“Plus jamais ça”, ou le réformisme au temps du coronavirus

Parmi les nombreux manifestes et autres proclamations qui ont fleuri depuis le début de l’épidémie, une tribune, publiée le 27 mars et intitulée « Plus jamais ça ! Préparons le jour d’après », appelait « toutes les forces progressistes et humanistes » à « reconstruire ensemble un futur écologique, féministe et social, en rupture avec les politiques menées jusque-là et le désordre néolibéral ».

Parmi les 18 responsables syndicaux et associatifs à l’origine de cet appel figuraient le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez, l’ancienne responsable des Verts et ex-ministre du gouvernement Hollande Cécile Duflot, aujourd’hui à la tête de la branche française d’Oxfam, et les représentants d’Attac et Greenpeace, pour ne citer que les plus connus.

À la différence des autres textes, celui-ci n’est pas resté sans lendemain et il bénéficie d’un important relais militant grâce à la CGT. Se constituant en un collectif Plus jamais ça, ces mêmes organisations ont lancé une pétition et un nouvel appel à l’occasion du 1er mai, affirmant qu’il fallait « tout repenser » pour « inventer le monde d’après ».

Dernièrement, le 26 mai, elles ont publié un « plan de sortie de crise » de 34 mesures. Quelques-unes sont présentées comme répondant à des « urgences sanitaires et sociales », comme la gratuité des masques ou le déblocage de moyens pour les hôpitaux. Mais, selon ses auteurs, ce plan est aussi censé faire la démonstration qu’il y a des « alternatives au capitalisme néolibéral, productiviste et autoritaire, et que ces alternatives sont crédibles, désirables et réalisables ».

Un catalogue de vœux pieux adressés au gouvernement

Loin d’être constitué de mesures « précises et le plus souvent chiffrées », comme le prétendent ses auteurs, ce plan se présente comme un catalogue de vœux pieux, demeurant le plus souvent bien vagues. Ainsi, à propos des droits des chômeurs, ce plan se limite à demander que l’accès à l’Assurance chômage permette « une vie digne ». Concernant les droits des femmes, il est exigé du gouvernement qu’il prenne « des mesures ambitieuses ».

Mais cette exigence, les auteurs de ce plan sont loin de se l’appliquer à eux-mêmes. Ainsi quand ils évoquent la nécessité de mettre en place une « imposition plus juste […] pour aller chercher l’argent au bon endroit », ils se contentent de proposer une réduction de la TVA sur les produits de première nécessité et n’imaginent même pas qu’elle puisse être tout simplement supprimée ! Rappelons que pendant longtemps le mouvement ouvrier revendiquait la suppression de tous les impôts indirects, considérés comme les plus injustes, car ils pèsent proportionnellement davantage sur la consommation des plus pauvres.

Dans quelques chapitres, les auteurs de ce plan se sont sentis obligés de donner des chiffres qui montrent à quel point leurs mesures sont loin d’être ambitieuses.

Pour résoudre la crise du logement, le texte évoque la nécessité de construire 250 000 logements HLM par an. Un objectif bien modeste qui montre que, malgré ce qui est proclamé à longueur de page, il n’est pas si urgent de trouver une solution aux 15 millions de personnes touchées par la crise du logement, d’après le rapport de la fondation Abbé-Pierre de janvier 2020.

Dans le chapitre consacré à la façon de « répondre à la crise sociale », il est question d’une « hausse conséquente des salaires ». Mais cela se limite à revendiquer 200 euros d’augmentation et pas de salaires en dessous de 1 700 euros net. Apparemment, la CGT, qui met en avant un smic à 1 800 euros net, n’est pas parvenue à convaincre ses partenaires.

Parmi les revendications censées garantir du « travail pour toutes et tous » figure « la création d’un droit de veto des CSE sur les licenciements qui ne sont pas justifiés par des difficultés graves et immédiates ».

Cette revendication est une vieille lune des organisations réformistes. Comme si les capitalistes avaient l’habitude de se justifier de leurs décisions auprès des salariés, surtout quand il s’agit de licenciements !

En outre, dans cette période de crise, les capitalistes peuvent mettre en avant que les bénéfices ne sont pas au rendez-vous. Ils licencient précisément pour rétablir les profits aux dépens des travailleurs, menant une offensive féroce et implacable qui condamne à la misère des fractions de plus en plus larges des classes populaires.

Face à cette guerre pour le profit, les travailleurs n’ont aucune raison d’accepter d’être sacrifiés ! Revendiquer le droit à un emploi permettant de vivre est légitime et il n’y a pas à accepter que cela puisse dépendre de la situation de telle ou telle entreprise. Avec l’aggravation de la crise, chercher un moyen de préserver les emplois et les salaires sans remettre en cause la logique de profit du capitalisme est totalement illusoire.

On retrouve dans ce plan l’idée que ce serait la mondialisation qui serait responsable des méfaits subis par les populations, qu’il faudrait « relocaliser les productions », « produire au plus près des populations », qu’il faudrait combattre le libre-échange, la dépendance aux importations. Le texte ne va pas jusqu’à parler de la souveraineté nationale, mais c’est cela qui est en filigrane.

Réguler la finance, la contrôler, réorienter la politique monétaire : voilà les objectifs qui sont mis en avant, et ce serait aux gouvernements de le faire ! Pourquoi, dans le système actuel, les États sont contrôlés par la finance, pas un mot pour l’expliquer !

Si tous les gouvernements, sous toutes les latitudes, ont favorisé les marchés financiers et sacrifié les services publics c’est que, partout, les États nationaux, les ministres comme les hauts fonctionnaires qui dirigent les administrations, sont au service de la classe possédante, et en particulier de sa fraction la plus riche.

Ce nouvel avatar de regroupement d’une partie de la gauche réformiste tente de faire croire, dans un contexte d’aggravation brutale de la crise, qu’il est possible d’aménager le capitalisme, de le réguler, de le rendre plus respectueux des hommes et de l’environnement, sans remettre en cause ses fondements, et surtout sans renverser le pouvoir de la classe capitaliste qui tire sa domination dans l’économie et dans la société de la propriété privée des moyens de production.

Reconstruire le monde d’après… ou l’union de la gauche !

« Débattons partout, clame le collectif dans son texte commun, mobilisons-nous sur le terrain pour changer le système et exiger des pouvoirs publics des transformations radicales ! ». La mise en œuvre de ce « plan de sortie de crise » dépend donc exclusivement de la bonne volonté du gouvernement, qu’il faut convaincre de « changer de logiciel ».

Sur le plan politique, les perspectives des organisations du collectif Plus jamais ça se résument donc à militer pour une alternance électorale et l’arrivée au pouvoir d’un « bon gouvernement de gauche ». C’est bien dans ce sens que tendent leurs efforts.

Ainsi, elles considèrent comme un succès d’avoir réuni le 20 mai une visioconférence à laquelle ont participé 52 représentants d’organisations politiques, syndicales et associatives, avec notamment Jean-Luc Mélenchon pour La France insoumise, Olivier Faure pour le PS, Julien Bayou, porte-parole d’Europe écologie – Les Verts. Le NPA, représenté par Olivier Besancenot, participait aussi à cette réunion.

Même si, officiellement, il n’était pas question d’évoquer un calendrier électoral, beaucoup l’avaient en tête et ne s’en cachaient pas. Comme à son habitude, le dirigeant du PC, Fabien Roussel, s’est déclaré partisan d’une alliance électorale de toute la gauche. Mais une alliance avec le PS, encore discrédité par sa politique menée sous la présidence de Hollande, n’est pas très populaire auprès d’une grande partie des militants du milieu CGT-PC. Quant à La France insoumise, elle veut bien d’une union de tous… derrière elle et son dirigeant, Mélenchon, probable futur candidat à la présidentielle de 2022 !

Pour le moment, cette nouvelle version d’union de la gauche est loin d’être cons­truite. À cette étape, le collectif Plus jamais ça joue le rôle d’entremetteur entre des partis qui tentent de retrouver un peu du crédit perdu auprès des classes populaires.

Le NPA justifie sa présence dans ce type de réunion en déclarant y défendre la nécessité d’une « union pour les mobilisations ». Mais il n’est bien sûr pas en mesure d’influencer en quoi que ce soit le contenu des discussions, et encore moins des éventuels accords qui pourraient en sortir dans un avenir plus ou moins proche.

Par contre, en mêlant sa voix au chœur de ceux qui prêchent l’unité de la gauche, il accrédite auprès des travailleurs l’idée que c’est bien la seule perspective possible. Cette politique le réduit à jouer le rôle de mouche du coche des organisations réformistes, qui trahiront les travailleurs si le discrédit du gouvernement actuel devait leur permettre de se retrouver à nouveau au pouvoir.

Armer les travailleurs pour les futurs combats révolutionnaires

Dans la période qui vient, le système capitaliste en crise va plonger dans la pauvreté des fractions de plus en plus larges de la population, travailleurs condamnés au chômage, commerçants, artisans et paysans acculés à la faillite…

Quand un système est incapable de faire vivre ceux qui créent les richesses, il doit disparaître, proclamaient déjà Marx et Engels dans le Manifeste du Parti communiste (1848).

Dans une telle période, il faut se battre pour accélérer cette prise de conscience parmi la population laborieuse, l’aider à déboucher sur des revendications constituant des objectifs de combat dans cette lutte pour renverser le pouvoir de la bourgeoisie et organiser l’économie d’une façon collective et planifiée pour répondre aux besoins du plus grand nombre.

Parmi ces revendications, celles de la répartition du travail entre tous sans diminution des salaires et du contrôle des travailleurs sur les entreprises sont parmi les plus importantes alors que, du fait des licenciements et des faillites, le chômage explose.

Travailler moins pour travailler tous, avec des salaires garantis contre les hausses de prix par l’échelle mobile des salaires, est une revendication indispensable à opposer à la politique patronale de destruction des emplois.

Que les travailleurs puissent contrôler les comptes des entreprises leur permettrait de constater que les licenciements, loin d’être une fatalité, découlent le plus souvent d’un choix, celui de privilégier les profits des actionnaires en sacrifiant les emplois, les salaires et les conditions de travail.

Imposer un tel contrôle suppose de remettre en cause le pouvoir des capitalistes, leur droit de propriété, et cela requiert une lutte féroce et déterminée.

Les marchands d’illusions ne manquent pas pour tenter de limiter la prise de conscience des travailleurs en cette période de faillite du capitalisme et chercher à canaliser et à dévoyer demain les combats de la classe ouvrière.

Ceux qui ont à cœur de défendre les intérêts des travailleurs doivent consacrer leur énergie à s’opposer à ces illusions aux conséquences funestes, et à construire un parti révolutionnaire dont le programme et la politique visent à armer les travailleurs dans le combat pour renverser le capitalisme.

1er juillet 2020