Crise économique et menaces de guerre

« Le monde est dangereux, la crise contribue à cette dangerosité et un conflit majeur n’est pas improbable. […] Le moindre incident peut dégénérer en escalade militaire non maîtrisée. […] Les conflits durs entre États restent possibles voire probables. L’armée de terre doit plus que jamais être prête à produire d’emblée de la puissance militaire pour faire face à un péril inattendu, en sachant encaisser les chocs avec résilience. […] Nous imaginions une telle situation vers 2035 mais en 2020 certaines cases sont déjà cochées. »[1] Voilà quelques-uns des propos tenus avant l’été par le chef d’état-major de l’armée de terre française, le général Thierry Burkhard, pour présenter sa vision de l’avenir aux parlementaires.

Ces propos d’un galonné en chef ne sont pas seulement destinés à obtenir une rallonge budgétaire pour la « grande muette ». Ils expriment la crainte de certains cadres de la bourgeoisie que la crise économique, accélérée et aggravée par la crise sanitaire, entraîne de nouvelles guerres sinon une guerre généralisée voire une nouvelle guerre mondiale. Propagande ou anticipation ?

Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les guerres n’ont pas cessé. Le Moyen-Orient en est victime sans interruption depuis quarante ans. Des pays autrefois relativement développés, comme l’Irak ou la Syrie, ont été méthodiquement détruits. La guerre se poursuit toujours en Afghanistan, en Syrie, au Yémen. En Afrique, on ne compte plus les pays en proie à la guerre depuis des décennies. En Asie, la guerre contre les Rohingya se poursuit en Birmanie. Le Pakistan, l’Inde, le Bangladesh, les Philippines sont en état de guerre quasi permanent. Derrière la plupart de ces guerres, on trouve l’intervention des grandes puissances.

Mais ces guerres, si meurtrières soient-elles pour les populations qui les subissent et les soldats qui les mènent, se déroulent loin de l’Europe, en tout cas de sa partie occidentale. Des soldats occidentaux sont certes engagés directement dans certaines d’entre elles. Mais ils le sont le plus souvent au travers d’opérations dites asymétriques, c’est-à-dire menées non pas contre les armées régulières d’un véritable État mais contre des groupes armés de type guérilleros ou djihadistes, contre des armées sous équipées ou, plus souvent encore, sous la forme de bombardements aériens où des pilotes tuent des centaines de personnes comme s’il s’agissait d’un jeu vidéo. Et quand il s’agit d’une guerre « de haute intensité » ou « de masse », selon le jargon des militaires, comme la guerre contre Daech en Irak ou en Syrie, le choc des premières lignes, et donc l’essentiel des morts, est supporté par des troupes supplétives, irakiennes, kurdes, syriennes, ou par des mercenaires de toutes nationalités, embauchés par les dirigeants occidentaux et d’abord américains, pour mener les opérations militaires les plus dangereuses. Les cérémonies mises en scène dans la cour des Invalides par les présidents successifs pour flatter le sens du sacrifice et l’unité nationale rappellent régulièrement que des soldats français meurent dans ces opérations. Mais, au-delà de leurs proches, ces morts touchent peu l’opinion populaire car il s’agit d’un petit nombre de soldats, engagés volontaires, tués dans des pays lointains.

La crise exacerbe les tensions en Europe

L’aggravation de la crise avec l’enchaînement de tensions économiques, politiques, diplomatiques ou militaires qu’elle provoque peut changer plus ou moins rapidement la donne. La guerre, que la partie occidentale de l’Europe n’a pas connue sur son sol depuis soixante-quinze ans, contrairement à sa partie orientale, pourrait se rapprocher. Cette crainte est formulée tant par des officiers supérieurs que par des dirigeants politiques. En présentant, en septembre, un budget en hausse, la ministre de la Défense, Florence Parly, a expliqué qu’il était « indispensable pour réparer nos armées après des années de sous-investissement, et la montée des tensions autour de l’Europe en montre la nécessité ». Le sénateur LR qui préside la commission des affaires étrangères remarque : « À l’heure où certains imaginent un affrontement entre l’Égypte et la Turquie en Libye, où la Turquie mène des opérations terrestres majeures hors de son territoire, nous voyons bien que les engagements terrestres conventionnels ne sont pas une simple hypothèse de travail, mais une réalité stratégique »[2] avant de conclure, sans surprise : « Le Sénat sera vigilant pour que les moyens financiers suivent. » D’autres invoquent les risques d’une guerre involontaire avec la Russie : « Le combat futur avec la Russie ne procédera pas d’une invasion, mais peut-être d’une erreur de calcul qui nous entraînera », déclarait un dirigeant de l’Otan, cité par le journal Le Monde du 17 juin. Ce risque d’une guerre par dérapage est repris par le général Burkhard, selon lequel « le moindre incident peut dégénérer en escalade militaire non maîtrisée ». Il y a évidemment une part d’outrance à but propagandiste et de communication dans ces différents propos. Propagande pour masquer les responsabilités écrasantes de l’impérialisme dans la montée des tensions en désignant un ennemi commode, la Turquie d’Erdogan ou la Russie de Poutine. Communication pour obtenir des budgets de la Défense en hausse et les faire accepter à l’opinion publique.

Il n’en demeure pas moins qu’Erdogan, confronté à une crise économique majeure, avec une base politique qui se rétrécit et des défaites à des élections locales, s’est lancé dans une fuite en avant sur le terrain du militarisme et du nationalisme. La Turquie est aujourd’hui engagée militairement dans cinq conflits. Elle a envoyé des troupes ou des supplétifs en Libye, en Syrie, dans le nord de l’Irak, où elle n’a jamais cessé des incursions contre les Kurdes. Par l’intermédiaire de milices syriennes proturques et sous la forme de livraisons d’armement, elle intervient au côté de l’Azerbaïdjan dans la guerre contre l’Arménie autour du Haut-­Karabakh. Enfin, elle a multiplié les manœuvres aéronavales en Méditerranée dans les eaux territoriales grecques. Le gouvernement turc a renforcé depuis cinq ans sa marine en achetant ou construisant de nouvelles frégates et des sous-marins. Elle devrait inaugurer son premier porte-avions en 2021.

Il y a une part de bluff et de chantage dans les postures guerrières d’Erdogan. La Turquie est toujours membre de l’Otan, comme la Grèce, ce qui la place sous la tutelle des autres États membres pour une partie de ses fournitures militaires. Ainsi, en 2019, les États-Unis ont bloqué la livraison d’une commande d’avions de chasse F-35 après que la Turquie eut acheté du matériel de défense antiaérienne russe. La société canadienne L3Harris Wescam vient de suspendre ses livraisons d’optique de précision, indispensables aux drones militaires turcs, pour la raison affichée qu’ils tuent des civils dans le Haut-Karabakh. Si Erdogan a des intérêts et des objectifs propres, il ne s’oppose pas frontalement à ceux des États-Unis. Les interventions turques en Syrie se sont faites avec le feu vert de Trump, explicite dans le Rojava kurde de Syrie à l’automne 2019 après que Trump a lâché les combattants kurdes artisans de la défaite de Daech ; et au moins implicite quelques semaines plus tard dans la région d’Idlib, face à Bachar el-Assad soutenu par l’aviation et les cadres militaires russes.

Quant à la Russie de Poutine, elle n’est pas le pays va-t-en-guerre que voudraient décrire certains dirigeants occidentaux. C’est surtout un régime, incontestablement dictatorial, qui cherche à défendre par tous les moyens, du poison aux annexions, les intérêts de ses oligarques face à la pression des puissances impérialistes ou aux ingérences des puissances régionales dans les pays de l’ancienne Union soviétique, de la Biélorussie au Kirghizistan en passant par l’Ukraine ou l’Azerbaïdjan, ébranlés par des révoltes sociales ou des crises politiques.

Il reste que la chute des cours du pétrole et d’autres matières premières, le ralentissement du commerce international, accélèrent ou réveillent de multiples tensions entre les pays. La réduction des marchés exacerbe la concurrence entre les groupes capitalistes, qui répercutent leur guerre commerciale sur leurs fournisseurs et sous-traitants, partout dans le monde. Si les travailleurs, dans tous les pays, en sont les premières victimes, les bourgeoisies les plus faibles trinquent aussi. Nombre de pays pauvres ou semi-pauvres, dont les économies ont déjà été ébranlées par la crise de 2008, vont prendre de plein fouet la crise actuelle. Cela provoquera la faillite et la ruine de pans entiers de la bourgeoisie petite ou moyenne. On le voit déjà au Liban, où l’inflation et le blocage des comptes bancaires ont fait tomber dans la pauvreté des catégories jusque-là préservées. Les conséquences politiques seront multiples. La guerre étant la continuation de la politique par d’autres moyens, selon la formule de Clausewitz, à un moment ou à un autre, la crise engendrera des guerres. Si chaque étincelle ne débouche pas sur une explosion, quand l’air est chargé de matière explosive, les risques de dérapages accidentels, évoqués par les généraux, deviennent possibles.

Les tensions entre la Chine et les États-Unis

À un tout autre niveau, il y a le risque que la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine se transforme en une guerre tout court. Nous revenons longuement sur les relations entre la Chine et les États-Unis dans un autre article de ce numéro de Lutte de classe. Disons que les postures de Trump qui, en campagne pour sa réélection, ne s’arrête devant aucune brutalité de langage pour séduire les plus xénophobes de ses électeurs, alimentent la crainte d’un dérapage militaire. En écoutant Trump, on peut avoir l’impression que les États-Unis pourraient déclencher une guerre à n’importe quel moment, contre la Corée du Nord, contre l’Iran ou contre la Chine. Mais au cours des quatre années de son mandat, Trump a plusieurs fois fait machine arrière, spectaculairement face à la Corée du Nord, de justesse face à l’Iran, après le torpillage d’un pétrolier saoudien dans le détroit d’Ormuz.

En mer de Chine méridionale, dont l’État chinois revendique le contrôle et où la marine chinoise, renforcée depuis plusieurs années, fait régulièrement face à la puissante marine américaine, le risque d’un dérapage non contrôlé inquiète des observateurs. C’est le cas d’Henri Kissinger, 96 ans, ancien chef de la diplomatie américaine sous le républicain Nixon et artisan de la réintroduction de la Chine dans le marché capitaliste mondial. « Si on laisse le conflit se détériorer, le résultat pourrait s’avérer encore pire que ce qui s’est passé en Europe au 20e siècle », a-t-il déclaré en décembre 2019. « Le président Trump pourrait utiliser un incident militaire en mer de Chine méridionale pour démontrer la détermination américaine contre la Chine du président Xi Jinping », aurait-il confié cet été à l’ancien ambassadeur de France aux États-Unis, selon le New York Times. Même très âgé, Kissinger n’est sans doute pas devenu un pacifiste béat. Il exprime plutôt les inquiétudes de toute une fraction de la bourgeoisie américaine qui estime indispensable le maintien de relations commerciales étroites avec la Chine. Car, au-delà de leurs rivalités commerciales et des démonstrations de force militaire permanentes, les classes dominantes américaine et chinoise sont complices, leurs intérêts respectifs étant entremêlés.

Des budgets militaires partout en hausse

Un indicateur de la montée des tensions dans le monde est la croissance des budgets militaires, et l’intensification de la course aux armements. Selon un rapport de l’institut international de recherche sur la paix de Stockholm, en 2019, les dépenses militaires dans le monde ont atteint 1 917  milliards de dollars, soit environ 1 782 milliards d’euros. Cela représente 240 euros pour chaque être humain de la planète, nourrissons inclus. Selon cet institut, « les dépenses militaires ont atteint leur plus haut niveau depuis la fin de la guerre froide ». Elles sont en progression de 3,6 % en un an. Une telle hausse n’avait pas été enregistrée depuis dix ans ! Si beaucoup de pays augmentent leurs dépenses militaires, les États-Unis sont très largement en tête, leur budget militaire étant quasiment équivalent au cumul des budgets des huit pays qui les suivent dans le classement. Le budget de l’armée américaine était de 731 milliards de dollars, contre 261 milliards pour la Chine. En France, l’augmentation du budget de la défense pour 2021 est conséquente : une hausse de 1,7 milliard d’euros, pour atteindre un total de 39,2 milliards, soit 4,5 % de plus qu’en 2020 et 22 % de plus qu’en 2017. Florence Parly, ministre des Armées aux petits soins pour les marchands d’armement, était toute fière d’annoncer que l’augmentation cumulée des budgets depuis quatre ans représente « deux années de dépenses d’équipement des armées ».

À toutes les époques de l’histoire du capitalisme, les commandes de l’État en armement ont été un moyen d’élargir artificiellement le marché pour leurs industriels. Comme le formulait Rosa Luxemburg en 1913 : « D’un point de vue purement économique, le militarisme est pour le capital un moyen privilégié de réaliser la plus-value, en d’autres termes il est pour lui un champ d’accumulation. »[3] Rosa Luxemburg décrivait en détail comment le militarisme, c’est-à-dire l’utilisation par l’État de « l’argent extorqué aux travailleurs sous forme d’impôts indirects » pour passer des commandes d’armement, aggravait l’exploitation des travailleurs des pays impérialistes en abaissant leur niveau de vie et en leur faisant entièrement supporter le financement de l’armée permanente. Mais la production d’armement n’est pas une simple subvention des États aux capitalistes en période de crise. Les armes produites sont susceptibles d’être utilisées.

Le monde n’est certes pas encore engagé dans un engrenage du type de celui qui a précédé la guerre de 1914-1918 ou celle de 1939-1945, avec deux blocs de pays impérialistes rivaux se préparant à s’affronter avec la peau de dizaines de millions de travailleurs pour garantir sources de matières premières et débouchés pour leurs marchandises et leurs capitaux. La supériorité militaire des États-Unis, maintenue en privant des millions de prolétaires américains d’un accès à des soins, à des études ou à des logements dignes des capacités de notre époque, et en pillant de différentes manières la force de travail des pays pauvres sur tous les continents, reste trop forte à ce jour pour envisager un tel scénario à un terme prévisible. Pour autant, les tensions militaires n’ont jamais été aussi fortes. Pendant les années de la guerre froide, les guerres locales ou régionales étaient encadrées, arbitrées par la rivalité entre les États-Unis et l’Union soviétique, chacun jouant un rôle de gendarme dans sa zone respective. Après la disparition de l’Union soviétique, les rivalités entre diverses puissances régionales et les manœuvres des puissances impérialistes de seconde zone pour soutenir ou affaiblir tel ou tel gouvernement, encourager tel ou tel parti d’opposition, ont jeté de l’huile sur tous les feux allumés dans le monde. Des Balkans à l’Afghanistan, de la Libye à l’Irak, les États-Unis sont intervenus, non pour garantir « la paix et la démocratie », mais à chaque fois que leurs dirigeants estimaient que l’un des protagonistes remettait en cause leur ordre mondial, de plus en plus instable. Dans de multiples cas, l’impérialisme américain a fait le choix de laisser pourrir des conflits, des rivalités nationales ou ethniques, de n’intervenir que de très loin à travers des bandes locales ou des mercenaires et parfois de se retirer, laissant un chaos plus grand à son départ que celui trouvé à son arrivée. Aujourd’hui l’instabilité, aggravée par la crise économique, se rapproche des riches pays occidentaux.

Socialisme ou barbarie

Devant ce même constat, les dirigeants de l’État bourgeois réclament aujourd’hui des troupes et des armes pour faire la guerre. Certains se préoccupent d’endurcir leurs officiers avant de lancer, demain peut-être, une propagande militariste à grande échelle. Le général Burkhard déjà cité propose de modifier la formation des officiers de l’armée, jugés « pas assez endurcis » car, selon un commandant de l’école d’officiers de Saint-Cyr, « la société française s’est éloignée du tragique et de l’histoire. Elle ne prépare pas ces jeunes aux responsabilités exorbitantes qu’ils auront à 25 ans, l’âge des premiers engagements opérationnels, des premiers morts. Nous devons les faire mûrir le plus vite possible. »[4] Le « tragique et l’histoire », c’étaient les champs de bataille des deux guerres mondiales, où des millions d’ouvriers et de paysans, encadrés par des officiers sélectionnés parmi les enfants de la bourgeoisie, ont été fauchés, enterrés vivants, mutilés ; puis les sales guerres coloniales dans lesquelles s’est forgée « l’école française de la guerre antisubversive », autrement dit l’usage généralisé de la torture. Des dizaines de milliers de jeunes appelés qui ont « mûri » dans les Aurès furent ainsi « endurcis »… et parfois détruits à vie. Si les généraux n’en sont pas encore à réclamer le rétablissement du service militaire obligatoire, cela pourrait venir vite. En attendant, la ministre des Armées vient de déclarer en présentant son budget : « Nous serons le premier recruteur de France en 2021, nous embaucherons 26 700 jeunes, certains très qualifiés, d’autres sans aucune qualification. »

Servir de chair à canon, voilà l’avenir que les dirigeants de la bourgeoisie offrent à la jeunesse. Plutôt que des appels dérisoires à la paix, comme en lance régulièrement la gauche réformiste, ce qui est urgent et vital est d’armer les travailleurs… politiquement. Si le chef d’état-major de l’armée de terre recrute des troupes, les révolutionnaires doivent recruter les leurs, c’est-à-dire des hommes et des femmes conscients qu’il faut renverser le pouvoir de la bourgeoisie. Pour éviter la guerre, il n’y a pas d’autre voie que la révolution sociale, à l’échelle de la planète.

18  octobre 2020

[1]      Extraits du communiqué de presse de la commission de la Défense de l’Assemblée nationale du 18 juin 2020, après l’audition du général Burkhard.

 

[2]      Philippe Cambon, le 24 juin 2020, sur le site du Sénat.

 

[3]      Rosa Luxemburg, L’accumulation du capital, 1913.

 

[4]      Propos du général Patrick Collet cités par Le Monde, 7 septembre 2020.