La situation intérieure

L’année 2020 a été marquée par la pandémie de Covid-19. Celle-ci a donné un coup d’accélérateur à la crise économique, sociale et politique que connaît le pays depuis des années.

L’épidémie a déjà causé la mort de près de 40 000 personnes, nombre qui pourrait doubler avec la présente seconde vague. Incapable de la contrôler, le gouvernement a été conduit à recourir à la mesure moyenâgeuse qu’est le confinement. Pendant près de deux mois, entre le 17 mars et le 11 mai, la vie sociale a été mise sous cloche, les déplacements interdits, les sorties en dehors du domicile strictement encadrées, les frontières fermées, l’activité économique et les échanges réduits à l’essentiel. L’épidémie n’a pas fini de bouleverser la vie du pays puisque, face à la reprise très rapide des contaminations, le gouvernement a décrété, fin octobre, un reconfinement partiel du pays.

Impuissance et discrédit de l’État

Aussi inédites et exceptionnelles qu’elles soient, les mesures gouvernementales destinées à placer l’économie sous respiration artificielle et à limiter la catastrophe sociale n’ont pas stoppé les attaques contre la classe ouvrière. Le bilan pour le monde du travail est déjà dévastateur : destruction de centaines de milliers d’emplois avec l’arrêt des contrats des travailleurs précaires, intérimaires, CDD, autoentrepreneurs ; multiplication des plans de restructuration et des licenciements ; fermetures d’usines ; plans de compétitivité ; explosion de la pauvreté et du nombre de familles dépendant de la distribution alimentaire. Victimes directes du confinement, des dizaines de milliers de petits commerçants ont plongé dans l’endettement et sont menacés de faillite.

La crise économique est générale et palpable par chacun. L’horizon s’est brutalement fermé pour les jeunes entrant sur le marché du travail. Il est devenu incertain pour tous. Ouvriers ou ingénieurs, salariés de la sous-traitance ou des donneurs d’ordres, travailleurs de l’industrie, de l’hôtellerie, du spectacle ou du tourisme… toutes les catégories de salariés sont concernées et plus largement toutes les classes laborieuses puisque des centaines de milliers de travailleurs à leur compte sont aussi frappés.

À la crise sanitaire hors de contrôle, et surtout à l’incertitude et la peur face aux conséquences de la crise économique, s’est ajoutée la reprise des attentats terroristes. Alors que les menaces pesant sur nos conditions d’existence, voire sur nos vies, s’accumulent et se télescopent, le pouvoir politique étale son impuissance.

Macron s’est hissé au pouvoir en profitant du vide politique provoqué par l’usure de l’alternance gauche-droite. En 2017, son discours sur le renouvellement de la politique et sa capacité à transformer la société n’avaient suscité l’adhésion que d’à peine un quart des votants au premier tour de la présidentielle. Aujourd’hui, Emmanuel Macron n’est plus que « le président de la crise permanente » pour un « quinquennat horribilis » (journal Les Échos du 30 octobre).

Épidémie, crise économique, terrorisme : Macron et son gouvernement courent après les problèmes sans en résoudre un seul et même en les aggravant. Agenda bousculé, réformes reportées sine die à l’instar de celle sur les retraites, multiplication des budgets rectificatifs… les ministres vont d’un incendie à l’autre. Le plan de relance de l’État de 100 milliards d’euros n’est pas encore effectif qu’il se transforme déjà en plan d’urgence et servira à combler le manque à gagner des actionnaires, consécutif à ce second confinement.

Les années de crise, de restructurations et de fermetures d’usines ont souligné l’impuissance des États et du personnel politique bourgeois qui, en réalité, exprime l’incapacité de la classe dominante à gérer la société. Désindustrialisation, diktats des multinationales, montée du chômage, de la précarité et de la pauvreté, les politiques ne peuvent rien contre les méfaits du système qu’ils défendent. L’impuissance dont ils font preuve est sociale. Elle est le fruit d’un État au service exclusif d’une classe et d’un système de plus en plus parasitaires.

Avec la crise sanitaire, l’État a étalé son impuissance jusque dans les activités qui dépendent directement de lui. Personnel des hôpitaux et des Ehpad envoyé au front sans moyens ; mensonge sur les masques pour cacher son incurie ; gestion de la pénurie ; refus de réquisitionner les moyens de production capitalistes ; refus de faire contribuer financièrement la bourgeoisie ; date du déconfinement avancée sous la pression du Medef… le gouvernement et l’administration ont géré la crise sanitaire de la seule façon qu’ils connaissent : du point de vue bourgeois.

Les multiples crises amplifient la méfiance des classes populaire vis-à-vis de l’État et des politiciens bourgeois. Comme l’ont souligné Les Échos du 26 octobre : « C’est une détestation désormais bien ancrée. Le terme pourrait sembler excessif, mais la crise des gilets jaunes, les insultes qui se déversent sur les réseaux sociaux, les sondages ou la progression de l’abstention montrent qu’il ne l’est plus. […] Les acteurs politiques sont perçus comme indifférents, déconnectés, quand ils ne sont pas accusés d’être corrompus : seuls 23 % des Français les pensent honnêtes, 13 % qu’ils se préoccupent du sort des gens. C’est un engrenage qui n’a plus de fin. »

Dans le texte de congrès de 2019, nous écrivions : « Cette déconsidération s’étend à l’appareil d’État et constitue une menace pour la bourgeoisie. Sa domination et la société de classe ne tiennent pas seulement par la brutalité et la violence étatiques. Elles reposent aussi sur une autorité admise et respectée du fait que l’État facilite la vie sociale en organisant l’éducation, la santé, la justice et la sécurité. Cette confiance dans ce que les défenseurs de l’ordre bourgeois présentent comme les piliers de la République est de plus en plus minée. » Ce discrédit s’opère maintenant à un rythme accéléré.

Deux forces réactionnaires parallèles

Le chômage, la misère et la méfiance vis-à-vis des autorités favorisent les forces politiques qui jouent sur le repli sur soi et sur les sentiments identitaires, religieux et nationalistes. La montée de l’extrême droite d’un côté, et des idées communautaristes et religieuses de l’autre, sont deux évolutions réactionnaires parallèles, qui s’alimentent l’une l’autre.

Par facilité, l’extrême droite fascisante est souvent confondue avec le Rassemblement national (RN), mais elle ne peut pas y être assimilée. La mouvance identitaire se montre ouvertement hostile aux immigrés et aux musulmans en particulier. « Islam hors d’Europe » ou encore « On est chez nous » sont leurs cris de ralliement. Coups d’éclat collectifs, appels au crime plus ou moins voilés sur les réseaux sociaux, passage à l’acte isolé comme récemment à Avignon avec l’attaque d’un commerçant maghrébin et différentes attaques contre des mosquées : les militants identitaires prônent l’action autoritaire, y compris violente. S’ils n’ont pas encore les moyens de leur politique, ils s’inspirent d’une idéologie et de méthodes fascistes, espérant que la crise leur donnera l’opportunité de se développer.

Le RN est une expression édulcorée de cette mouvance identitaire, une version aseptisée, car, pour le moment, Le Pen veut accéder au pouvoir par les urnes, dans le cadre du système parlementaire. Ses succès électoraux, confirmés aux dernières européennes, lui permettent de croire que ce n’est plus qu’une question de temps. Avec une génération de dirigeants qui ne se distinguent guère des autres politiciens, le travail de dédiabolisation du RN est largement achevé. Pour être acceptée à la tête de l’État par la bourgeoisie, Le Pen est prête à réviser la partie de son programme concernant l’euro et l’Union européenne qui déplaît fortement à la classe capitaliste. Quant à sa politique protectionniste ou souverainiste, massivement rejetée il y a quelques années, la crise et l’exacerbation de la concurrence sont en passe d’en faire une option acceptable sinon utile aux yeux de certaines fractions patronales.

Le Pen se veut davantage une droite extrême qu’une extrême droite. Mais au-delà des visées des uns ou des autres, il y a l’évolution des forces sociales. Celles que le RN conforte et charrie dans son sillage peuvent lui échapper. L’évolution politique peut propulser en avant des personnalités et des groupes violents anti-immigrés et fascisants qui déborderont Le Pen, la ringardiseront et la supplanteront aux yeux des plus enragés.

À des rythmes différents, la crise et l’évolution de la société pousseront les classes sociales vers des solutions de plus en plus radicales et autoritaires. La lutte de classe exacerbée et les crises à répétition réclament des décisions autoritaires. Les décisions autoritaires contre la classe ouvrière sont dans l’intérêt de la bourgeoisie, qui ne peut plus préserver ses profits qu’en s’attaquant de plus en plus violemment aux conditions d’existence des classes populaires. Les intérêts des travailleurs exigeraient, aussi, des décisions autoritaires, mais dirigées contre la bourgeoisie, contre ses profits et sa fortune.

L’évolution du pouvoir vers l’autoritarisme surgit du fond d’une société en crise. Macron l’incarne par sa façon de gouverner à coups de conseils de défense et de mesures discrétionnaires. Une bonne partie de la classe politique l’assume en justifiant l’état d’urgence ou en remettant en cause « l’État de droit », tantôt pour lutter contre le Covid, tantôt pour lutter contre le terrorisme. « La menace autoritaire et fasciste est inscrite dans la période », écrivions-nous il y a un an, sur la base de l’évolution de la crise économique et sociale. Une multitude de signes confirment désormais cette évolution.

Dans cette période, le choix fait par Marine Le Pen d’abandonner les provocations de son père et sa recherche de respectabilité apparaissent presque à contretemps. En 1982, Jean-Marie Le Pen déclenchait une bronca politique quand il disait « la France tu l’aimes ou tu la quittes ». Après une reprise par De Villiers et Sarkozy, on l’entend aujourd’hui de la bouche du ministre de l’Intérieur, Darmanin ou d’ex-ministres socialistes. Pendant des années, les partis en lice pour le pouvoir s’affrontaient en faisant valoir leur capacité à faire barrage à Le Pen. Aujourd’hui, la bête immonde qu’ils estiment devoir abattre est « l’islamo-gauchisme ».

L’autre force politique qui représente une menace grandissante pour le monde du travail est la mouvance de l’islamisme politique avec ses composantes intégristes et terroristes. Les assassinats du professeur d’histoire-géographie Samuel Paty, à Conflans, et de trois catholiques, dans la basilique de Nice, l’ont de nouveau mis au premier plan. L’important n’est pas tant de chercher à comprendre et distinguer les visées actuelles des différents courants composant cette mouvance que de raisonner à partir des forces sociales existantes et de leur évolution possible.

Le repli sur sa communauté supposée, le rejet de l’autre et la recherche d’un refuge dans la religion poussent sur un terreau nourri par la crise. Les militants intégristes spéculent sur ces tendances pour gagner du pouvoir sur ce qu’ils considèrent être leur communauté, une communauté qu’ils contribuent à fabriquer eux-mêmes en se servant de la religion et des pratiques rigoristes. Ils cherchent sciemment à creuser le fossé entre elle et le reste de la population.

L’audience des mosquées ou de tel ou tel imam sur les réseaux sociaux ainsi que la présence physique des militants intégristes et de leurs associations dans les quartiers populaires témoignent de leur vitalité. L’activisme de ces tendances vise aussi les écoles et les programmes scolaires, comme la cabale contre Samuel Paty l’a encore mis en lumière. Adversaires de la loi interdisant le voile à l’école, elles n’ont cessé de la dénoncer en l’assimilant, comme la laïcité ou la liberté d’expression, à du racisme d’État contre les musulmans. Ces idées imprègnent une fraction importante des jeunes des quartiers populaires, qu’ils soient attachés ou pas à la religion.

Une fraction de la jeunesse s’empare de ces idées religieuses pour contester les injustices et pour se redonner une dignité et une identité qu’elle sent attaquées. À d’autres époques, elle s’était sentie représentée par des figures nationalistes en lutte contre l’impérialisme. Signe des temps, le « tiers-mondisme », qui représentait un nationalisme progressiste et influençait une partie de la jeunesse, a été remplacé par la mouvance fondamentaliste.

Ce courant politico-religieux intégriste recouvre un phénomène international très large avec des partis qui s’en réclament pour accéder au pouvoir ou qui y participent, voire le dirigent. Si le FIS en Algérie, Daech en Irak et en Syrie, ont été démantelés, en Iran, en Afghanistan, au Pakistan ou encore en Arabie saoudite et dans toutes les monarchies pétrolières du Golfe, ce courant est au pouvoir. Il nie non seulement la liberté des femmes, mais aussi les droits et les intérêts des travailleurs, leur liberté de contester, de s’organiser, de revendiquer et de faire grève. Défenseur de l’ordre social, antiouvrier, il représente, dans tous les pays où il est ou a été au pouvoir, une autre variante d’extrême droite.

L’influence de l’intégrisme ici a des conséquences aussi néfastes pour la classe ouvrière que le poison de l’extrême droite. Ces deux forces politiques divisent les travailleurs, dissolvent la conscience d’appartenir à une seule et même classe sociale. Dans le contexte de crise exacerbée, elles représentent des menaces graves pour la société et les travailleurs en particulier.

Activisme des militants intégristes et terrorisme des fanatiques d’un côté, influence grandissante des idées réactionnaires, anti-immigrés et racistes de l’autre : l’engrenage est en marche depuis des années. À chaque attentat terroriste et à chaque agression ou déclaration raciste, il entraîne de plus en plus de femmes et d’hommes. La situation ainsi créée a sa propre logique et personne ne la maîtrise.

Le prolétariat et la petite bourgeoisie

Casser cet engrenage dépend de l’intervention de la classe ouvrière et de sa capacité à peser sur le terrain politique. L’année dernière, à cette même date, nous étions en pleine préparation de la grève du 5 décembre contre la réforme sur les retraites. Une certaine remontée de la combativité se faisait sentir dans les transports. Il n’y a rien de tel cette année. La pandémie et la menace de perdre son travail se conjuguent pour peser sur le moral et la combativité ouvrière. La démoralisation et la perte des repères frappent souvent davantage les militants que les travailleurs de base. Pour l’heure, le monde du travail ne croit pas en ses forces et ne s’imagine pas entrer dans le combat contre la bourgeoisie. Pour une grande partie des classes populaires, la référence en matière de lutte et de contestation n’est pas le dernier mouvement de grève et de manifestation contestant les attaques contre les retraites, mais celui des gilets jaunes.

Une des menaces qui découlent de la crise est que si le prolétariat ne bouge pas ou peu, d’autres classes sociales bougent, en l’occurrence la petite bourgeoisie qui vit du commerce. C’est d’elle que sont venues les résistances les plus grandes aux sacrifices imposés par l’état d’urgence sanitaire. On en a eu un avant-goût avec la mobilisation des cafetiers et des restaurateurs opposés aux fermetures administratives en septembre et un autre exemple lorsque les petits commerces ont conduit le gouvernement à fermer les rayons de produits non essentiels dans les grandes surfaces.

Leur protestation pour sauver leur commerce est compréhensible. Leur rage vis-à-vis d’un État qui n’a pas de pitié pour les petits et se soucie d’abord des intérêts de la grande bourgeoisie est fondée. En favorisant les plus gros, les grands groupes et les financiers, le gouvernement ne fait que refléter les rapports de force à l’intérieur de l’économie capitaliste. La distorsion de concurrence ou encore la concurrence déloyale sont inscrites dans la loi de la jungle du marché. Une concurrence respectueuse des intérêts des plus petits n’a jamais existé et n’existera jamais. Les petits commerçants se heurtent au fonctionnement de l’économie à laquelle ils sont enchaînés du fait de leur propre propriété. Déchirés entre leur attachement à la propriété privée et leur effroi devant les menaces du grand capital, ils n’ont pas de perspective.

La petite bourgeoisie se mobilisera-t-elle vraiment ? Derrière quels objectifs ? Le désarroi, l’aigreur et le dégoût politique que certains expriment dans les rangs de cette petite bourgeoisie peuvent donner lieu au pire, en les transformant en masse de manœuvre pour préserver l’ordre social qui les broie. Le meilleur, lui, ne peut venir que de la classe ouvrière mobilisée, de sa capacité à s’adresser à la petite bourgeoisie et à l’entraîner derrière ses objectifs de combat contre le grand patronat.

La base de la petite bourgeoisie a un pied dans la classe ouvrière, ses sommets se confondent avec la bourgeoisie. Cet écartèlement est aussi politique. Dans les périodes de lutte de classe exacerbée qui posent la question du pouvoir sur la société, la petite bourgeoisie et ses porte-parole politiques hésitent. La dynamique objective d’une société divisée en deux classes, seules porteuses d’une organisation sociale, ne leur laisse d’autres choix qu’entre deux perspectives : ou la survie du capitalisme, y compris sous ses formes les plus barbares, ou l’avenir communiste que représente la classe ouvrière.

La petite bourgeoisie n’est elle-même porteuse d’aucune autre organisation économique. La grande masse des petits commerçants, des artisans, des indépendants, ne combattra les capitalistes que si elle y est entraînée par la force des travailleurs en lutte. En l’absence de telles luttes, elle ne peut que se transformer en supplétive de ce même grand capital et renforcer politiquement les forces les plus réactionnaires qui travaillent pour un futur plus autoritaire, plus antiouvrier, plus anti-immigrés.

Face à la crise historique du capitalisme

Si la classe ouvrière ne parvient pas à se mobiliser derrière ses intérêts de classe, la bourgeoisie et ses serviteurs politiques la condamneront à l’appauvrissement et au recul généralisé. Ils condamneront toute la société au pourrissement social et politique. La bourgeoisie elle-même ne voit pas de solution à la crise historique de son système. La logique de celui-ci la pousse, pour survivre, à démolir les conditions d’existence de la classe ouvrière. Soit l’humanité trouve la possibilité de se débarrasser de sa vieille peau capitaliste grâce à la prise du pouvoir par le prolétariat, soit elle s’y étouffe.

Le problème ne se résume pas au retour de la combativité ouvrière. Il faut encore que les travailleurs aient conscience du fait qu’ils ont à arracher le pouvoir de la bourgeoisie et à le prendre en mains, sans quoi la société s’enfoncera dans la barbarie. Dans les phases les plus aiguës de la lutte de classe, cette conscience ne sera pleine et entière que si elle est incarnée dans un parti communiste révolutionnaire capable de défendre l’objectif de la prise du pouvoir par la classe ouvrière.

5 novembre 2020