puissances impérialistes. Une partie des capitaux exportés finissait cependant par se transformer en capital productif.

Analysant l’économie capitaliste dans son ouvrage L’accumulation du capital, Rosa Luxemburg insistait sur le rôle du militarisme, de la construction du chemin de fer et de l’emprunt international, comme champ d’action du capital.

Parlant de l’emprunt international, elle affirmait : « Il sert à transformer le capital-argent en capital productif au moyen d’entreprises nationales comme la construction des voies ferrées et la fourniture d’armement ; il sert à transférer le capital accumulé des anciens pays capitalistes dans les nouveaux pays capitalistes. » Mis à part le financement des fournitures d’armement aux dictateurs des pays pauvres, ce rôle des prêts internationaux s’est réduit, voire a disparu.

Les emprunts internationaux des pays pauvres – c’est-à-dire les prêts des institutions financières des pays impérialistes – servent aujourd’hui surtout à leur passer le nœud coulant de la dette financière, pour les étrangler sans même que cela entraîne des retombées sur la production ou les transports de ces pays.

La financiarisation croissante de l’économie porte le parasitisme de l’impérialisme à un degré plus élevé encore, tout en conservant les rapports de subordination. Les emprunts internationaux ne laissent même plus de traces dans l’économie productive, ou à peine.

Les emprunts du pays encore sous-développé qu’était la Russie tsariste se sont encore traduits par la construction de lignes de chemin de fer, et les exportations de capitaux français, anglais ou allemands par la création et le développement de grandes usines, comme Poutilov, devenue un des bastions du prolétariat russe, avec le rôle que l’on sait pour la prise de pouvoir en 1917. À l’époque déjà, une des fonctions essentielles des emprunts internationaux était le financement des dépenses d’armement de la classe privilégiée contre son propre peuple. À notre époque, cette fonction est devenue quasi exclusive.

Alors, les plans de relance relanceront quoi, au juste ? Ils relanceront les opérations financières et la spéculation à coup sûr ! Comment et quand cela débouchera-t-il sur une catastrophe financière ? L’avenir le dira.

Le rebondissement actuel de la crise a déjà profondément affecté certaines activités économiques. Il en a favorisé d’autres.

Les périodes de crise sont des périodes de guerre à mort fondamentalement entre la grande bourgeoisie et le prolétariat, mais aussi entre capitalistes. Même lorsque l’activité productive repartira, elle sera marquée par des déplacements de capitaux importants, par un bouleversement des rapports de force entre grands groupes capitalistes. C’est précisément à travers la concurrence aiguë, la disparition d’entreprises et les concentrations que se fait la régulation économique dans le système capitaliste.

Notre programme résulte de la situation objective

Notre problème n’est pas de deviner qui sortira vainqueur de la rivalité entre capitalistes, aiguisée par la crise, mais de militer pour un programme de combat pour préserver la classe ouvrière.

Depuis le début de l’année, la plongée des classes laborieuses dans la pauvreté est déjà visible. Elle continuera jusqu’à ce que la dépression atteigne son point le plus bas. Quand et comment ? Nous n’en savons évidemment rien.

Nous devons continuer à avancer le programme de défense des intérêts des travailleurs, inspiré du Programme de transition. Nous devons persévérer et populariser ce programme sans nous décourager, sans escompter dans l’immédiat une réaction explosive de la classe ouvrière. Il est tout à fait dans l’ordre des choses que la première réaction de notre classe face aux coups qui redoublent soit de l’inquiétude, de l’attentisme, avec tout ce que cet état d’esprit peut favoriser comme faux espoirs dans telle ou telle façon de surmonter la crise de l’économie sans toucher au règne du grand capital ou bien comme illusions dans un sauveur suprême.

Même lors de la précédente grande crise du capitalisme, après le krach du Jeudi noir de 1929, les premières réactions massives de la classe ouvrière sont survenues des années après. Et rappelons que la même intensification de la lutte de classe, qui allait aboutir aux grandes mobilisations de la classe ouvrière, de juin 1936 en France à l’insurrection ouvrière en Espagne, en passant par les puissantes grèves aux États-Unis, a aussi porté au pouvoir la pire forme de régime pour préserver la domination de la bourgeoisie, le nazisme.

L’attentisme de la classe ouvrière est encore renforcé par l’attitude de la bourgeoisie dans les pays impérialistes, principalement dans ceux qui ont une forte tradition étatiste.

En France en particulier, l’État a cherché et cherche encore à préserver les amortisseurs sociaux en y ajoutant, en cette période de crise, une prise en charge partielle du chômage d’une partie de la classe ouvrière.

Les mesures du gouvernement sur le chômage partiel ne sont certainement pas un signe de générosité de sa part. Les capitalistes et surtout leurs représentants politiques veulent préserver la possibilité d’une reprise. Ils préfèrent garder ceux de leurs salariés dont ils ne pourraient pas se passer en cas de redémarrage de l’activité productive, surtout si c’est l’État qui les prend en charge.

Tout indique que la crise continuera à s’aggraver dans la période à venir. Les entreprises qui sont déjà en voie de faillite virtuelle fermeront. Entre fournisseurs et sous-traitants se produiront des réactions en chaîne. Même soutenues à bout de bras par l’État, faute d’élargissement du marché, les entreprises fermeront ou multiplieront les licenciements.

Après les travailleurs précaires, déjà jetés à la rue, ce sera le tour des travailleurs qualifiés. Ils seront rejoints par bien d’autres, issus de cette fraction de la petite bourgeoisie en voie d’être ruinée, et qui seront poussés vers la prolétarisation.

Nos moyens de propagande et d’agitation sont certes limités. Mais nous devons défendre notre programme et avancer une politique correspondant à la situation du moment. Dans une période de crise, les choses changent très rapidement. Comme peuvent se modifier les rapports entre les différentes composantes de la petite bourgeoisie et de la classe ouvrière. L’accentuation de la lutte de classe nous amènera à mettre en avant bien d’autres points du Programme de transition que ceux relatifs à la préservation des emplois et des salaires.

Dans une période où le mouvement ouvrier est absent de la scène politique, en tout cas avec une perspective de classe, les affrontements politiques se limitent à des options qui visent, toutes, à préserver le capitalisme et la domination de la bourgeoisie. Aussi différentes que puissent apparaître ces options, aussi violente que puisse devenir demain leur expression, elles contribuent, toutes, à empoisonner la classe ouvrière, à la diviser en fonction de choix favorables à la bourgeoisie, à la détourner de la conscience de classe.

Défendre une politique de classe est bien plus large qu’avancer un programme de combat pour les affrontements futurs. Cela consiste à démontrer le caractère fallacieux de toutes les politiques inspirées par la préservation de l’ordre capitaliste.

En ce moment, il est nécessaire de prendre le contrepied de toutes les formes de repliement national, de protectionnisme ou de souverainisme, propagées aussi bien par les réformistes que par l’extrême droite, Pas seulement en constatant leur côté absurde dans une économie mondialisée de longue date, mais en combattant leur caractère réactionnaire.

Le souverainisme est, au mieux, de la démagogie creuse car, dans une économie mondialisée, la bourgeoisie impérialiste ne peut le concrétiser que dans des domaines limités et partiels. Et même dans ces limites, au prix d’un énorme gaspillage de travail humain.

Trotsky écrivait, en 1933, dans un texte consacré à l’étatisme capitaliste défendu aussi bien par les réformistes que par les fascistes : « […] Il faut considérer l’« économie planifiée » actuelle comme un stade absolument réactionnaire : le capitalisme d’État aspire à arracher l’économie à la division internationale du travail, à adapter les forces productives au lit de Procuste de l’État national, à réduire artificiellement l’économie dans certaines branches et à créer artificiellement d’autres branches à l’aide d’immenses faux frais. La politique économique de l’État actuel, en commençant par des douanes du type de celles de l’ancienne Chine et en finissant aux épisodes d’interdiction de machines dans l’« économie planifiée » de Hitler, parvient à une régularisation instable au prix de l’abaissement de l’économie nationale, de l’introduction du chaos dans les relations mondiales… »

Cette affirmation de Trotsky découlait de sa vision marxiste du monde.

L’agonie du monde capitaliste se révèle bien plus longue que ce que Marx comme plusieurs générations de révolutionnaires marxistes pouvaient envisager.

Les formes d’organisation sociale ne sont pas calquées sur l’organisme de l’être humain. Tous les aspects du capitalisme lui-même, la mondialisation de l’économie comme des idées, l’absurdité croissante de la propriété privée et des frontières nationales par rapport aux avancées de la technique comme de la culture, montrent à quel point la société est grosse d’une forme d’organisation collectiviste à l’échelle internationale. Mais le règne de la bourgeoisie ne disparaîtra que lorsque celle-ci sera renversée.

« Il ne s’agit pas de comprendre le monde, il s’agit de le transformer », disait en substance Marx, déjà en 1845. Suivre pas à pas l’agonie du capitalisme n’a de sens et d’utilité que pour préparer le renversement révolutionnaire de l’ordre social existant.

Aussi puissante que soit la bourgeoisie, aussi solidement installé que soit son pouvoir politique, les forces profondes qui travaillent l’économie et la société sont bien plus puissantes. Comme au temps de Marx et à un degré bien plus élevé encore, toutes les tendances de l’économie vont dans le sens d’une socialisation croissante de l’économie elle-même.

À moins de catastrophe d’une ampleur telle qu’elle mette en cause l’existence même du genre humain, la bourgeoisie ne peut pas faire revenir en arrière l’histoire, elle ne peut que la freiner et retarder les échéances.

Un siècle et demi après les analyses de Marx, toutes les tendances qu’il avait décelées dans la société et sur lesquelles il a fondé ses convictions socialistes se manifestent aujourd’hui, et bien plus fortement qu’en son temps. C’est précisément la profondeur de ses analyses qui fait de son socialisme un socialisme scientifique en opposition au socialisme utopique de ses prédécesseurs. Scientifique au sens que son socialisme découlait, non pas d’un rêve utopique, mais de l’analyse de la société capitaliste et de sa dynamique interne.

Ce qui, sous la plume de Marx, était souvent une anticipation sur l’évolution future est devenu un fait. L’économie est socialisée à un degré bien plus élevé qu’en son temps. Le capitalisme ne s’est pas seulement développé dans une douzaine de pays d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord comme au temps de Marx. Il a conquis le monde entier.

La socialisation de la production est à l’échelle du monde

De l’extraction des matières premières au produit final mis sur le marché en passant par le transport, le moindre produit contient le travail de centaines, de milliers de travailleurs à l’échelle de la planète. De fait, la production met en contact, en les rendant interdépendants, des travailleurs des quatre coins du monde, même si la plupart d’entre eux n’en ont pas conscience, voire ne connaissent même pas le pays à l’intérieur duquel s’est réalisée l’étape précédente de la production.

C’est dire que la mondialisation et l’interdépendance des êtres humains a atteint un degré sans comparaison avec l’époque de Marx. Les dictateurs les plus puissants au service du grand capital n’y peuvent rien.

Le prétendu « souverainisme » que brandissent en tant qu’objectif les démagogues d’aujourd’hui, qui ne sont pas tous d’extrême droite, le régime nazi l’a poussé aussi loin que possible en Allemagne. La politique de conquête incarnée par Hitler pour repousser les frontières, conduisant à la Deuxième Guerre mondiale, était déjà la démonstration par l’absurde de l’inanité de la démarche. Et le nazisme défait, l’Allemagne capitaliste s’est reconstruite en réintégrant la division internationale du travail et en devenant la principale puissance exportatrice d’Europe.

La mondialisation n’est pas seulement économique, mais aussi culturelle, humaine ne serait-ce que grâce à toutes les inventions de la technique moderne, de l’Internet à tous ses dérivés.

Toutes ces tendances qui font évoluer la société en profondeur ont été concrétisées par la bourgeoisie sous le capitalisme et enfermées dans le carcan du profit privé. La contradiction entre la dynamique de la société et son organisation capitaliste se retourne contre l’humanité. L’énergie atomique domptée peut aussi bien fournir de l’électricité qui manque à l’Afrique qu’aboutir à un Hiroshima. La communication instantanée est mise au service de la spéculation financière automatisée.

Mais tout cela donne à la collectivité humaine des moyens, techniques et sociaux, de maîtriser sa destinée dont Marx ne pouvait que rêver. Cela restait vrai un demi-siècle plus tard, au temps de Lénine. Lorsque ce dernier formulait, de façon lapidaire, que le socialisme était le pouvoir des soviets plus l’électricité, l’électrification de la Russie était encore un objectif qu’il incombait au pouvoir des soviets de réaliser.

Cent ans après, il en est encore de même dans bien des régions de la partie sous-développée de la planète. Mais entre-temps, l’homme a marché sur la Lune et a commencé à explorer l’espace.

Les conditions économiques et sociales sont là. Il appartient au prolétariat de jouer son rôle historique. Les tendances collectivistes de la dynamique du capitalisme ne peuvent se réaliser que par le renversement révolutionnaire du pouvoir de la bourgeoisie, l’expropriation de la dernière des classes dominantes de l’histoire de l’humanité et la prise en main de sa destinée par la collectivité humaine.

Alors, pour reprendre l’expression de Marx, on pourra dire : « Bien creusé, vieille taupe ! ».

15 octobre 2020