L’activité militante communiste au temps du coronavirus

Bien sûr, l’apparition d’un nouveau virus et la pandémie qu’il entraîne posent un problème nouveau aux scientifiques et, par là même, à toute la société, à tout le genre humain. Mais l’histoire de l’humanité est jalonnée de problèmes de ce type. Pas seulement pour cette raison fondamentale que les multiples formes de virus ou de bactéries font partie du même monde du vivant, pour le bien du corps humain pour les uns, pour le mal pour les autres, et que l’ensemble des êtres vivants interagissent entre eux depuis le début des temps. Mais aussi parce que la collectivité humaine a connu une multitude d’épidémies, depuis la révolution néolithique en particulier.

Les hommes et leur environnement

Depuis l’émergence d’Homo sapiens, les hommes, partie intégrante du vivant, sont engagés dans un combat pour arracher leur subsistance à la nature. Comme simple prédateur au temps des chasseurs-cueilleurs puis en acquérant une maîtrise croissante sur cette nature avec l’invention de l’agriculture, l’émergence des villes, la division de plus en plus complexe du travail social. C’est en transformant la nature par son activité productive que l’homme se transformait lui-même. C’est même dans ce processus que réside l’hominisation.

Bien avant que les scientifiques parviennent à notre degré de connaissance pour comprendre et éclairer cette évolution, les fondateurs de la vision marxiste de l’évolution de la société expliquaient que le combat des hommes contre la nature pour survivre et se procurer leur subsistance était, en dernier ressort, la base de toute évolution humaine.

Dans un texte au titre évocateur, Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme (1876), Engels expliquait : « Seul l’homme est parvenu à imprimer son sceau à la nature, non seulement en déplaçant le monde végétal et animal, mais aussi en transformant l’aspect, le climat de son habitat, voire les plantes et les animaux, et cela à un point tel que les conséquences de son activité ne peuvent disparaître qu’avec le dépérissement général de la terre. »

Il faut souligner qu’à l’époque où ce texte a été écrit, la science évaluait l’histoire de l’homme à quelques centaines de milliers d’années. Alors que, en quelques années, la recherche scientifique d’aujourd’hui a permis d’allonger cette histoire de deux millions à quelque cinq, voire sept millions d’années.

Pour ne prendre que l’histoire écrite, consécutive donc à l’invention de l’écriture, liée là encore à la révolution néolithique et à la constitution des premières grandes concentrations humaines qu’étaient les villes, les hommes ont été confrontés à des épidémies, de la peste au choléra, et à leurs conséquences sur l’économie mondiale.

L’épidémie de peste la plus meurtrière qu’ait connue le monde est partie d’Asie centrale et s’est répandue en Chine et en Inde, en suivant les routes commerciales. Elle a atteint l’Europe vers 1340 et s’est répandue partout sur le continent. En l’espace de quatre ans, non seulement elle a entraîné la mort de plus du tiers de la population européenne, mais elle a pesé sur l’histoire de ce continent, sur sa démographie et, partant, sur sa force productive. Il est significatif que les ravages de la Grande Peste ont été tels que la population de la France, aux alentours de vingt millions sous Philippe le Bel, n’est revenue au même niveau que plus de quatre cents ans après, quelques décennies avant la révolution de 1789 !

Pendant des siècles, l’homme a été confronté aux catastrophes engendrées par ces épidémies sans en comprendre les causes.

Avant le 19e siècle, l’humanité, effrayée et impuissante, en était réduite à inventer une multitude de causes surnaturelles, à invoquer dieu et diable, à verser dans le mysticisme et la contrition.

Il y a plus d’un siècle, Pasteur et Koch ont commencé à mettre en évidence le rôle des microbes et de leur transmission. La maîtrise scientifique des hommes s’est accrue considérablement depuis.

Pas d’union nationale !

Mais le combat contre les épidémies, l’être humain, être social, le mène dans le cadre de l’organisation sociale qui est la sienne au moment où l’épidémie survient. Contre l’épidémie actuelle, ce combat est mené à la façon et avec les limites que lui impose l’organisation actuelle de la société, c’est-à-dire le capitalisme et le règne de la bourgeoisie. Ce combat, cette « guerre contre le virus », comme le déclamait Macron avec emphase, n’annihile évidemment pas les lois du capitalisme, les lois de la valeur et du profit. Il leur donne un éclairage cru. Il ne suspend pas la lutte des classes, il tente de la dissimuler avec des mots de circonstance.

Nous ne reviendrons pas ici sur les différentes conséquences pour les travailleurs des mesures prises par ceux qui dirigent la société. Notre hebdomadaire Lutte ouvrière et les éditoriaux comme les échos de nos bulletins d’entreprise sont remplis de dénonciations des multiples aspects antiouvriers de la gestion gouvernementale de la crise sanitaire.

Nous nous garderons de faire de la politique-fiction sur la façon dont une société débarrassée du pouvoir de la bourgeoisie, de l’exploitation et de la loi du profit, pourrait faire face à une pandémie engendrée par un virus jusqu’alors inconnu.

Nous voulons seulement parler ici des tâches que de telles périodes imposent aux militants communistes révolutionnaires et de l’éclairage qu’ils doivent y donner aux travailleurs conscients.

À commencer par le rejet de toute forme d’union nationale. Il ne s’agit pas seulement de mettre en cause la gestion du gouvernement actuel – et il ne s’agit surtout pas de le faire en association avec des partis bourgeois qui, tous, ont leur part de responsabilité dans la continuité de la politique bourgeoise, dans le passé comme pour le futur. Il s’agit de montrer que ceux qui critiquent cette gestion sans combattre la domination de classe qui l’inspire en obscurcissent la compréhension. Ils dévoient le sentiment de colère en train d’émerger parmi celles et ceux qui continuent à faire fonctionner la vie économique et sociale en risquant la contagion, des soignants aux éboueurs, des ouvriers des usines qui continuent à tourner aux caissières des supermarchés.

Les communistes révolutionnaires se doivent de participer à tous les combats des travailleurs qui défendent leur peau en réclamant des mesures de protection, et de les impulser lorsqu’ils sont en situation de le faire.

Les travailleurs même les moins politisés perçoivent dans leur corps l’infamie sociale qui consiste à vouloir maintenir les salariés dans l’activité économique sans leur donner les moyens de se protéger contre le coronavirus. Ils ressentent la contradiction entre les discours mielleux des serviteurs de la bourgeoisie et la réalité des manques criants en matière de sécurité sanitaire, à commencer par les masques, les gants, le gel hydroalcoolique. Ils constatent aussi à quel point le système hospitalier paye aujourd’hui les années de coupes budgétaires, de course à la rentabilité, de mainmise de la finance sur les hôpitaux, de réduction du personnel. Les combats du personnel des Ehpad comme des hôpitaux ne sont pas anciens au point que l’on oublie l’arrogance des gouvernements, celui-ci comme ceux qui l’ont précédé, à refuser ce que les travailleurs de ces secteurs réclamaient. L’actualité montre de façon dramatique que ceux qui protestaient représentaient infiniment plus l’intérêt de la collectivité que les dirigeants imbus de leur pouvoir, à plat ventre devant la grande bourgeoisie et obéissant aux lois du fonctionnement du capitalisme.

Le vocabulaire employé par ceux qui gouvernent dans la « guerre contre le virus » est aussi mensonger que les proclamations patriotiques de leurs prédécesseurs pour justifier les guerres impérialistes !

Ce décalage entre les mensonges officiels, les appels au sacrifice, et la réalité de la vie de tous ceux qui soignent, produisent, transportent, pousse à de multiples réactions spontanées. Qu’elles s’emparent du droit de retrait ; qu’elles s’expriment par l’accroissement des congés maladie ; qu’elles se traduisent par des protestations contre l’obligation de produire ou de transporter des marchandises inutiles pour la vie sociale : elles expriment un même refus.

Si le travailleur conscient doit participer aux initiatives spontanées exprimant ce refus, et si possible les impulser, il doit en même temps éclairer ses sœurs et frères de classe sur les causes sociales qui engendrent cette situation. Il ne faut pas qu’il dissocie le combat quotidien pour se défendre de la propagande et de l’agitation pour le renversement du capitalisme.

Il est, par exemple, nécessaire de s’opposer au fait que des travailleurs soient envoyés risquer leur santé, et pour certains leur vie, pour produire des marchandises non essentielles. Il est nécessaire de s’opposer à ce que Peugeot et Renault, qui ont arrêté leurs chaînes de production, puissent les remettre en route simplement pour avoir un train d’avance par rapport à leurs concurrents. Comme il est nécessaire de dénoncer le fait que continuent à tourner les chaînes produisant des articles de luxe, des marchandises dont on peut se passer un temps, voire des engins de guerre.

Ceux qui considèrent l’économie capitaliste comme seule concevable ont cependant vite fait de mettre en avant que les pièces de rechange que continue à produire l’usine PSA de Vesoul sont utiles aussi pour les ambulances ou pour les camions qui transportent des produits alimentaires indispensables ! Ils ont vite fait de justifier le fonctionnement d’usines qui, en fabriquant des cartons, le font aussi bien pour emballer des produits pharmaceutiques que des articles inutiles dont la vie sociale peut se passer. Comme ils justifient même le fonctionnement d’usines qui construisent des hélicoptères par leur utilisation dans le secours civil et pour le transport d’un hôpital à un autre de malades en réanimation.

Pour justifier les profits de ses actionnaires, parmi lesquels, à côté de quelques grandes familles bourgeoises, il y a la banque BNP et la société d’investissement BlackRock, le géant de la chimie Solvay évoque la fabrication par une filiale d’emballages médicaux par ses usines ou celle de canules en plastique indispensables en réanimation.

Un trust comme PSA, qui a dû momentanément reculer devant l’indignation soulevée par son projet de remettre en marche une de ses usines fabriquant des boîtes de vitesses, annonçant ainsi sa volonté de reprendre la production dans ses usines, a trouvé la parade en proposant de fabriquer, en association avec Air Liquide, des respirateurs qui manquent cruellement.

Tous ces gens-là peuvent d’autant plus facilement trouver des prétextes pour justifier ce qui n’est pourtant qu’un aspect de leur course au profit, qu’il est artificiel de dissocier les différents aspects du fonctionnement de l’économie. L’économie forme un tout.

Il ne faut pas en rester à disséquer ce qui est nécessaire, ce qui ne l’est pas vraiment et ce qui est nuisible. Tout dépend de qui décide de cette nécessité. Tant que c’est la bourgeoisie et ses laquais politiques qui en décident, le profit des actionnaires sera une nécessité économique, alors qu’un salaire correct pour les travailleurs qui suent ce profit sera du superflu !

Transformer les rapports de classe

Le problème est de savoir qui domine l’économie. La minorité exploiteuse, la bourgeoisie, qui domine l’ensemble de l’économie et qui fait ces choix-là, ou la majorité exploitée ? Dans une période de montée révolutionnaire, cette idée se résume par l’objectif transitoire du contrôle ouvrier sur la production.

Il est possible d’imposer à la bourgeoisie des aménagements favorables aux travailleurs lorsque les rapports de force le permettent. Mais lui demander de diriger l’économie en fonction des intérêts de la majorité exploitée, ou même « l’exiger », c’est exiger d’un bouc qu’il donne du lait.

La distinction entre ce qui est nécessaire et ce qui est superflu ou nuisible n’a de sens que sur la base des intérêts de classe. Même en temps ordinaire, l’économie capitaliste, qui n’est pas capable de nourrir et de loger correctement la majorité de la population de cette planète, gaspille une part colossale des forces productives à fabriquer des avions et des bombes pour empêcher ceux qui ont faim de se révolter.

Si on veut y mettre fin, il faut arracher le pouvoir politique à la bourgeoisie et transformer les rapports de classe de fond en comble. La guerre en cours n’est pas seulement menée contre le coronavirus. Du côté de la classe dominante, elle est surtout menée contre la classe ouvrière et plus généralement contre ceux qui contestent la domination des intérêts privés sur l’intérêt collectif, c’est-à-dire le capitalisme. Alors, la question fondamentale qui se pose, en ce temps d’épidémie comme avant et après, c’est : eux ou nous ?

Et, dans une période où une partie importante de la population se pose des questions, notre tâche première est de lui donner des réponses en marxistes, en révolutionnaires.

Le confinement, malgré tous ses inconvénients concernant l’activité militante sur le terrain, a un avantage : il offre du temps pour se cultiver, s’éduquer, se familiariser de plus en plus avec les idées communistes révolutionnaires. Dans le passé, la relégation ou la prison ont souvent été pour des militants ouvriers une occasion de lire et de compléter leur culture et leur formation. Et les conditions de l’enfermement dû au coronavirus sont tout de même plus supportables que la relégation. En outre, il existe aujourd’hui une multitude de moyens techniques pour rester en contact, pour s’entraider et resserrer les liens. La volonté de se cultiver a toujours été pour des militants ouvriers un moyen de s’émanciper des conséquences de l’exploitation quotidienne. Le temps de confinement est une bonne occasion de le faire, y compris collectivement.

Et le confinement est un moyen de se donner des armes supplémentaires pour continuer le combat, pour le rendre plus efficace une fois l’épidémie jugulée. Même lorsque le virus sera vaincu, il restera la crise dans laquelle s’enfonce de plus en plus le système capitaliste. Et cette crise-là risque d’être aussi grave que le coronavirus voire bien plus grave pour les exploités. Une fois de plus, la classe capitaliste cherchera à faire payer par les exploités les moyens qu’elle se donnera pour tenter de surmonter la crise. Le combat séculaire pour la révolution sociale continue.

Le texte cité plus haut, dans lequel Engels résume, à la lumière du matérialisme historique, sa vision de l’évolution qui a conduit de l’ancêtre animal à l’être humain, se conclut par une évocation de l’avenir : « Dans les pays industriels les plus avancés, nous avons dompté les forces de la nature et les avons contraintes au service des hommes ; nous avons ainsi multiplié la production à l’infini, si bien qu’actuellement, un enfant produit plus qu’autrefois cent adultes. Et quelle en est la conséquence ? Surtravail toujours croissant et misère de plus en plus grande des masses, avec, tous les dix ans, un grand krach. Darwin ne savait pas quelle âpre satire de l’humanité, et spécialement de ses concitoyens, il décrivait quand il démontrait que la libre concurrence, la lutte pour la vie, célébrées par les économistes comme la plus haute conquête de l’histoire, est l’état normal du règne animal. Seule une organisation consciente de la production sociale, dans laquelle production et répartition sont planifiées, peut élever les hommes au-dessus du reste du monde animal, au point de vue social, de la même façon que la production en général les a élevés en tant qu’espèce. L’évolution historique rend une telle organisation de jour en jour plus indispensable, mais aussi de jour en jour plus réalisable. D’elle datera une nouvelle époque de l’histoire, dans laquelle les hommes eux-mêmes, et avec eux, toutes les branches de leur activité, notamment les sciences de la nature, connaîtront un progrès qui rejettera dans l’ombre la plus profonde tout ce qui l’aura précédée. »

Le texte porte la marque de l’époque où il fut écrit. Mais l’avenir qu’il évoque est toujours l’objectif ultime de celles et ceux qui se revendiquent du communisme révolutionnaire.

2 avril 2020