La situation internationale

La crise de l’économie capitaliste mondiale, qui exacerbe la guerre sociale menée par la bourgeoisie contre la classe ouvrière et est susceptible de bouleverser aussi les rapports entre les catégories victimes du même grand capital, domine également les relations internationales. Elle avive la rivalité entre les puissances impérialistes. Elle aggrave la pression de l’impérialisme sur les pays pauvres. Et elle ressuscite ou aggrave une multitude de tensions entre nations, ethnies, religions.

La pandémie, tout en illustrant à sa façon à quel point l’humanité est une, a souligné toutes les tares et les contradictions de l’organisation capitaliste de la société.

Partout, c’est la même incapacité à gérer la pandémie autrement qu’en rejetant sur la population la responsabilité de sa propagation, pour dissimuler les responsabilités passées et présentes de l’État dans l’insuffisance criminelle des moyens matériels et humains des systèmes de santé. Face à un virus qui ne respecte ni les frontières ni les distances, c’est le chacun pour soi des États nationaux et ce sont des barrières supplémentaires au lieu de coopérations.

La domination impérialiste sur le monde suscite en permanence, directement ou indirectement, la réaction des peuples opprimés. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il n’y a pratiquement pas eu de moment sans ce type de conflit. Ayant pour politique de diviser pour régner, les puissances impérialistes utilisent et, par là même, encouragent aussi en permanence des conflits nationaux, ethniques, religieux, quand elles ne les créent pas. Ces conflits, dont l’origine remonte souvent loin dans le temps, sont sans cesse ravivés par le jeu des rivalités entre les différentes puissances impérialistes.

La crise, l’appauvrissement des classes exploitées même dans les riches pays impérialistes, le renforcement des idées réactionnaires, xénophobes, aggravent ces tensions. La tension croissante dans les relations internationales au cours des dernières années illustre comment des conflits locaux peuvent déboucher sur des guerres généralisées.

La guerre civile en Syrie, déclenchée en 2011 par la répression d’Assad contre son peuple, a provoqué une réaction en chaîne dans tout le Moyen-Orient. Elle a entraîné, par le jeu des alliances, des puissances régionales comme l’Iran et la Turquie. Elle a débouché sur l’intervention de la Russie et l’implication de toutes les puissances impérialistes à un degré ou à un autre.

Le conflit, cette année, entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie voit l’implication croissante de la Turquie, qui intervient par ailleurs de plus en plus dans la rivalité entre les seigneurs de guerre pour le pouvoir sur la Libye et ses ressources en pétrole. La Grèce et la Turquie, pourtant membres de la même alliance militaire, l’OTAN, frôlent l’affrontement militaire pour le contrôle des eaux territoriales en Méditerranée orientale.

La guerre est une réalité sanglante dans plusieurs régions du voisinage même de l’Europe.

La crainte d’une guerre fait déjà partie de l’angoisse des masses populaires dans nombre de pays. Elle finira par atteindre les masses populaires des pays impérialistes eux-mêmes.

Pour celles de France, les escapades guerrières de leur impérialisme dans son ancien empire colonial, sous prétexte de « combat contre le terrorisme », apparaissent encore comme une menace lointaine qui les concerne peu, d’autant que c’est une armée de métier qui est engagée. Mais le sentiment d’une catastrophe future viendra inévitablement avec l’aggravation des tensions internationales.

Par un tout autre cheminement aujourd’hui que lors des années qui ont mené à la Deuxième Guerre mondiale, les objectifs, mis en avant par Trotsky, dans le Programme de transition (« La lutte contre l’impérialisme et contre la guerre »), redeviennent d’actualité.

Dans les pays impérialistes dont la France, les dirigeants politiques n’embouchent pas la trompette de « l’ennemi héréditaire », en tout cas pas pour le moment. Mais la lutte contre le terrorisme en tient lieu.

Les mesures antiterroristes prises dans le pays comme les interventions militaires extérieures sont liées et justifiées par la « défense de la patrie ». C’est une escroquerie. Pour reprendre l’expression du Programme de transition, « par cette abstraction, la bourgeoisie entend la défense de ses profits et de ses pillages ».

Les multiples guerres locales qui se déroulent en Asie ou en Afrique font évidemment la fortune des marchands d’armes. Les dépenses militaires sont en même temps un baromètre assez fidèle de l’aggravation de la situation internationale. « Les dépenses militaires ont atteint leur plus haut niveau depuis la fin de la guerre froide », affirme le rapport d’un institut international spécialisé.

Les affrontements locaux servent en même temps de terrains d’entraînement pour les armées des puissances, sinon directement, du moins par mercenaires interposés. La croissance du nombre de mercenaires et d’armées privées suit la même pente que celle des ventes d’armes.

Dans les alliances militaires qui peuvent conduire rapidement vers une guerre généralisée, il n’y a pas que celles, officielles, appuyées sur des traités diplomatiques. Il y a aussi celles que tissent entre eux les marchands de canons et d’avions des pays impérialistes et leurs clients.

Le Yémen, par exemple, qui ne fait pas partie de la sphère d’influence directe de l’impérialisme français, constitue cependant un excellent marché pour ses marchands d’armes.

Les alliances qui se font et se défont en Libye se constituent non seulement en fonction du rapport de force entre seigneurs de guerre, mais aussi en fonction des avantages commerciaux que peuvent représenter les relations avec l’un ou l’autre des camps en guerre. La guerre civile en Libye implique bien d’autres pays, de l’Égypte aux Émirats arabes unis, que ceux qui interviennent jusqu’à présent directement sur le terrain.

Le monde capitaliste est un baril de poudre. Les étincelles sont déjà nombreuses dont chacune pourrait déclencher des réactions en chaîne susceptibles de déboucher sur une guerre impliquant des grandes puissances. Cela pourrait alors devenir la première phase d’une nouvelle guerre mondiale.

Deux des principales puissances de la planète, les États-Unis et la Chine n’en sont qu’aux joutes verbales. Une guerre commerciale est cependant déjà engagée. Elle est freinée pour le moment par l’interdépendance des économies américaine et chinoise, en raison de la forte présence de grands trusts américains et plus généralement occidentaux en Chine. Alors que l’Occident impérialiste exporte vers la Chine des capitaux, la Chine exporte vers l’Occident des marchandises. La moitié de l’industrie chinoise travaillerait, à un titre ou à un autre, pour l’exportation. Cette interdépendance est asymétrique, les États-Unis sont une puissance impérialiste, alors que la Chine reste dans une large mesure un pays pauvre. Cette asymétrie n’existe pas seulement sur le plan économique, mais se reflète également sur le plan militaire et sur la quantité et la qualité des armements respectifs.

Les points de friction aux implications directement militaires existent déjà. Le soutien des États-Unis à Taïwan, cette île séparée de la Chine depuis la défaite, en 1949, de Tchang Kaï-chek qui y trouva refuge, est une affaire ancienne. Certes, en 1978, les États-Unis ont reconnu la République populaire de Chine. L’activité diplomatique américaine, accompagnée d’opérations navales et de ventes d’armes, témoigne cependant de la volonté des États-Unis de considérer Taïwan comme faisant partie de la ceinture des États, de la Malaisie au Japon en passant par les Philippines, alliés pour endiguer l’influence chinoise. Ce qui menace la Chine d’être privée de l’accès à l’océan Pacifique comme à l’océan Indien.

Les archipels minuscules de la mer de Chine méridionale, les Paracels et les Spratleys, sont parmi les points chauds de la planète, où se croisent et s’observent les navires de guerre de la Chine et ceux des États-Unis et de leurs alliés dans la région.

Il n’y a pas encore une dynamique du même type que celle qui a conduit à la Deuxième Guerre mondiale et qui opposait à l’époque principalement deux camps impérialistes pour la domination du monde. Mais les États-Unis préparent déjà leur peuple à l’idée d’un affrontement avec la Chine. Pour Trump, même le coronavirus est chinois, et la pandémie un acte de guerre ! Et ce n’est pas seulement une façon de se dédouaner de l’incapacité manifeste de son régime à combattre la propagation du virus.

Ici, en France, « la guerre contre le terrorisme », avec ses implications internationales, vise le même but d’embrigader la population. Les appels répétés à l’union nationale, largement partagés par tous les partis de la bourgeoisie d’un bout à l’autre du spectre politique, visent ce but. Tout cela au nom de la patrie et de sa défense, comme il est de tradition pour justifier toutes les guerres de l’impérialisme, même les plus infâmes.

Avec l’aggravation des relations internationales, les communistes révolutionnaires auront de plus en plus à dénoncer cette escroquerie. Ils doivent opposer au patriotisme à la sauce bourgeoise l’internationalisme des travailleurs, partie intégrante des perspectives communistes.

Si la propagande générale pour l’internationalisme est indispensable, elle ne suffit pas. Il est nécessaire de combattre au jour le jour la politique et le langage même des partis de la bourgeoisie qui, au-delà de leurs différences, sont unanimes lorsqu’il s’agit de défendre leur impérialisme. Ils ont tous pour objectif, avoué ou non, d’habituer les masses populaires aux guerres déjà en cours ou à celles à venir.

Il faut refuser l’union nationale, destinée à dissimuler l’opposition fondamentale des intérêts des exploités et ceux de leurs exploiteurs et qui vise à subordonner les premiers aux seconds. Il faut refuser toute politique opposant les prolétaires d’un pays à ceux d’un autre, même dans une variante souverainiste.

Liant les problèmes posés par les aspects économiques de la crise à ses implications militaires, le Programme de transition précise la revendication transitoire qui en découle, sous une forme lapidaire : « Pas de programme d’armement, mais un programme de travaux d’utilité publique. » Ce qui pourrait être actualisé ainsi : « De l’argent pour la construction d’hôpitaux et pour la formation et l’embauche de travailleurs dans la santé, et pas pour l’industrie d’armement. »

La politique internationale de la bourgeoisie est la continuation de sa politique nationale par d’autres moyens.

La puissance impérialiste qu’est la France ne peut pas mener des guerres justes. Les guerres qu’elle mène déjà ou celles auxquelles elle sera associée sont et seront des guerres impérialistes.

La seule façon de s’opposer aux menaces guerrières dont les relations internationales sont lourdes est de reprendre la seule guerre juste de notre époque : la guerre révolutionnaire du prolétariat pour renverser le pouvoir de la bourgeoisie. « L’ennemi principal est dans notre propre pays », l’affirmation, qui résume le contenu fondamental de l’attitude des révolutionnaires communistes, valable au temps de Karl Liebknecht, Lénine et Trotsky, le reste aujourd’hui.

États-Unis

Avec 225 000 morts, les États-Unis sont le pays qui compte le plus de victimes au monde. Une ville comme New York compte 24 000 morts, plus que la Lombardie et trois fois plus que l’Île-de-France, pourtant plus peuplées, plus en fait que n’importe quelle autre métropole dans le monde. Aujourd’hui, la pandémie frappe y compris les zones rurales, où les malades doivent parfois changer d’État pour être hospitalisés en urgence, faute de places.

Les raisons de ce désastre sanitaire sont multiples. Pendant des mois, pour ne pas écorner son bilan économique, Trump a nié la gravité de la menace sanitaire. Des gouverneurs républicains en ont fait autant, en refusant tout confinement, avant d’y être contraints. Le fait que plus de 30 millions d’Américains n’aient pas d’assurance santé, que les conditions de travail relèvent parfois, comme dans les abattoirs ou dans les fermes, de l’exploitation féroce, a sûrement aussi sa part. Les travailleurs, les ouvriers, les personnels de santé, les aides à domicile, les plus pauvres, les Noirs, les Hispaniques, sont deux à trois fois plus frappés que les cadres et les plus aisés et payent un lourd tribut à cette hécatombe. Avant même le Covid, l’espérance de vie avait baissé pendant trois années consécutives, un fait exceptionnel peut-être dû à la crise des opiacés. Alors que les États-Unis ont un PIB par habitant sept fois supérieur à celui de Cuba, l’espérance de vie n’y est pas plus élevée et la mortalité infantile y est supérieure. C’est le prix payé par la population pour les profits des assureurs privés et de l’industrie médicale et pharmaceutique.

La crise du Covid s’est traduite par un effondrement de l’économie. Alors que le gouvernement se vantait de la croissance et d’un taux de chômage particulièrement bas, le PIB a chuté de 5 % au premier trimestre et de 31 % au deuxième. Alors que le pays comptait 7 millions de chômeurs début mars, leur nombre est monté à 30 millions fin avril, tandis que des millions d’autres n’ont pu s’inscrire en raison de l’engorgement du système, ou encore parce que, ne remplissant pas les conditions pour être indemnisés, ils ne se sont pas inscrits. Des emplois ont été recréés depuis, à la faveur du redémarrage des entreprises, mais le taux de chômage reste à un très haut niveau : officiellement de 8 %, il a été estimé par le président de la Fed à 11 %, et serait en réalité plus proche de 27 %, un taux comparable à celui de la Grande Dépression. Ce qui était présenté comme un chômage temporaire lié au Covid s’installe comme un chômage permanent.

En revanche, les taux boursiers ont quasiment retrouvé leur santé d’avant la pandémie. Après une chute brutale en mars, le Dow Jones et le S & P des 500 premières capitalisations ont retrouvé leur niveau antérieur. Quant au Nasdaq, l’indice des valeurs de nouvelles technologies, il atteint un record historique. Si les compagnies aériennes, les croisiéristes ou les parcs de loisirs font grise mine, si des milliers de PME s’effondrent, la finance se réfugie dans les Gafam, PayPal, Netflix, Tesla et autres Teledoc (médecine à distance), ou encore dans les multinationales de la pharmacie, en attendant le jackpot du vaccin. Après le jeudi noir de Wall Street en 1929, il fallut attendre 25 ans pour que la Bourse retrouve son niveau ; en 2020, il a fallu moins de six mois.

La première raison de l’optimisme des spéculateurs est le soutien de l’État. Comme ailleurs, c’est en créant massivement de la dette que le gouvernement fédéral a fait face à l’effondrement économique. Non seulement les taux d’intérêt sont quasi nuls, mais la Réserve fédérale a massivement racheté des dettes d’entreprises qui auraient fait faillite autrement. La dette publique représente aujourd’hui 135 % de la richesse nationale produite chaque année ; cela dit, ce taux était déjà passé de 67 % en 2008 à 103 % en 2017 ; autrement dit, l’économie américaine vit de plus en plus à crédit, et ce n’est pas une nouveauté. Trump a annoncé un plan de relance de 2 000 milliards de dollars ; Biden dit mieux : 2 200 milliards ! L’un comme l’autre veulent présenter la facture aux classes populaires.

Alors que les propriétaires d’actifs immobiliers et boursiers voient leur patrimoine s’envoler, la classe ouvrière se paupérise. Un quart des Américains seraient aujourd’hui incapables de subvenir à leurs besoins alimentaires et dépendent d’une aide pour se nourrir. Le problème n’est pas nouveau, il a été aggravé par la crise et la disparition de millions d’emplois dans de nombreux secteurs. Dès le printemps, de nombreuses familles de travailleurs, incapables de rembourser leur emprunt immobilier ou de payer leur loyer, se sont trouvées sous la menace d’une expulsion de leur logement, rappelant les conséquences dramatiques de la crise de 2007-2008.

Sur le plan politique, l’année a été marquée, en juin, après le meurtre de George Floyd à Minneapolis, par une vaste mobilisation contre le racisme et les violences policières. Cette contestation avait un caractère massif, jusqu’en Alaska, et elle a entraîné de nombreux Noirs mais aussi des Blancs antiracistes. Mais en réclamant une réforme de la police, elle se heurtait à une contradiction insoluble dans le cadre actuel : le capitalisme américain s’est construit sur l’esclavage et la division raciale, et la police est un instrument indispensable à la domination de classe.

Si Biden et les démocrates ont tenté de surfer sur la colère suscitée par le meurtre de George Floyd, Trump a au contraire joué la carte de l’opposition frontale aux manifestants, flattant démagogiquement le racisme contre les Noirs. Dans plusieurs villes, des milices d’extrême droite sont apparues au grand jour, comme à Portland dans l’Oregon, ont parfois tué des manifestants antiracistes, comme à Kenosha dans le Wisconsin, ou encore ont projeté l’enlèvement d’une gouverneure démocrate, dans le Michigan. Ces groupes sont peut-être minoritaires ; ils bénéficient d’un soutien dans une fraction de l’opinion et jusqu’à la Maison Blanche. Si Trump perd, ils peuvent se venger sur les Noirs. Et si la crise s’aggrave et, si la situation sociale s’exacerbe, ils peuvent jouer un rôle plus large de supplétifs armés au service du capital.

Nous ignorons à ce jour l’issue de l’élection présidentielle. Le scrutin a lieu le 3 novembre, mais personne ne sait vraiment quand sera tranchée l’élection, en raison des contentieux possibles. Sans compter que, dans ce modèle de démocratie du monde capitaliste, le vainqueur du scrutin n’est pas forcément celui des urnes… En tout cas, le favori des sondages, Joe Biden, est bien vu des financiers. Si on mesure sa cote aux versements faits par les grands capitalistes, il devance même Trump. Pourquoi en serait-il autrement, alors que Biden est un politicien bourgeois aussi lisse que loyal depuis près de 50 ans ? Comme Trump, il enjoint de « fabriquer américain avec des emplois américains », et compte poursuivre le bras de fer avec la Chine. Autrement dit, la bourgeoisie est sereine. Avec Biden, elle sait que, même si le pays compte des millions de chômeurs supplémentaires, l’argent fédéral continuera à se déverser sur les grandes firmes, et que la Bourse restera florissante.

Moyen-Orient

Les conflits d’influence, les conséquences des interventions armées des différentes puissances régionales et de l’impérialisme s’ajoutent pour faire du Moyen-Orient une zone de tension permanente. Du Yémen à la Syrie et à la Libye, les situations de guerre ou de guerre larvée persistent et elles peuvent toujours déboucher sur des conflits plus violents et plus larges. Mais c’est maintenant la crise économique qui vient souffler sur les braises, en rendant la situation des masses insupportable. Elle aiguise aussi les tendances belliqueuses des différents régimes.

Après l’Irak et l’Iran, c’est cette année le Liban qui a été le théâtre d’un important mouvement populaire. Le rôle particulier de ce pays, au centre des transactions bancaires et des flux financiers régionaux, lui a longtemps permis d’entretenir une petite bourgeoisie relativement aisée. Ces sources se sont taries, entraînant une crise économique d’autant plus violente que les dirigeants du pays ont voulu la retarder par des combines financières. La fuite des capitaux a entraîné la chute de la monnaie libanaise et l’enfoncement rapide d’une majorité de la population dans la misère. La révolte populaire, dépassant les clivages religieux, a pris pour cible le système politique, sa corruption et son incapacité à gérer le pays avec un minimum de cohérence, encore illustrées lors de la catastrophique explosion sur le port de Beyrouth, le 4 août. La démagogie d’un Macron, qui somme les dirigeants libanais de se réformer, ne peut faire oublier que le Liban tel qu’il est aujourd’hui est une création du colonialisme et de l’impérialisme français. Celui-ci voudrait qu’il reste un point d’appui pour sa présence au Moyen-Orient. Ses injonctions à rétablir la situation financière du pays sont des appels aux dirigeants libanais pour qu’ils se montrent capables de faire payer leur population et de lui faire supporter son appauvrissement dramatique.

Sous Trump, le soutien des États-Unis à la politique du gouvernement israélien a abandonné toute forme de pudeur. La reconnaissance de Jérusalem comme capitale et l’installation de l’ambassade américaine dans cette ville, celle de la « légalité » des colonies de Cisjordanie et de l’annexion du Golan sont un blanc-seing donné à la politique israélienne du fait accompli. Par démagogie à l’égard de l’extrême droite, notamment des colons, Netanyahou a affirmé sa volonté d’annexer une partie de la Cisjordanie occupée. Mais, entre la démagogie et la mise en œuvre, il y a un pas. D’autant qu’une telle décision est loin de faire l’unanimité au sein des milieux dirigeants israéliens, y compris ceux de l’armée, dont certains considèrent que laisser l’Autorité palestinienne maintenir l’ordre dans la partie de la Cisjordanie qu’elle administre reste l’option la moins coûteuse. Prévue initialement pour le 1er juillet 2020, cette annexion a d’abord été repoussée sans véritable explication puis ajournée finalement sine die en échange d’une reconnaissance officielle de l’État d’Israël par les Émirats arabes unis et Bahreïn. Cet accord a ainsi permis à Netanyahou de ne pas avoir à tenir la promesse faite aux partisans d’un Grand Israël. De leur côté, les Émirats arabes unis et Bahreïn, auxquels s’est ajouté ensuite le Soudan, ne se sentent même plus obligés d’affirmer une feinte solidarité avec la revendication des Palestiniens d’avoir leur propre État. Normaliser leurs relations avec Israël est certainement plus prometteur du point de vue commercial et financier, sans oublier le soutien accru qu’ils ont pu obtenir des États-Unis à la suite de leur décision. La plupart des États arabes considèrent désormais le régime de Téhéran comme leur ennemi principal et Israël comme un partenaire possible dans leur lutte contre l’Iran.

En fait, le soutien des États arabes aux droits des Palestiniens a toujours été purement symbolique. Ils l’ont affirmé pendant longtemps pour ne pas se couper de l’opinion des populations arabes, sans pour autant hésiter à se livrer à une répression sanglante des mouvements palestiniens lorsque ceux-ci menaçaient de déstabiliser leurs régimes. Lors du Septembre noir de 1970 en Jordanie ou lors de la guerre civile libanaise, ce sont des États arabes qui ont mis un coup d’arrêt au développement des organisations nationalistes palestiniennes. Cela a aidé Israël à renforcer sa position et ses gouvernements à refuser au peuple palestinien toute reconnaissance de ses droits.

Pour autant, la politique israélienne est face à une contradiction. En continuant de repousser tout compromis avec les Palestiniens et en multipliant les faits accomplis dans leurs territoires, ils rendent de plus en plus hypothétique la solution dite à deux États. Mais annexer complètement la Cisjordanie serait intégrer à ­Israël­ une population arabe susceptible de devenir plus nombreuse que la population juive, une population qui ne pourrait accepter indéfiniment une situation d’apartheid. Comme toujours depuis la création d’­Israël, ses dirigeants continuent donc à repousser tout véritable règlement avec les Palestiniens.

Aux marges de la région, l’interventionnisme de la Turquie d’Erdogan est une réponse à la grave crise de son économie. Après une période de relative prospérité, les marchés que pouvaient lui offrir la Syrie, l’Irak et l’Iran, se sont restreints. Le tarissement des flux touristiques et la crise sanitaire y ajoutent leurs effets. La politique de prestige d’Erdogan a entraîné un endettement auquel le pays ne peut plus faire face. Il se traduit par la chute du cours de la monnaie, l’appauvrissement de la majorité de la population et le discrédit du pouvoir. Sa réponse consiste en des gesticulations permanentes et en des interventions contre les Kurdes, en Syrie, en Libye, dans le Caucase, sans parler des dénonciations de la France au nom de la défense des musulmans. Le régime turc tente aussi de mettre la main sur une partie des richesses pétrolières et gazières de Méditerranée orientale et de remettre en cause le partage des eaux territoriales avec la Grèce, quitte à risquer une guerre avec celle-ci. L’autre versant de cette politique est la tension permanente entretenue à l’intérieur de la Turquie, les arrestations continuelles, la répression et la dénonciation de supposés comploteurs. C’est seulement à ce prix que ce régime qui se sent menacé réussit à se maintenir.

Dans tous les pays du Moyen-Orient, mais aussi dans ceux du Maghreb ou en Turquie, la crise sanitaire est venue ajouter ses effets à ceux d’une crise économique déjà catastrophique. Elle a entraîné une nouvelle aggravation de la situation des masses, mais elle tend aussi pour l’instant à paralyser leurs réactions. En Algérie, elle est venue à point nommé pour permettre au régime de faire cesser le mouvement de contestation qui durait depuis février 2019, et de prendre un tournant répressif. Dans tous ces pays, la situation n’en reste pas moins explosive. Face à des conditions de plus en plus intenables, les revendications et les révoltes ne pourront que resurgir.

L’Irak, le Yémen, la Syrie, la Libye, mais aussi maintenant le Liban montrent comment la domination impérialiste peut ruiner des pays, par la destruction physique et matérielle ou par celle de leur économie. En finir avec cette domination de l’impérialisme nécessitera aussi d’abattre les régimes de dictature qui sont ses intermédiaires, et les frontières par lesquelles il a découpé la région.

La Russie et son « étranger proche » secoués par les crises

Les États de l’ex-Union soviétique, déjà soumis pour la plupart à des crises quasi permanentes depuis la dissolution de l’URSS voici trois décennies, voient ces crises prendre parfois un tour explosif avec l’aggravation de la crise de l’économie mondiale.

Au Kirghizistan, l’un des cinq membres de la zone de libre-échange constituée autour de la Russie, l’enchaînement d’élections truquées puis d’émeutes a provoqué le renversement du gouvernement. Comme déjà en 2005 et 2010 dans des circonstances analogues. Depuis une quinzaine d’années, la corruption, l’autoritarisme des clans au pouvoir et l’appauvrissement continu des populations ont suscité des « révolutions » dites de couleur en Ukraine, Géorgie, Arménie, Moldavie et en Asie centrale

La guerre a de nouveau éclaté entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie autour du Haut-Karabakh, sur fond de fuite en avant des cliques dirigeant ces pays et régions, qui cherchent à faire oublier à leurs populations leurs propres responsabilités dans leur appauvrissement, sur fond de rivalité et de surenchère guerrière entre la Russie et la Turquie pour s’affirmer comme puissance tutélaire du Caucase.

En 1988, du temps de l’URSS, alors que les bureaucrates dirigeant ses 15 républiques s’activaient à se partager leurs peuples et leurs richesses en faisant assaut de démagogie essentiellement nationaliste, le Haut-Karabakh, peuplé d’une majorité d’Arméniens, avait fait sécession de l’Azerbaïdjan, dont il dépendait jusqu’alors administrativement.

Six ans de « nettoyage ethnique » et de guerre avaient alors fait 30 000 morts et chassé de chez elles plus d’un million de personnes dans toute la région. Et depuis, ces populations, qui vivaient depuis des siècles sur un même territoire, sont plongées dans un climat d’hostilité armée envers le voisin, qu’entretiennent leurs dirigeants et leurs parrains des grandes puissances.

La révolution d’octobre 1917 avait proclamé le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et donné aux peuples de l’ancienne Russie des tsars la plus grande liberté sur la façon d’organiser leur vie collective au sein du pays des soviets. Mais elle n’avait pas la capacité de résoudre « la question nationale » dans le cadre d’un seul pays, isolé et pauvre de surcroît. Ce but – comme bien d’autres pour lesquels combattaient Lénine, Trotsky et leurs camarades – ne pouvait être atteint que si la révolution socialiste, en l’emportant au moins dans plusieurs pays développés, avait permis à toute la société dans sa diversité nationale d’élever son niveau d’existence matérielle et culturelle.

Or, au cours des années 1920, la révolution reflua en Europe. En URSS, cela permit à une bureaucratie contre-révolutionnaire d’usurper le pouvoir de la classe ouvrière. Écrasant tous et tout sous sa dictature, la bureaucratie stalinienne piétina aussi les droits des peuples, dont certains (Tchétchènes, Tatars de Crimée, etc.) furent même déportés.

Pourtant, et malgré toute l’horreur du stalinisme, plus d’une centaine de nationalités cohabitèrent de façon globalement pacifique durant sept décennies au sein de ce vaste ensemble multiethnique qu’était l’Union soviétique.

Un des aspects les plus effroyables du recul historique que signifie la disparition de l’URSS pour ses peuples est qu’ils sont à nouveau déchirés par les barbelés de frontières artificielles, tandis que leur vie est ensanglantée, comme elle l’avait été sous le tsarisme, par des pogroms, des haines nationales instrumentalisées en haut lieu.

C’est aussi le cas dans l’est de l’Ukraine. Sa population est l’otage de cliques bureaucratico-mafieuses nationales dans le cadre d’un bras de fer opposant l’Occident à la Russie. Résultat : des milliers de morts, des destructions sans fin et un chauvinisme revanchard qui empoisonne la vie sociale en Ukraine comme en Russie.

En Russie depuis vingt ans, Poutine joue du nationalisme pour se maintenir au pouvoir. Mais les politiques que le régime a mises en œuvre, face aux répercussions de la crise mondiale sur le pays, pour sauvegarder les revenus des privilégiés et des nantis au détriment des classes laborieuses, sapent le relatif consensus « populaire » qui formait le socle du bonapartisme russe. Et c’est pour consolider son pouvoir que le maître du Kremlin vient de s’octroyer une sorte de présidence à vie.

Toujours cet été, en Biélorussie, le président Loukachenko a été déstabilisé quand sa réé­lec­tion frauduleuse à la tête du pays a jeté dans la rue des foules de manifestants, puis dans la grève des dizaines de milliers d’ouvriers. Et malgré une répression qui ne faiblit pas, il n’a toujours pas repris la main, bien qu’il ait le soutien de Poutine – qui sait que les effets de la crise mondiale pourraient aussi ébranler son régime – ainsi que celui, plus hypocrite, des États ouest européens, qui craignent que le chaos politique et social s’installe à leur porte.

Cette « dernière dictature en Europe », selon les dirigeants occidentaux qui ne lui pardonnent pas d’avoir gardé des traits du régime soviétique, tient depuis 26 ans. C’est dû au fait que le régime, tout en assurant les prébendes des bureaucrates, n’a pas, ou pas autant qu’en Russie et en Ukraine, procédé à des privatisations mafieuses, suppressions d’avantages sociaux de l’époque antérieure et autres « réformes » de marché qui ont brutalement appauvri la population du reste de l’ex-URSS.

Mais en mettant à mal le rôle d’intermédiaire commercial entre la Russie et l’Occident dont le régime biélorusse a longtemps profité, la crise mondiale l’a contraint à réviser de façon drastique le « compromis social » sur lequel il était assis. Il s’est attaqué aux conditions d’existence même de la classe ouvrière et n’a plus permis à la petite bourgeoisie d’espérer s’enrichir comme avant.

D’où le caractère contradictoire de la contestation actuelle, avec une petite bourgeoisie qui lorgne vers l’Occident, et des classes populaires qui sentent que si le régime est leur ennemi, l’opposition libérale n’est pas pour autant leur alliée. Même quand elle ne cesse d’appeler les travailleurs à s’unir… derrière ses objectifs politiques et ses intérêts de classe.

Les travailleurs de Biélorussie auraient bien sûr tout intérêt à profiter de la contestation de l’autocrate Loukachenko pour s’organiser, mettre en avant leurs propres revendications Non seulement pour disputer à l’opposition libérale – et de fait pro-bourgeoise – sa prétention à diriger la lutte de toute la population contre le régime. Mais plus encore pour apparaître comme porteuse d’une autre forme d’organisation économique de la société que le paternalisme mafieux de la bureaucratie ou que le retour dans le giron du marché, et donc de la domination impérialiste : un système dirigé par la classe ouvrière ; un système socialiste qui ne se borne pas à un changement même radical dans un seul pays – chose impossible – mais qui se fixe comme perspective le renversement du capitalisme et de toute forme d’oppression à l’échelle du globe.

Cette perspective, aucun parti ne la défend dans la crise biélorusse. Pas plus qu’elle n’a été défendue, et depuis longtemps, lors d’aucune des crises majeures où, dans d’autres pays, la classe ouvrière a été amenée à se battre, y compris parfois en se portant sur le devant de la scène comme durant plusieurs décennies en Europe de l’Est, et tout particulièrement en Pologne.

La rapide aggravation de la crise du monde capitaliste rend plus nécessaire que jamais que des organisations défendent à nouveau cette perspective, devant les travailleurs, et en leur nom, devant toutes les couches sociales qui cherchent à secouer un ordre injuste de plus en plus insupportable. Construire des organisations révolutionnaires, communistes, et implantées dans la classe ouvrière, est une tâche urgente et primordiale. Elle est la seule véritablement féconde pour sortir l’humanité de l’impasse de luttes au mieux défensives contre les maux dont le capitalisme l’accable et l’accablera de plus en plus si la révolution ouvrière ne parvient pas à bout de ce système.

30 octobre 2020