États-Unis : le complexe médico-industriel face à la pandémie

Nous traduisons ci-dessous un article paru le 19 juillet 2020 dans la revue Class Struggle (n° 105, août-septembre 2020), éditée par le groupe trotskyste américain The Spark.

Début juillet, aussi incontrôlable qu’un feu de brousse, la pandémie de coronavirus traversait à nouveau une grande partie des États-Unis. Ceux-ci détenaient déjà le record du nombre de contaminations et du nombre de victimes. La plupart des projections pour la fin de l’été et le début de l’automne tablent sur des dizaines de milliers de nouvelles victimes dans les prochains mois. Et elles ne tiennent même pas compte d’une éventuelle deuxiè­me ou troisième vague, pas plus que de la grippe hivernale, des ouragans, des incendies et autres calamités saisonnières.

Ainsi, au lieu de prendre la tête des efforts menés à l’échelle internationale pour vaincre la pandémie, comme on aurait pu l’attendre de la première puissance mondiale avec sa science et ses infrastructures de recherche de pointe, les États-Unis ont été incapables de faire ne serait-ce que ce que d’autres pays ont fait en Europe et en Asie, même si ces réponses étaient inappropriées. Et ils font courir au reste du monde le risque de nouvelles contaminations par le biais des voyages à l’étranger des habitants des États-Unis. Le nouveau coronavirus a fait apparaître les États-Unis pour ce qu’ils sont : un désastre en termes humains.

Il est certain que l’administration Trump porte une très lourde responsabilité dans cette terrible situation. Lorsque le virus apparut en Chine et ravagea la région de Wuhan, il était évident qu’une pandémie mondiale était une possibilité réelle. Mais durant près de deux mois, l’administration Trump ne fit rien pour s’y préparer, dans la crainte que la moindre mesure ne provoque une panique boursière durant une année électorale. Puis, lorsque les cas se multiplièrent et que la pandémie se répandit à travers le pays, l’administration Trump mit en place une équipe de communication façon télé-réalité, dont la principale mission semblait être de placer Trump au centre de l’attention médiatique. Le gouvernement fédéral ne fit pour ainsi dire rien pour centraliser et coordonner les politiques, ni pour organiser la fourniture des équipements médicaux nécessaires. Il laissa les États fédérés et les exécutifs locaux entrer en concurrence, favorisant ainsi une confusion qui entrava notablement la réponse à la pandémie.

Trump a systématiquement nié la dangerosité du virus et s’est opposé aux mesures recommandées par les propres scientifiques du gouvernement fédéral pour contrôler la propagation du virus, craignant qu’elles n’entravent ses chances d’être réélu. Pour flatter sa base électorale composée de fondamentalistes religieux, d’obscurantistes et de gens d’extrême droite, il a refusé jusqu’à mi-juillet de porter le masque en public lors de ses tentatives de rassemblements populaires. Il a encouragé les gens à ne pas appliquer les mesures destinées à limiter la propagation du virus, favorisant encore celle-ci. Et la plupart des gouverneurs et des responsables républicains au niveau des États et au niveau local ont suivi son exemple. Lorsque des démocrates et plus rarement des républicains ne le suivaient pas, il a encouragé des manifestants d’extrême droite à « libérer » les États concernés.

Le système de santé des États-Unis : cher et mauvais

Mais la responsabilité de cette terrible situation va bien au-delà de Trump et de ses thuriféraires, présents à la tête d’une partie de l’appareil républicain.

C’est le système de santé lui-même qui a largement aggravé la catastrophe. Dans ce système, aucun des acteurs importants – compagnies d’assurances, grands hôpitaux, fabricants de respirateurs, de masques, de tests ou de médicaments – n’a fait quoi que ce soit pour se préparer à faire face à l’arrivée prévisible du Covid-19. Depuis des décennies, leurs propres médecins et scientifiques avaient alerté sur les risques de diffusion d’un nouveau virus qui pourrait être à la fois furtif, facilement transmissible, virulent et mortel. Mais comme dans tous les autres secteurs de cette économie capitaliste, ces grandes entreprises ont réduit les capacités au minimum afin d’accroître leurs excédents et leurs profits. Elles ont systématiquement supprimé tout ce qui dépassait les besoins effectifs : lits d’hôpitaux vides, unités de soins intensifs inutilisées, respirateurs surnuméraires, stocks d’urgence d’équipements de protection pour le personnel de santé, machines supplémentaires et fournitures de base pour effectuer des tests. Avoir des capacités supplémentaires, c’était laisser l’argent dormir, soit la pire des choses dans un système bâti sur la recherche du profit. Ils ont sans cesse supprimé des postes, si bien que le personnel restant ne pouvait plus faire face aux besoins, même en périodes normales.

Le système de santé n’a pas été du tout préparé à faire face à la pandémie. Durant les premières semaines, ces entreprises ont continué comme si de rien n’était. Lorsqu’il s’est avéré que le premier test développé par les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (Centers for Disease Control and Prevention) était défaillant et inutilisable, les laboratoires indépendants et ceux des hôpitaux qui effectuent les analyses n’ont pas essayé de développer le leur. « Pourquoi l’auraient-ils fait ? Il n’y avait pas de marché », a expliqué Elizabeth Rosenthal dans le New York Times du 11 mai. « À l’époque, il n’était pas sûr que le coronavirus allait déboucher sur une pandémie, il n’y avait pas de code pour facturer un test et aucun indice du prix qui pourrait en être demandé. » Ces entreprises ont donc attendu des semaines, voire des mois, que la pandémie se propage et que l’État et les compagnies d’assurances leur garantissent un profit. « Effectivement, quelques mois plus tard, une fois que le code de facturation a été créé et que la prise en charge par le système d’assurance maladie Medicare[1] a été fixée à 51 dollars, les laboratoires ont pleurniché que ce prix ne couvrait pas leurs coûts et qu’il n’incitait pas à fournir une réponse adéquate. Peu après, la prise en charge a été doublée », écrit Rosenthal. De nombreux laboratoires ont profité des graves pénuries pour pratiquer des prix encore plus élevés.

Cette inaction constitue la toile de fond du désastre qui est à présent en train de se déployer. Le système de santé américain a abordé la pandémie en aveugle : les tests de diagnostic sont arrivés avec retard, en volumes insuffisants et ils n’ont pas permis de détecter précocement la propagation du virus. Des hôpitaux ayant un chiffre d’affaires de plusieurs milliards de dollars n’ont pas jugé utile d’équiper leur personnel de masques de protection. Rapidement, les services de santé locaux, qui sont chargés de contenir les maladies contagieuses, ont été submergés.

Dans les premiers mois de la pandémie, les foyers étaient concentrés à Seattle, à New York et dans le Nord-Est, à Detroit et à la Nouvelle Orléans. Mais peu de mesures furent prises pour se préparer à ce qui allait arriver dans de nombreuses autres régions du pays. Alors que nous écrivons ces lignes, après cinq mois de pandémie, on manque toujours de tout dans le Sud et l’Ouest : de tests, de masques, de lits d’hospitalisation et d’unités de soins intensifs. Les services de santé de ces régions sont à présent aussi submergés que l’a été celui de New York lorsque cet État a été frappé par le virus.

Près de 4 000 milliards de dollars sont dépensés chaque année en frais de santé aux États-Unis, soit environ 11 000 dollars en moyenne par habitant. Les entreprises qui contrôlent ces sommes, et les ressources qui y sont associées, les ont utilisées pour générer des richesses énormes pour leurs actionnaires et les personnes auxquelles elles sont liées. Dans tous les secteurs concernés, assurances, hôpitaux, cabinets médicaux et entreprises pharmaceutiques, des dirigeants percevaient des revenus annuels de plusieurs dizaines de millions de dollars en guise de récompense pour les attentions prodiguées à leurs banquiers et leurs investisseurs.

Cette énorme crise du système de santé a mis à nu l’absurdité de son fonctionnement. En temps ordinaire, ce système ne fournit que des soins de mauvaise qualité à la majeure partie de la population. Des dizaines de millions de personnes n’ont pas accès aux soins car elles n’ont pas d’assurance ou en ont une qui n’est pas appropriée. Les grosses entreprises de l’industrie pharmaceutique font des dizaines de milliards de dollars de profits en favorisant la dépendance de la population aux opiacés. Elles doublent, voire triplent les prix de médicaments vitaux, comme l’insuline utilisée dans le traitement du diabète, entraînant chaque année la mort de milliers de personnes qui ne peuvent plus s’acheter leur traitement. Ce système produit des taux de mortalité infantile élevés et a conduit, dans trois des quatre dernières années, à une baisse de l’espérance de vie.

Durant la pandémie, le désastre s’est démultiplié.

Une santé publique au bord de la ruine

Pour faire face à une telle épidémie, il aurait fallu disposer d’un système de santé publique organisé à l’échelle du pays, utilisant des ressources et des équipements modernes, avec un personnel formé et en nombre suffisant, un système unique présentant un degré élevé de coordination, afin de diriger les ressources vers les sites qui en avaient le plus besoin. Tout cela nécessite un niveau de financement élevé.

Mais lorsque la pandémie a éclaté, le système de santé des États-Unis était dans un état de confusion totale. C’est ce qui explique que le pays ait été systématiquement à la traîne lorsqu’il a fallu effectuer des tests, tracer les contacts et suivre la propagation du virus. Comme les laboratoires publics ne possédaient pas les capacités pour effectuer les tests, des laboratoires privés ont été payés pour effectuer le gros de la tâche. Mais même lorsque les responsables de la santé publique et les laboratoires privés sont parvenus, tant bien que mal, à étendre les tests, ils ne possédaient toujours pas de système pour coordonner et traiter de manière appropriée l’avalanche des résultats.

La pandémie a mis en lumière ce qui est de fait une quasi-absence de tout système de santé publique unifié aux États-Unis.

Ce qui existe effectivement, ce sont près de 3 000 agences dans les États, les comtés, les villes et les petites communes. La somme de tous leurs budgets correspond à moins de 2 % de l’ensemble des dépenses de santé du pays. Même en temps normal, elles n’ont pas les moyens de remplir les tâches dont elles sont responsables : prévenir les maladies en suivant la progression des épidémies et en prenant les mesures nécessaires pour les endiguer, assurer le contrôle de la sécurité alimentaire, lutter contre les maladies sexuellement transmissibles, réduire la dépendance de la population aux opiacés, garantir la qualité de l’eau, etc.

Manifestement, financer la santé publique n’est pas une priorité. Les grandes entreprises ne peuvent pas faire autant de profits en assurant la prévention des maladies et en améliorant la santé et la sécurité de la population. La quasi-totalité des dépenses de santé est générée par le traitement des maladies, alors même que ce choix est totalement contraire aux intérêts de la population, et bien plus cher que la prévention.

Depuis la crise financière de 2007-2008, qui vit l’État renflouer banques, constructeurs automobiles et compagnies d’assurances, les dépenses sociales ont subi une succession de coupes claires, et la santé à tous les niveaux a été particulièrement touchée. À l’échelle du pays, les agences de santé publique ont supprimé 60 000 emplois, soit le quart des emplois existant en 2008. L’agence de Detroit, par exemple, a été totalement démantelée, et 700 personnes ont perdu leur emploi lorsque la ville a été mise en faillite en 2013. Depuis, l’agence de santé publique a été en partie remise en place. Mais elle n’emploie que 200 personnes pour une population de 670 000 habitants. En Californie, après la récession de 2007-2008, l’État a fermé plus d’un quart de ses laboratoires d’analyses médicales. Si ces laboratoires avaient encore été en service, ils auraient pu contribuer à traiter les milliers de tests effectués quotidiennement pendant la pandémie. La Californie possède à présent autant de laboratoires pour ses 40 millions d’habitants qu’en 1950, alors qu’elle n’en avait que 10 millions.

Toutes ces coupes ont plongé les agences de santé publique dans une grande confusion, avec un mélange de technologies anciennes et nouvelles, et des normes de données qui ne répondent pas aux besoins des épidémiologistes. En pleine pandémie, les agences de la santé ne disposent pas d’un système unique pour transmettre les données sur la propagation du virus. Certaines envoient leurs résultats de test sous forme de flux de données, d’autres le font par téléphone, par courriel, par courrier ou par fax (technologie supposée conforme aux normes sur le respect de la vie privée en matière de données sur la santé). Souvent, ces résultats sont transmis en double, à un mauvais service, ou encore ne mentionnent pas des informations essentielles telles que le numéro de téléphone ou l’adresse du patient. L’absence d’une procédure numérique unique entrave la transmission des informations sur les contaminations et le suivi des contacts, cruciale pour ralentir la propagation de la maladie. De nombreux laboratoires privés ont été chargés d’une partie du travail, mais leur manque d’expérience dans le domaine de la santé publique n’a fait qu’accroître la confusion générale.

Ce pays qui produit une grande part de la recherche la plus élaborée au monde, des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies à des institutions privées comme les écoles de santé publique Johns Hopkins Bloomberg, Harvard’s T.H. Chan et Columbia’s Mailman, dépend d’un système de santé sous-financé, constitué d’une mosaïque de services qui ont souvent peu de relations entre eux.

L’arriération de la santé publique aux États-Unis est si scandaleuse que de grands journaux et magazines tels le New York Times, le Washington Post, le Los Angeles Times, Business Week et le Wall Street Journal ont publié des articles qui appellent à des améliorations notables dans les départements de santé publique. Mais même aujourd’hui, en pleine pandémie, c’est le contraire qui est en train de se produire. Alors que le virus continue de se propager et touche de nouvelles zones, les États fédérés et les exécutifs locaux, confrontés à d’énormes déficits budgétaires du fait de l’aggravation de la crise économique, ont commencé à supprimer des postes et à mettre au chômage technique leurs employés déjà en sous-effectif.

Ces mesures ne peuvent que rendre la réponse à la crise sanitaire encore plus chaotique.

L’escroquerie de l’assurance maladie à l’époque du Covid-19

Le fonctionnement très particulier du système de santé états-unien est basé sur un mélange extrêmement compliqué entre diverses formes d’assurances privées liées à une activité salariée et des formes d’assurance publique. Cette situation est également un important facteur de propagation de la pandémie et d’augmentation du nombre de victimes.

Elle empêche des dizaines de millions de personnes de se faire tester ou de consulter un médecin si elles pensent être contaminées. Ces personnes ne peuvent simplement pas se le permettre, soit parce qu’elles ne sont pas assurées (c’était le cas de 10 % de la population avant la pandémie), soit parce qu’elles ne le sont pas suffisamment, par exemple parce qu’elles ont des franchises élevées. Même les personnes ayant de faibles ressources, assurées dans le système Medicaid[2], seront nombreuses à ne pas pouvoir se faire tester car elles n’ont pas de médecin référent, seul moyen de se faire tester dans de nombreuses communes.

Étant donné que la première réponse du patronat à la pandémie a été de licencier massivement (plus de 40 millions de travailleurs avaient perdu leur emploi fin mai), des dizaines de millions de personnes et leurs familles ont perdu la couverture santé dont elles bénéficiaient avec leur emploi. Si certains peuvent s’affilier au système Medicaid ou à une assurance privée depuis la loi sur la Protection des patients et les soins abordables (Patient Protection and Affordable Care Act, surnommée Obamacare), ils n’ont accès, dans le meilleur des cas, qu’à une piètre couverture médicale. Tout cela signifie une attente bien plus longue pour effectuer les tests, obtenir les résultats et être admis aux Urgences, des soins de moindre qualité si on doit être hospitalisé et le risque que le reste à charge soit bien plus important, du fait que la nouvelle couverture maladie est bien moins complète.

En privant entièrement ou partiellement des millions de gens d’un accès aux soins, le système de santé des États-Unis contribue lui-même à propager le virus.

L’assurance maladie liée au contrat de travail est aussi une arme utilisée par les patrons pour imposer des conditions de travail dangereuses et dégradées. Elle incite en effet de nombreux travailleurs à ne pas prendre d’arrêt maladie, de peur de perdre leur couverture pour eux-mêmes et leur famille s’ils perdent leur emploi. Dans ce système, davantage de travailleurs tomberont malades ou se rendront malades à leur travail, ce qui risque également de favoriser les contaminations sur le lieu de travail, à la maison et dans le voisinage.

Durant la pandémie, les grands groupes vendant des assurances maladie ont augmenté leurs profits. Cela est devenu évident lorsque United Health Group (UNH), géant de l’assurance basé dans le Minnesota qui comprend notamment UnitedHealthcare (UHC), annonça que ses bénéfices s’étaient accrus de 6,8 % au premier trimestre. Numéro un de l’assurance maladie aux États-Unis, UNH a présenté une rentabilité telle qu’il s’est délesté de 1,7 milliard de dollars ce printemps pour racheter 6,2 millions de ses propres actions.

Alors que les gens craignant les risques d’infection ne se rendaient pas aux Urgences et à l’hôpital, obéissant par là à une injonction du gouvernement visant à limiter l’admission de patients non Covid aux seules interventions dites nécessaires, les compagnies d’assurances continuaient à encaisser les primes mais effectuaient moins de remboursements qu’en temps normal. Davantage de gens décédèrent d’autres maladies graves faute d’avoir pu être soignés.

Wendell Potter, ancien responsable de la compagnie d’assurance Cigna, tweeta : « Alors que l’Amérique ne s’est pas remise de la crise du Covid-19, le secteur où j’ai travaillé, celui de l’assurance maladie privée, fait des super profits. »

Traitement fatal

Lorsque la pandémie éclata et que New York en devint l’épicentre, on sait que le gouverneur Andrew Cuomo n’arrêtait pas de répéter : « Nous sommes tous dans le même bateau. » Ce qui se passa à New York montre exactement le contraire.

Dès le début, les hôpitaux de prestige ne s’empressèrent pas de mettre en place des centres pour tester la population en ambulatoire. Ils laissèrent largement cette tâche aux quelques hôpitaux publics, appelés « filets de sécurité » (safety net hospitals), qui sont légalement tenus de traiter tous les patients, quelle que soit leur assurance maladie. Cette situation entraîna des queues énormes, accroissant encore les risques d’infection. De plus, les hôpitaux de prestige refusèrent généralement de partager leurs équipements de protection avec les établissements plus durement touchés.

Alors que le coronavirus faisait des ravages dans les quartiers défavorisés, contaminant les travailleurs mal payés et indispensables qui ne pouvaient pas rester chez eux, les hôpitaux « filets de sécurité » où on les envoyait étaient littéralement au bord de l’effondrement. Ainsi, à l’hôpital universitaire de Brooklyn, il y avait des fuites au plafond et des conduites attaquées par la corrosion ont éclaté. Dans l’une des unités de soins intensifs, les barrières entre les patients étaient constituées de toile de bâche et de ruban adhésif. Quant aux infirmières, elles notaient les valeurs quotidiennes des patients sur papier et non dans un système informatique. Déjà à la limite de leurs capacités avant la pandémie, ces hôpitaux laissèrent des centaines de patients sur des brancards dans des couloirs, souvent sans infirmière ou médecin pour s’occuper d’eux. Certains moururent après avoir enlevé leur respirateur pour aller aux toilettes. Certains patients pauvres n’ont même pas pu bénéficier des techniques les plus basiques, comme être couchés sur le ventre. Aussi appelée décubitus ventral, cette technique a aidé beaucoup de patients à mieux respirer, mais comme elle nécessite de nombreuses personnes pour s’assurer que les tuyaux d’intraveineuse ne s’emmêlent pas, certains hôpitaux accessibles à tous n’ont pas été en mesure de la pratiquer.

En revanche, dans les centres hospitaliers privés de Manhattan, qui bénéficient de milliards de dollars de dotation et accueillent surtout des personnes aisées ayant d’excellentes assurances, c’était une autre planète. Les patients y avaient accès à des appareils de circulation extracorporelle et à des médicaments spécialisés comme le remdesivir, alors même que ceux des hôpitaux municipaux se voyaient refuser des traitements moins élaborés, tels que la dialyse en continu. Et de nombreux centres privés possèdent des lits qui se tournent automatiquement.

La disparité de traitement était si choquante qu’une vingtaine de médecins de l’hôpital presbytérien de New York, qui est le plus grand réseau d’hospitalisation privée de la ville, ont rédigé un courrier aux administrateurs du réseau, attirant leur attention sur le fait que les gens mouraient deux fois plus vite dans un hôpital périphérique en sous-effectif que dans un hôpital central parfaitement équipé, et ce alors même qu’on n’y traitait pas les patients plus malades. Dans un autre grand réseau d’hospitalisation, NYU Langone Health, 43 internes ont envoyé leur propre courrier au médecin chef exprimant une préoccupation similaire.

Dans les hôpitaux accessibles à tous, le personnel, surmené et littéralement en état de siège devant l’afflux quotidien de patients, n’a pas été soulagé par d’autres hôpitaux. « La cavalerie n’est pas venue nous sauver », déclara le 1er juillet au New York Times le docteur Ralph Madeb, directeur du pôle chirurgie de l’hôpital communautaire indépendant de New York, à Brooklyn. « Tout ce que nous avons fait, nous avons dû le faire seuls. »

Ce fossé a pu être observé dans l’ensemble du pays. Contrairement à ce que répétaient en boucle les responsables politiques et les médias, la plupart des gens ne sont pas morts simplement parce qu’ils étaient vieux ou avaient déjà des problèmes de santé. Un facteur essentiel pour savoir si un patient a des chances de survivre ou non est sa classe sociale, puisque c’est elle qui détermine le type d’hôpital auquel il a accès et la qualité des soins qu’il recevra.

Parmi les malades et les morts, on ne compte pas que les patients mais également les travailleurs de la santé. Le virus a décimé leurs rangs : d’après un décompte effectué par le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC en anglais) début juillet, ils sont au moins 94 000 à avoir été contaminés et 500 à en être morts. Le CDC précise que ces chiffres ne sont pas complets, ce qui signifie qu’ils sont encore plus élevés, et la situation plus catastrophique. Il est certain que, même dans les meilleures conditions possibles, les travailleurs de la santé ont un risque plus élevé d’être testés positifs au coronavirus que le reste de la population. Mais la plupart des décès enregistrés sont liés à des conditions de travail très dangereuses, notamment des plages de travail très longues, dans des situations faisant penser à la médecine de guerre, et avec un manque chronique d’équipements de protection. Alors que le virus se déchaîne dans différentes parties du pays durement touchées, pour la première fois, la situation non seulement ne s’améliore pas, mais elle empire. Des dizaines de milliers de travailleurs de la santé tombent malades, et certains meurent, du fait de conditions de travail exténuantes et angoissantes, et d’une pénurie chronique des équipements les plus élémentaires qui, en temps normal, ne coûtent que quelques cents. Ils diffusent ainsi le virus à la fois aux patients et à leur propre famille.

Le programme fédéral de sauvetage de l’hôpital mis en place en mars, doté de 175 milliards de dollars, ne fait qu’augmenter les disparités. En effet, l’aide est calculée en fonction du chiffre d’affaires des hôpitaux : les établissements les plus grands et les plus riches reçoivent donc l’aide la plus importante. Dans le même temps, les hôpitaux municipaux et ceux légalement accessibles à tous percevront une aide réduite, alors qu’ils ont supporté la part la plus importante du traitement des patients Covid-19.

Les illusions sur le vaccin

L’administration Trump continue d’alimenter l’espoir de mettre un terme à l’épidémie grâce à un tout nouveau vaccin contre le coronavirus avant l’élection de novembre. Le nom de ce programme fédéral intensif, Operation Warp Speed (Opération vitesse accélérée), en dit long sur les priorités de Trump. Celui-ci a vraiment besoin d’un coup gagnant le plus vite possible pour rétablir ses chances de remporter l’élection, surtout depuis l’accueil plus que mitigé à ses conseils d’injecter du chlore ou d’administrer de l’hydroxychloroquine pour vaincre le virus.

Le gouvernement a d’ores et déjà débloqué quatre milliards de dollars pour le développement d’un vaccin par six entreprises, dont deux sont des start-ups qui n’ont jamais produit ni médicament ni vaccin, et il prévoit encore des milliards d’argent fédéral supplémentaire. Plusieurs entreprises ont déjà commencé à mettre en place les infrastructures nécessaires à la production industrielle de vaccins dès le mois de septembre, sans avoir la moindre idée de ce qu’elles vont produire.

La course pour être la première entreprise à produire un vaccin qui marche est devenue une véritable ruée vers l’or, étant donné que les profits escomptés se chiffrent en dizaines, voire en centaines de milliards de dollars. La moindre rumeur ou le moindre signe d’un essai clinique réussi a entraîné une vague de spéculation à la Bourse et transformé du jour au lendemain en milliardaires quelques responsables d’entreprises et investisseurs.

Mais il y a un hic : les vaccins en cours de développement pourraient ne pas être sûrs, ou pas efficaces. De plus, le risque existe toujours qu’ils aggravent la maladie. En temps normal, de nombreuses années de recherche et d’essais rigoureux sont nécessaires pour s’assurer qu’un vaccin est à la fois sûr et efficace. Très souvent, les chercheurs échouent complètement. Ainsi, cela fait près de 40 ans qu’ils essaient en vain de développer un vaccin contre le VIH-sida. « Si vous devez utiliser un vaccin sur des milliards de personnes, vous auriez intérêt à savoir comment il agit… Nous avons vu dans le passé, avec la grippe porcine, que le vaccin faisait plus de mal que de bien. Nous n’avons pas une grande expérience de l’introduction rapide de vaccins en pleine pandémie », a déclaré Kenneth Frazier, dirigeant de Merck, laboratoire qui est aussi en train de développer un vaccin.

Il remarque par ailleurs que tout ce discours sur le vaccin qui mettra un terme à la pandémie en très peu de temps, « les responsables politiques s’en servent pour dire aux gens de ne pas faire ce qu’ils devraient faire, par exemple porter ce satané masque, vous voyez ? ». Et on peut ajouter que ce discours sert aussi d’alibi à des autorités qui ne veulent ni fournir les équipements de protection nécessaires, ni effectuer les tests et assurer le traçage à des niveaux efficaces, ni financer correctement les centres hospitaliers qui ont été systématiquement submergés.

Trump a dit clairement qu’il préparait une surprise pour octobre, à la veille de l’élection, faisant un battage autour d’un nouveau vaccin, de même que, depuis le début, il a cherché toutes les excuses possibles pour proclamer que la pandémie était déjà derrière nous,  ou au moins que nous pouvions « apprendre à vivre avec elle ».

Le système de santé des États-Unis : réforme ou révolution ?

La pandémie a mis en lumière l’état du système de santé états-unien : il est pourri jusqu’à la moelle. Des responsables politiques, des experts en politique de la santé, des journaux et revues économiques ont lancé des appels à le réformer. Parmi les idées actuellement discutées, on peut citer l’extension de l’Obamacare, l’adoption d’une loi Medicare for All (Medicare pour tous), l’extension du système de santé publique ou encore l’adoption de réglementations et de contrôles sur le prix des médicaments.

Bien entendu, le système de santé a déjà été réformé auparavant. Mais même dans la situation la plus favorable, lorsque Medicare et Medicaid furent introduits sous la pression du mouvement des droits civiques engagé par les Noirs dans les années 1960, les quelques bénéfices obtenus par la population laborieuse furent rapidement rognés par le complexe médico-industriel, ce qui fit de ces programmes un système de plus en plus chaotique caractérisé par des inégalités de classe grandissantes.

Le système de santé actuel découle de la façon dont le capitalisme s’est développé aux États-Unis. Pendant près d’un siècle, la bourgeoisie a considéré la santé comme un secteur permettant de faire du profit. Et cette situation n’a fait que s’aggraver avec le temps. Aujourd’hui, étant donné sa taille, le système de santé est l’un des principaux moyens par lesquels les capitalistes extorquent des richesses à la société. Le système de santé est véritablement un secteur marchand, dans lequel les grandes compagnies d’assurances, les grands hôpitaux et les grands laboratoires évincent les petits. La concentration et la tendance à la création de monopoles s’accélèrent. Dans le même temps, les grands groupes financiers s’implantent dans différents secteurs de la santé : ils achètent des hôpitaux, forment des regroupements de médecins et recrutent du personnel, deviennent fournisseurs de soins, gèrent des Ehpad afin d’extraire du profit, de piller et de voler.

Le système actuel n’a pas pour but de fournir les soins nécessaires à la population, mais de fournir davantage de profits à la bourgeoisie.

Si le système de soins des autres pays « avancés » est quelque peu différent, c’est qu’il a connu un développement assez différent. Le système de santé de ces pays a été mis en place depuis bien plus longtemps avec pour objectif de maintenir la force de travail en état, et les coûts en ont donc été davantage contrôlés et réglementés par l’État, qui décida également de l’organiser comme un tout centralisé. Mais maintenant les gouvernements de tous ces pays réduisent également les dépenses de santé afin de financer davantage de baisses d’impôts et de subventions pour leurs propres capitalistes, comme aux États-Unis, et des pans entiers de ces systèmes sont privatisés. Tous ces systèmes de santé sont également en train de se déliter.

Aux États-Unis, première puissance capitaliste au monde, ce processus est simplement plus avancé qu’ailleurs.

Ce que les travailleurs, plus que d’autres, ont subi depuis le début de la pandémie est complètement fou. Les coûts humains sont d’ores et déjà immenses… Et ils continuent de s’accroître. Mais il serait illusoire de croire qu’il existe une solution d’ordre législatif à ce problème. Les capitalistes n’ont pas modifié le mode de fonctionnement de leur système de santé pour sauver des vies en pleine pandémie. Ils ne vont donc certainement pas accepter la moindre réforme d’importance qui pourrait réduire leurs profits, pas au beau milieu d’une crise économique sévère, étant donné le rôle de réservoir à profits que joue le système de santé.

En dernière analyse, déterminer comment le système de santé est organisé et quels intérêts il sert revient à poser la question de la classe sociale qui détient le pouvoir. Aujourd’hui, c’est la bourgeoisie. Mais la classe ouvrière pourrait s’organiser en classe dominante pour arracher le système de santé à l’étreinte mortelle des capitalistes. Il ne fait aucun doute qu’il est de l’intérêt des travailleurs de se débarrasser du chaos et des inégalités de classe engendrés par le système actuel, et de s’assurer que les énormes progrès scientifiques réalisés dans le domaine de la santé publique et de la médecine profitent à toute la population.

 

[1]     Medicare : système d’assurance santé minimal mis en place en 1965 par le gouvernement fédéral des États-Unis au bénéfice des personnes de plus de 65 ans, des handicapés et de certains malades graves.

 

[2]     Medicaid : programme créé, comme Medicare, en 1965, pour fournir une assurance maladie minimale aux individus et familles à faible revenu. Il est géré conjointement par les États et le gouvernement fédéral.