États-Unis-Chine : l’impérialisme américain accroît sa pression

Manœuvres militaires en mer de Chine méridionale début juillet et fin août ainsi qu’au large de Taïwan mi-septembre ; fermeture du consulat chinois à Houston avec accusation d’espionnage ; fermeture de celui des États-Unis à Chengdu en représailles mi-juillet ; passe d’armes sur Hong Kong ; interdiction de séjour aux États-Unis de responsables du Parti communiste chinois de la Région autonome ouïghoure du Xinjiang ; restrictions supplémentaires imposées à Huawei et ses filiales le 17 août… La liste est longue des événements qui ont amené cet été la presse et les commentateurs à qualifier les relations entre la Chine et les États-Unis de « nouvelle guerre froide ».

En réalité, les relations entre les États-Unis et la Chine sont depuis longtemps complexes. Depuis l’ouverture chinoise aux capitaux occidentaux à la fin des années 1980, les États-Unis ont eu une politique qui consistait à ne pas laisser la Chine faire ce qu’elle voulait, mais aussi à ne pas s’opposer frontalement à son développement. Ils ont cherché à le contrôler, à le canaliser, parce qu’ils en tirent de substantiels profits et parce qu’ils veulent garder la main sur la région. La Chine n’est pas un pays sous-développé comme les autres, un pays qu’ils peuvent piller à volonté comme ils le font si souvent ailleurs. L’État chinois est au contraire un État puissant grâce à sa taille et à sa population, un État qui a hérité de la révolution nationaliste de 1949 une certaine cohésion et un certain centralisme. Pour avoir accès à la main-d’œuvre bon marché et aux infrastructures que leur offrait l’État chinois à la fin des années 1980, pour profiter du marché qui allait se développer parallèlement à l’introduction des capitaux occidentaux, les pays impérialistes ont dû composer avec certaines exigences de l’État chinois. Le meilleur exemple en est les joint-ventures (coentreprises), ces associations avec une entreprise locale que devait réaliser toute entreprise occidentale voulant s’implanter en Chine, quitte à lui céder une partie de ses profits et de son savoir-faire.

Comme le disent aujourd’hui les dirigeants chinois qui protestent contre l’attitude de Trump : « Le développement rapide de la Chine, qui a bénéficié des échanges et coopérations avec le reste du monde, a donné en retour une impulsion constante, et procuré d’importantes opportunités à la croissance des États-Unis et des autres pays. Le volume du commerce sino-américain a augmenté de plus de 200 fois par rapport au début de leurs relations diplomatiques. Les investissements dans les deux sens, qui étaient quasiment nuls, ont atteint aujourd’hui près de 240 milliards de dollars US. Les produits chinois à bas prix et de bonne qualité ont apporté des bénéfices tangibles aux consommateurs américains. L’immense marché chinois et son climat d’affaires favorable ont constitué une importante source de profits aux entreprises américaines. »[1] Si les entreprises américaines profitent effectivement de la main-d’œuvre et du marché chinois depuis la fin des années 1980, c’est aussi le cas de la bourgeoisie chinoise et des couches supérieures de la bureaucratie, de tous ces millionnaires et milliardaires membres du comité central du Parti communiste chinois (PCC) qui ont su mettre la main, au travers de l’État chinois, sur les entreprises, sur la force de travail, et sur les marchés du pays. Quant à la population, le Premier ministre, Li Keqiang, reconnaissait, lors d’une conférence de presse début juin, que 600 millions de Chinois disposent d’un revenu mensuel de 125 euros et moins, une somme à peine suffisante pour louer un logement dans les villes moyennes[2]. Ceux qui se sont enrichis de l’exploitation de la classe ouvrière chinoise font tout pour que cela continue ainsi.

La vision idyllique d’une coopération égalitaire entre les États-Unis et la Chine, développée par les responsables du PCC, relève de la fiction et de la propagande. L’impérialisme ne s’est pas contenté d’investir des capitaux en se soumettant aux conditions chinoises. Dès le début, pour garder le contrôle de la situation, les États-Unis ont voulu canaliser le développement chinois, le soumettre à leurs conditions. Au cours des années 1990, la politique des États-Unis a ainsi consisté à intégrer la Chine aux institutions internationales, aux normes américaines. C’était l’objectif des années de négociations qui amenèrent la Chine à adhérer à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001. Ensuite George W. Bush a théorisé l’« endigagement », une stratégie faite à la fois d’engagement et d’endiguement. Obama l’a reprise à son compte sous le nom de « stratégie du pivot vers l’Asie », notamment au travers du partenariat transpacifique (TPP). Cette stratégie reconnaissait la Chine comme un État relativement puissant, tout en renforçant le poids des États-Unis dans la région au travers de partenariats commerciaux et militaires avec ses voisins comme le Japon, le Vietnam, l’Inde… Là non plus, il ne s’agissait pas d’empêcher le développement de la Chine dont les multinationales américaines étaient les premières à profiter, mais de le cadrer.

Continuité ou rupture ?

La politique de Trump consiste-t-elle en une inflexion par rapport à celle de ses prédécesseurs ? Il est certain que l’impérialisme, à la recherche de profits et de nouveaux marchés, a composé avec l’émergence en Chine d’une économie qui est devenue un concurrent sérieux sur de multiples terrains, une concurrence qui s’est durcie avec la crise et le ralentissement général de l’économie depuis 2008. Dans le domaine de la haute technologie, Huawei représente un de ces concurrents sérieux. Mais c’est aussi un client. L’entreprise américaine de puces électroniques Qualcomm, qui tente d’obtenir une dérogation auprès des autorités américaines pour continuer à fournir Huawei, estime à huit milliards de dollars ses pertes potentielles sur le marché chinois. Apple, Intel ou encore Nvidia risquent aussi des pertes substantielles si la politique de sanctions à l’égard de Huawei et des applications chinoises comme WeChat se poursuit. Les restrictions américaines d’août dernier interdisent de fait à toute entreprise étrangère de vendre même indirectement des services ou des produits américains à Huawei et à ses filiales. Cela pourrait empêcher Huawei de faire produire ses propres processeurs, les Kirin, comme il le faisait jusque-là par l’intermédiaire de TSMC, une entreprise taïwanaise qui tente elle aussi de négocier des exemptions auprès de l’administration américaine. Cela montre en tout cas la dépendance des entreprises chinoises dans ce domaine, leur retard technique, et le fait qu’en réalité les unes et les autres sont comme des brigands enchaînés aux mêmes chaînes. Alors, Trump vise-t-il à empêcher les entreprises chinoises de combler ce retard, quitte à nuire aux intérêts de quelques trusts américains ? Cherche-t-il à imposer un autre partage des marchés ? Ou les deux à la fois ?

Dans l’escalade de sanctions et de représailles de cet été, il faut faire la part de la proximité de l’élection présidentielle aux États-Unis, le 3 novembre prochain. Sur fond de crise sanitaire, sociale et économique, Trump se sert de la Chine dans sa bataille électorale. On a ainsi pu entendre, au moment de la fermeture du consulat de Houston, Mike Pompeo, chef de la diplomatie américaine, appeler, avec des accents rappelant la guerre froide, le monde libre à triompher de la nouvelle tyrannie incarnée par le Parti communiste chinois.

Un certain nombre de mesures et de sanctions ne survivront donc sans doute pas à la présidentielle américaine, quel qu’en soit le vainqueur. L’économie chinoise et l’économie mondiale sont en effet profondément intégrées. Malgré quelques délocalisations[3] (la plupart des usines du coréen Samsung, quelques-unes du taïwanais Foxconn, et celles des industriels chinois de la chaussure comme Pou Chen ou Stella) vers le Vietnam et l’Inde, où les salaires ouvriers sont encore plus bas, la Chine reste l’atelier du monde, un atelier bien intégré, productif et générateur de profit, employant des dizaines de millions d’ouvriers, ce qu’aucun autre pays n’est capable d’offrir à ce jour. La Chine est en outre un vaste marché que les trusts occidentaux ne peuvent ignorer. De plus, en multipliant les pressions, les États-Unis font régulièrement céder les autorités chinoises. En 2018, ces dernières ont annoncé la levée en cinq ans des restrictions imposant aux constructeurs automobiles étrangers de passer par une joint-venture, un assouplissement réclamé depuis longtemps par les États-Unis et étendu à la construction navale et aéronautique. En 2020, les Chinois ont également ouvert leurs marchés financiers aux entreprises étrangères. Enfin, plus récemment, la guerre commerciale, loin de refroidir les échanges, a permis aux États-Unis d’engranger quelques dizaines de milliards de plus. Ainsi, Trump s’est félicité de cet accord commercial dit de phase 1 signé en janvier entre les États-Unis et la Chine, avant la crise sanitaire, qui prévoyait que la Chine achète pour 200 milliards de dollars de plus de marchandises américaines sur deux ans, essentiellement agricoles. Certes, six mois plus tard, en pleine crise, la Chine ne s’est exécutée qu’à moitié et l’examen de l’accord qui devait avoir lieu mi-août a été reporté. Cela sera sans doute le prétexte de nouvelles déclarations enflammées de la part de Trump et de ses équipes avant l’élection présidentielle.

Au fond, même les relations entre pays impérialistes sont marquées par le même bras de fer permanent. La rivalité, la guerre commerciale et les mesures protectionnistes n’excluent pas les alliances, les ententes. Mais la Chine reste un pays globalement sous-développé. Sur fond de crise et d’aggravation de la concurrence internationale, l’impérialisme américain a durci sa politique d’endiguement et exige plus. La Chine s’est jusqu’ici exécutée, même à reculons, consciente des rapports de force réels et de ses intérêts à long terme. Son intégration dans l’économie mondiale – la moitié de son industrie travaille à un titre ou à un autre pour l’exportation – ne lui laisse guère de marge de manœuvre.

Le conflit en mer de Chine méridionale

Un autre terrain sur lequel la tension s’est aggravée ces dernières années se trouve en mer de Chine méridionale, la mer de Chine du sud pour les Chinois, la mer du Sud pour les Japonais, la mer de l’Est pour les Vietnamiens. En Asie du Sud-Est, l’affirmation de la Chine comme puissance régionale incontournable a modifié les rapports de force. La mer de Chine méridionale est un carrefour stratégique majeur pour les puissances de la région. À son extrémité occidentale, le détroit de Malacca voit ainsi passer un tiers du commerce mondial, la moitié du tonnage maritime mondial, cinq fois plus que le canal de Suez. C’est la route la plus courte entre l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie de l’Est. Les deux tiers du pétrole consommé dans cette région et 90 % du commerce extérieur chinois passent par cette route.

La mer de Chine méridionale est bordée par huit pays : outre la Chine et Taïwan, le Vietnam, la Thaïlande, la Malaisie, Singapour, l’Indonésie, les Philippines et le petit État de Brunei. Cette mer est parsemée de quelques îles, mais surtout d’une multitude de simples récifs, d’écueils, de bancs de sable partiellement émergés. Deux archipels se détachent, les Paracels au nord et les Spratleys au sud. La plus grande île des Paracels fait 2,6 km2 tandis que la plus grande des Spratleys mesure… un demi-kilomètre carré.

Avant de devenir l’enjeu politique et militaire qu’on connaît aujourd’hui du fait des eaux territoriales qui leur sont attachées, ces confettis n’ont jamais été habités de façon permanente. C’est l’intervention de l’impérialisme dans la région à la fin du 19e siècle qui en a fait autre chose que des cailloux. Au tournant des années 1930, la France, alors puissance coloniale en Indochine, y affirma sa souveraineté. Elle y implanta même un phare, une station météorologique et une station radio afin de marquer son territoire. Après la défaite de l’impérialisme français et son retrait d’Indochine en 1956, le Vietnam du Sud occupa la partie occidentale des îles, tandis que la Chine, devenue la Chine populaire de Mao, en occupa la partie orientale. Les Philippines et Taïwan se disputèrent alors les îles Spratleys.

Dans les années 1970, sur fond de crise pétrolière et de recherche de gisements, tous les pays riverains commencèrent à formuler des revendications sur ces confettis. La Chine prit d’abord pied dans les Paracels en délogeant les troupes vietnamiennes et occupa des récifs et des bancs de sable encore libres dans les Spratleys. En 1992, une loi chinoise engloba les Paracels et les Spratleys dans ses eaux territoriales. Ces archipels contestés firent désormais partie de l’« intérêt national », au même titre que Taïwan et le Tibet. La situation se tendit un peu plus lorsque, en 2009, le Vietnam et les Philippines voulurent étendre leurs zones économiques dans des zones maritimes occupées par la Chine. En réponse, la Chine commença à poldériser et à militariser les îlots qu’elle contrôlait, construisant sur plusieurs d’entre eux des bases aériennes et des bases navales en gagnant sur la mer.

La pression de l’impérialisme américain

La présence des États-Unis dans la région s’est renforcée ces dernières années. Ils soutiennent leurs alliés locaux en contenant les ambitions chinoises et en conservant un moyen de pression sur cette puissance montante. Les États-Unis jouent là leur partition de gendarme du monde et d’impérialisme dominant. Et si la Chine possède 18 000 km de façade maritime, celle-ci débouche partout sur des mers semi-fermées par ses voisins et rivaux : le Vietnam, la Malaisie, les Philippines au sud ; plus au nord, Taïwan ; encore plus au nord, le Japon et la Corée du Sud. La plupart de ces États sont des alliés de longue date des États-Unis. Même le Vietnam s’en est rapproché, accueillant récemment un de ses porte-avions et recevant en don plusieurs patrouilleurs. Et si les Philippines cherchent à se rapprocher de la Chine depuis 2016, elles tiennent aussi à leur alliance avec les États-Unis et le Japon. La stratégie américaine consiste, depuis longtemps, à contrôler toutes les issues. L’État américain est capable d’interrompre à tout moment le trafic commercial chinois, ce qu’il n’a pas fait jusqu’ici ; et avec ses alliés il empêche la marine militaire chinoise d’accéder aux océans Pacifique et Indien. C’est d’ailleurs l’une des revendications de la Chine que de pouvoir faire naviguer ses bateaux et ses sous-­marins au-delà du Japon et des Philippines.

Depuis 2015, la pression américaine se matérialise en mer de Chine par des patrouilles maritimes prétendant vérifier, au nom du respect du droit international, que la route est libre et ouverte à tous. Mais c’est bien à chaque fois une démonstration de force. Ces opérations, les Fonops (Freedom of Navigation Operations), se font à différents endroits du globe dans des zones contestées, avec des opérations bien médiatisées dans le but de souligner la puissance de frappe américaine. En mer de Chine méridionale, ces opérations consistent à faire manœuvrer des navires militaires américains dans les 12 milles nautiques des îles artificielles aux mains de la Chine, les considérant ainsi comme des eaux internationales et non territoriales chinoises. Les Chinois répliquent à ces provocations en envoyant à leur tour des avions et des bâtiments de guerre sur zone, ou en tirant des missiles surnommés « tueurs de porte-avions ». Jusqu’ici, les manœuvres ont été de part et d’autre minutieusement calibrées pour éviter tout dérapage. Mais en 2018, un destroyer chinois s’est rapproché à 40 m d’un destroyer américain au cours d’une de ces opérations. Et depuis, leur fréquence augmente, avec près d’une par mois, augmentant le risque de produire des étincelles.

Les tensions se sont aussi accrues cet été au sujet de Taïwan, cette île de 23 millions d’habitants séparée de la Chine depuis la défaite en 1949 de Tchang Kaî-chek, qui y trouva refuge. Le 1er juillet dernier, la Chine, annonçant l’intégration des récifs contestés dans deux nouvelles provinces administratives, déploya à proximité de Taïwan tout un groupe aéronaval. Les États-Unis répliquèrent en y envoyant l’un des leurs. Puis en août, ils envoyèrent une délégation américaine comme Taïwan n’en avait pas reçu depuis 1979, date de la rupture des relations diplomatiques entre les États-Unis et Taïwan au profit de la Chine. Dans la foulée de cette visite, Taïwan confirma un achat massif de chasseurs F-16. Les États-Unis augmentèrent la pression en envoyant, jeudi 17 septembre, un ministre, en fait un sous-secrétaire d’État, reconnaissant Taïwan de fait comme un État souverain, ce qu’ils s’étaient gardés de faire depuis des décennies. La Chine répondit par de larges manœuvres militaires, une « répétition » selon Pékin pour préparer l’envahissement de l’île.

Il faut enfin ajouter à la liste des terrains de friction le Ladakh, à la frontière entre l’Inde et la Chine, où après des combats qui ont fait plusieurs morts mi-juin, l’Inde a positionné deux Rafale, et a reçu le soutien de l’Union européenne.

La présence d’un navire australien au sein de la flotte américaine déployée en juillet n’est pas anodine. La puissance américaine se double en effet ces dernières années d’un renforcement du potentiel militaire de ses alliés les plus riches de la région, en particulier le Japon et l’Australie. L’Australie s’équipe de sous-marins, construits par le groupe français Naval Group, dans le but de disposer d’une capacité militaire technologiquement supérieure à la marine chinoise en pleine expansion. Le Japon achète des dizaines d’avions de combat américains ultramodernes, ainsi que des navires de guerre. L’argument des militaires japonais est la défense des îles Senkaku, contestées par la Chine. La marine japonaise croise aussi en mer de Chine du Sud, avec ou sans les Américains, et entend se projeter jusque dans l’océan Indien. Tout cela bien que, depuis 1945, le Japon n’ait théoriquement le droit qu’à une armée « d’autodéfense ».

Les contradictions du régime chinois

Le soulèvement paysan qui a porté Mao au pouvoir, et l’appareil d’État qui en est issu, ont donné à la Chine les moyens de se débarrasser de l’emprise politique directe de l’impérialisme. Sur la base de l’exploitation de la classe ouvrière et de la paysannerie, cet État permit de développer des industries de base, sidérurgie, mines, énergie. Cette sorte d’accumulation primitive réalisée par l’État chinois est la base sur laquelle il a ouvert son économie aux capitaux occidentaux dans les années 1980. Depuis plus de trente ans maintenant, le même appareil d’État s’est fait le vecteur du retour des capitaux des puissances impérialistes. Ces capitaux peuvent s’investir à nouveau, y exploiter la classe ouvrière, et fournir des marchandises aux plus riches. La bourgeoisie chinoise, de retour de Hong Kong ou de Taïwan mais aussi issue de la bureaucratie qui a dépecé les entreprises d’État, s’enrichit sans retenue en tant qu’intermédiaire entre la main-d’œuvre locale, le marché chinois et le marché mondial. Tout cela ne se fait pas sans multiplier les contradictions internes, entre ouvriers et nouveaux capitalistes et bureaucrates capitalistes, entre la petite minorité riche et les centaines de millions d’ouvriers et de paysans pauvres, ainsi qu’entre les bureaucrates du centre et ceux des provinces, entre les villes et les campagnes, au sein des villes entre les travailleurs migrants et les autres… L’importance accrue des administrations locales, des gouvernements des provinces, peut se mesurer à leur propre dette ainsi qu’à celle des entreprises d’État sous leur contrôle. Le nationalisme exacerbé par Xi Jinping depuis qu’il est arrivé au pouvoir est une tentative de contenir l’ensemble de ces contradictions dans le cadre général de l’État chinois.

Ces contradictions se sont aggravées avec les difficultés économiques croissantes du pays. La crise de 2008 a eu pour effet de freiner le développement de l’économie capitaliste mondiale, y compris les marchés américains et européens, principaux clients des industriels chinois. La politique voulant compenser ce ralentissement par le développement de la consommation sur le marché intérieur n’a pas vraiment eu de résultat, si tant est qu’elle pût en avoir autrement que sur le terrain de la propagande. Un marché intérieur ne se développe pas en quelques années. Un tel marché est le produit de toute une histoire, de dépendances réciproques entre les différences couches de la société et d’un certain niveau de revenus pour de larges masses, en contradiction avec ce qu’est la Chine aujourd’hui, d’abord fournisseur de main-d’œuvre à bas salaires, et dont les budgets publics sont en premier destinés à soutenir les entreprises, pas les paysans ni les ouvriers pauvres. Toutes ces difficultés ont conduit le régime sur les « nouvelles routes de la soie », exportant des capitaux, endettant des pays plus pauvres que la Chine, afin de fournir du travail et des revenus aux entreprises et aux banques chinoises. Cela n’a pas non plus empêché la croissance chinoise de fléchir. La politique dite des « nouvelles routes de la soie » – son intitulé est tout un programme – a été assortie de toute une propagande nationaliste sur la grandeur chinoise historique à restaurer, sur le retour de la Chine comme puissance de premier plan dans l’arène mondiale après un siècle de vexations, les investissements à l’étranger étant un argument de poids de la diplomatie chinoise.

Cette démagogie se référant à la grandeur passée de la Chine s’est accompagnée d’investissements militaires importants. Le budget militaire chinois est le deuxième au monde, loin derrière celui des États-Unis. Il procure de fructueux marchés aux industriels locaux et bien des possibilités de manœuvres militaires et politiques, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Depuis les années 2000, le pouvoir développe ainsi à marche forcée sa marine de guerre. Entre 2014 et 2019, l’augmentation du tonnage chinois a été équivalente à ce que sont les marines britannique et japonaise réunies. Malgré tout cela, la Chine reste un nain militaire en comparaison des États-Unis et de leurs alliés. Elle ne dispose que d’une base à l’étranger, à Djibouti, et son retard technologique reste important. Sa force repose sur le nombre. Elle est en position essentiellement défensive face à l’impérialisme.

Le nationalisme chinois, essentiellement verbal face aux puissances impérialistes, se traduit par une politique d’oppression contre les minorités nationales, qu’elles soient ouïghoure, tibétaine ou mongole, des peuples qualifiés d’arriérés. L’État chinois ne tolère aucune dissidence dans les régions de minorités nationales, ni à Hong Kong. Et partout, le régime a resserré les rangs en multipliant les campagnes de fidélité aux idées originelles du maoïsme et de dénonciation de la corruption.

Le PCC dit défendre la voie du « socialisme aux caractéristiques chinoises ». Des intellectuels nationalistes, en Afrique ou en Europe, y voient une alternative à l’impérialisme, un point d’appui pour contrer sa domination. Qualifier les relations entre les États-Unis et la Chine de « nouvelle guerre froide » contribue à cette illusion. Le capitalisme à la chinoise, un capitalisme des plus sauvages, s’appuyant largement sur l’État, ne sera pas un point d’appui contre l’impérialisme. La bourgeoisie chinoise et les dirigeants de l’État ont besoin de lui. Ils en sont même un rouage, avec des particularités, mais un rouage tout de même, intégré dans les chaînes de production mondiales. C’est cette dépendance qu’ils expriment quand ils écrivent : « L’histoire et la réalité montrent que la Chine et les États-Unis ont tout à gagner à coopérer et tout à perdre à se battre. »[4] Le partenariat qu’ils vantent, c’est d’abord entre eux, cette classe riche, et les capitalistes occidentaux. La seule force progressiste en Chine est le prolétariat chinois, des centaines de millions d’ouvriers, regroupés dans des usines et dans des villes géantes, qui n’ont, quant à eux, que leurs chaînes à perdre.

18 octobre 2020

 

[1]      « Respecter l’histoire, envisager l’avenir et préserver et stabiliser fermement les relations sino-américaines », Yang Jiechi, membre du bureau politique du comité central du Parti communiste chinois (PCC) et directeur du bureau de la commission des affaires étrangères du comité central du PCC, 7 août 2020. http://french.xinhuanet.com/2020-08/07/c_139273147.htm

 

[2]      « Pauvreté. 600 millions de Chinois très loin d’être bling-bling », Courrier international, 4 juin 2020.

 

[3]      « Les géants de l’électronique délaissent la Chine », Le Monde, 10 août 2020.

 

[4]      Yang Jiechi, cf. note 1.