Honduras : les migrants fuient le désastre provoqué par l’impérialisme américain

Cet article est traduit de la revue trotskyste américaine Class Struggle (n° 103, février-mars 2020).

En 2014, 70 000 enfants originaires d’Amérique centrale étaient arrivés seuls à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, sans aucun adulte avec eux. Depuis, une vague de mineurs isolés mais aussi de plus en plus de mères avec leurs enfants et de familles entières en provenance d’Amérique centrale ont essayé de trouver refuge aux États-Unis. En 2019, plus de 900 000 migrants ont été incarcérés à la frontière sud des États-Unis. Ces dernières décennies, la plupart des migrants arrivant à cette frontière étaient des Mexicains. En 2019, en revanche, plus de 70 % des migrants arrêtés et détenus par les gardes-frontières étaient originaires de trois très petits pays : le Honduras, le Guatemala et le Salvador.

Pour atteindre les États-Unis, les migrants originaires d’Amérique centrale doivent traverser le Mexique, faire face à la menace des gangs, de l’armée et de la police mexicaines, sauter sur des trains de marchandises en marche et en descendre... Et la frontière des États-Unis leur réserve encore bien d’autres dangers : le désert, parcouru par les patrouilles de gardes-frontières, sans parler des milices. L’administration Obama (2009-2017) s’est efforcée d’empêcher les migrants d’arriver aux États-Unis en déportant des milliers de personnes et en tentant d’obtenir que les gouvernements d’Amérique centrale les empêchent de partir. Trump a renforcé cette politique, en poussant les gouvernements mexicain, guatémaltèque, hondurien et salvadorien à prendre des mesures encore plus restrictives contre les migrants. Il a fait incarcérer dans des conditions atroces aux États-Unis ou, pire, dans une ville mexicaine frontalière, ceux qui attendaient d’être entendus pour une demande d’asile. De plus, Trump a restreint l’accès au droit d’asile aux États-Unis. Mais, malgré tous les obstacles accumulés contre eux, ils sont des milliers à tenter le voyage.

Donald Trump instrumentalise cyniquement cette crise humanitaire. Les attaques contre les travailleurs des pays pauvres sont devenues un élément clé de son discours. Il présente les immigrés et les relations commerciales avec ces pays comme responsables de tous les problèmes économiques rencontrés par les travailleurs américains. Pour ce qui est des migrants issus d’Amérique centrale, il les accuse en particulier d’apporter la violence aux États-Unis.

Il est entendu que Trump est un démagogue hypocrite qui agit d’abord dans son propre intérêt. Mais la crise dépasse largement sa seule personne. Le désespoir à l’origine de cette migration de masse résulte directement de plus d’un siècle de domination économique et politique des États-Unis sur le sous-continent. Cette domination a été exacerbée durant la dernière décennie par les retombées de la crise financière mondiale, laquelle a été déclenchée par le système bancaire américain. Et la situation dans un petit pays comme le Honduras, situé au sud du Mexique et du Guatemala, illustre clairement cette histoire dramatique.

Une situation désespérée…

Près du tiers de la population hondurienne travaille dans l’agriculture de subsistance, et le produit de ce travail suffit à peine pour nourrir ces familles. L’année dernière, des sécheresses suivies d’inondations ont détruit une grande partie des récoltes. D’après l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la famine a touché en 2019 deux millions d’agriculteurs en Amérique centrale, dont 500 000 au Honduras, du fait de la perte des récoltes de haricots et de maïs. De nombreux agriculteurs ont vendu leurs équipements pour acheter de la nourriture. Comment pourront-ils donc récolter quoi que ce soit l’année prochaine, à supposer que la situation s’améliore ?

Dans de nombreuses régions, la population cultivait le même sol de génération en génération, sans aucun document de propriété. Ces derniers temps, de grandes exploitations ont su profiter de cette situation et absorber les terres des petits paysans. Elles ont contraint ceux-ci à quitter leur terre, mais elles emploient moins de travailleurs qu’elles n’en ont chassé.

En outre, l’expansion des concessions minières dans le pays empoisonne les cours d’eau où les petits paysans s’approvisionnent.

Ces trois processus ont entraîné un important exode rural, provoqué par l’espoir de trouver du travail en ville.

Mais les rares emplois disponibles en ville sont extrêmement mal payés, et les conditions y sont souvent proches de l’esclavage. D’après les statistiques officielles, les rares travailleurs qui ont la « chance » d’avoir un emploi toute l’année ont un revenu annuel qui ne dépasse pas 4 000 dollars des États-Unis environ. Mais la plupart des Honduriens ne peuvent même pas accéder à ce type d’emplois. Le gros de la population vit dans la pauvreté la plus extrême : d’après la Banque mondiale, 60 % de la population vit avec moins de 1 168 dollars par an. Même si, du fait de la différence du niveau des prix, cette somme a un pouvoir d’achat deux fois plus élevé qu’aux États-Unis, cela équivaut tout de même à vivre aux États-Unis avec moins de 2 500 dollars par an.

Ceux qui n’ont ni terre ni travail sont regroupés en masses dans les bidonvilles qui entourent les grandes villes de San Pedro Sula et Tegucigalpa, où règnent la violence et la criminalité. Le Honduras a l’un des taux d’assassinats les plus élevés au monde : il a atteint un pic en 2012, année où plus de 7 000 assassinats ont été enregistrés, dans un pays de moins de dix millions d’habitants. À titre de comparaison, Chicago, qui a beaucoup attiré l’attention des médias cette année-là, présentait un taux inférieur au quart du taux hondurien. La violence contre les femmes est également endémique et bénéficie d’une presque totale impunité : en 2016, 463 femmes ont été assassinées au Honduras, et en juillet 2017 la police n’enquêtait que sur 15 de ces meurtres.

…aggravée par la violence

Cette situation de pauvreté abyssale a été imposée à la population par la violence.

D’après une enquête menée en 2015 par l’hebdomadaire de gauche The Nation, au moins 30 syndicalistes ont été assassinés entre 2009 et 2015 par les agents de sécurité des entreprises ou par les forces de répression de l’État.

Lorsqu’en 2010 la Dinant Corporation commença à s’emparer d’importantes surfaces de terres pour étendre ses plantations géantes destinées à produire de l’huile de palme, les paysans protestèrent. Dinant n’hésita pas à envoyer ses agents de sécurité formés aux États-Unis, qui tuèrent cinq paysans. Lorsque la population réagit en bloquant les routes, l’armée et la police envahirent la région, occupèrent les villages et firent encore davantage de victimes. Les trois années suivantes, au moins dix personnes qui collaboraient avec le groupe de paysans qui s’opposait à l’accaparement des terres furent à leur tour assassinées. Leur avocat fut lui aussi tué, et lorsque son frère se rendit à la capitale pour faire une conférence de presse sur ce meurtre, il fut à son tour assassiné. Aucun des assassins n’a été inquiété. Cinq agents de sécurité de Dinant ont été accusés des crimes initiaux, mais aucun n’a été condamné. Et il s’agit là seulement des assassinats associés à une entreprise, sur une période de sept ans, tels qu’ils sont décrits par l’historienne Dana Frank dans son livre The Long Honduran Night (Haymarket Books, 2018, non traduit).

Le niveau de violence s’est accru au point qu’en 2017 l’ONG Global Witness a qualifié le Honduras de pays le plus dangereux du monde pour les défenseurs de l’environnement, dressant une liste de 120 personnes assassinées les six années précédentes après avoir défendu leurs terres, leurs rivières ou leurs forêts. La plupart de ces victimes étaient de petits paysans­ ou des gens qui les soutenaient dans leur combat pour défendre les ressources dont ils ont besoin pour survivre.

Ce fut le cas en 2016, lorsque des assassins ont exécuté Berta Cáceras, militante rurale qui protestait contre la construction par l’entreprise DESA Corporation d’un barrage qui menaçait de supprimer l’accès à l’eau pour toute une population. D’après le tribunal du Honduras qui condamna sept de ses meurtriers, « les responsables de DESA ont organisé l’élimination de Mme Cáceras » après que des espions travaillant pour cette entreprise eurent infiltré son organisation. Les assassins étaient très probablement liés à l’armée hondurienne : un ancien militaire déclara que le nom de cette militante était sur la liste des cibles des forces spéciales du Honduras. Son meurtre attira l’attention car elle venait juste de recevoir une récompense prestigieuse pour la protection de l’environnement et avait rencontré Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, et le pape. Mais, loin d’être un cas isolé, l’exécution de Berta Cáceras est emblématique de la violence menaçant tous les militants.

Une grande part de cette violence était le fait de milices privées payées par les entreprises, mais ces milices étaient liées à l’appareil d’État et travaillaient parfois directement pour celui-ci, comme dans le cas de Cáceras.

Derrière la pauvreté et la violence, l’impérialisme américain

Cette économie hondurienne qui génère tant de pauvreté est dominée par des entreprises des États-Unis qui, dans le secteur du textile comme dans celui des pièces détachées pour l’industrie automobile, sous-traitent leur production au Honduras. Les exploitations agricoles honduriennes produisent du café, des bananes, de l’huile de palme et de la viande bovine, dont une part importante est également destinée à être vendue aux États-Unis. L’économie du Honduras s’appuie sur le système financier dominé par les banques des États-Unis.

Certaines exploitations et usines sont directement détenues par des filiales d’entreprises américaines. Ainsi Standard Fruit, filiale de Dole, gère des plantations géantes de bananes sur la côte septentrionale du pays. Chiquita possède quatre filiales au Honduras, dont une entreprise de logistique, en plus de ses bananeraies.

Les autres entreprises sont la propriété de la fine couche privilégiée au sommet de l’économie hondurienne, laquelle dépend des flux de capitaux américains et européens, sous forme de prêts et d’investissements. Elle défend donc les intérêts de ces capitalistes et leur restitue une part des profits. Ainsi Miguel Facussé, fondateur de Dinant Corporation (à l’origine de tant de violence), fit fortune dans des entreprises produisant au Honduras des biens de consommation vendus dans toute l’Amérique centrale et aux Caraïbes. Après avoir revendu ces entreprises aux multinationales Unilever et Procter and Gamble, il utilisa le produit de ces ventes, additionné de sommes prêtées par le système bancaire dominé par les États-Unis, pour créer les usines d’huile de palme Dinant, dont une grande part de la production est actuellement exportée vers le Mexique pour confectionner des confiseries.

Comme on pouvait s’y attendre dans un pays recevant un volume aussi important d’investissements américains, les forces armées des États-Unis y sont présentes pour protéger ces investissements et les profits qui en découlent. D’après l’organe officiel Security Assistance Monitor, qui analyse les programmes américains d’aide à la sécurité et à la défense dans le monde entier, les États-Unis ont fourni plus de 114 millions de dollars d’aide directe aux forces armées honduriennes dans la seule période 2009-2017.

La plupart des officiers sont formés à l’École des Amériques pour la coopération de sécurité (Western Hemisphere Institute for Security Cooperation), située en Géorgie (anciennement École des Amériques). Il en résulte des liens permanents entre ces officiers et leurs formateurs. Au moins deux des personnes accusées de l’assassinat de Berta Cáceras ont été formées dans cette école.

Les États-Unis maintiennent également la base militaire conjointe de Soto Cano (anciennement Palmerola) avec les forces honduriennes, qui fait à la fois office de centre de formation des forces aériennes honduriennes et de base de la principale force d’intervention des États-Unis en Amérique centrale, avec environ 500 soldats.

L’économie actuelle du Honduras a été pour une grande part mise en place par des entreprises domiciliées aux États-Unis,  la police et l’armée du pays ont été constituées, formées et armées par les États-Unis.

Une semi-colonie des États-Unis depuis plus d’un siècle

La situation actuelle au Honduras découle du développement de l’impérialisme américain en Amérique centrale, et au Honduras en particulier, depuis plus d’un siècle.

À la fin du 19e siècle, après avoir conquis une grande partie de l’Amérique du Nord, le capital des États-Unis commença à chercher ailleurs des possibilités de placement. Ce mouvement s’insérait dans un développement plus vaste de l’impérialisme à l’échelle mondiale : les bourgeoisies britannique, française, allemande et japonaise cherchaient également à constituer ou renforcer un empire colonial à même de leur fournir des matières premières et d’absorber leurs marchandises et leurs capitaux.

La bourgeoisie américaine connut une expansion comparable à celles de ses rivales européennes mais, dans le cas des États-Unis, cette expansion se tourna vers le Pacifique, les Caraïbes et l’Amérique latine. Et, pour une bonne part, elle fut rendue possible par des entreprises guerrières. En 1893, des hommes d’affaires américains organisèrent un coup d’État à Hawaï, qui aboutit à l’annexion pure et simple de cet archipel par les États-Unis en 1900. En 1898, les États-Unis menèrent une guerre contre l’Espagne pour arracher à celle-ci le contrôle sur Porto Rico, Cuba et les Philippines. Pendant les trois années suivantes, l’armée américaine mena une lutte sanglante et brutale contre les nationalistes philippins pour imposer son contrôle sur le pays. Alors que les États-Unis commençaient à se constituer un début d’empire aux Caraïbes et dans l’océan Pacifique, ils cherchèrent à relier ces deux zones au moyen d’un canal creusé en Amérique centrale. Pour cela, ils manigancèrent contre leurs rivaux européens et détachèrent le Panama de la Colombie.

Le droit des États-Unis à être la seule puissance régionale avait déjà été proclamé, en 1823, par le président James Monroe, dans le cadre de la fameuse doctrine Monroe. Mais ce n’est qu’entre 1904 et 1914, avec le creusement du canal de Panama, que le pays fut véritablement à même d’établir sa domination en Amérique centrale. En 1905, Elihu Root, ministre des Affaires étrangères du président Theodore Roosevelt, écrivait : « Le fait que nous creusions ce canal va nous conduire inévitablement à assurer l’ordre aux alentours. Il est dans l’ordre des choses que le commerce et le contrôle, et l’obligation qui en découle de maintenir l’ordre dans la région, servent nos intérêts. » Roosevelt était d’accord avec cette position. Dans un discours annonçant son célèbre Corollaire de la doctrine Monroe, il déclara que les États-Unis agiraient comme une force de police afin de garantir le maintien de l’ordre dans cette partie du monde.

Jusque-là, l’économie du Honduras avait été principalement rurale, quasiment dépourvue d’industrie et même d’une agriculture commerciale. Si un petit nombre de compagnies minières américaines avaient commencé à extraire de l’or dans les années 1880, si quelques bananeraies contrôlées par les États-Unis s’étaient implantées le long de la côte nord dans les années 1890, cela n’avait aucun impact sur la grande majorité de la population, qui continuait de survivre sur des cultures vivrières.

Mais début 1905 l’Américain Samuel Zemurray, surnommé Sam the Banana Man, s’installa au Honduras et commença à acheter de vastes surfaces pour y planter des bananiers, qu’il finit par revendre à United Fruit. Le Honduras était de plus en plus dominé par les capitalistes américains. Deux entreprises américaines, United Fruit et Standard Fruit, obtinrent bientôt le contrôle de la totalité de la côte nord du pays. Leur expansion se fit en arrachant des terres aux paysans. Ceux-ci n’avaient d’autre choix que de travailler, pour un salaire extrêmement bas, pour ces entreprises. En 1913, la banane représentait les deux tiers des exportations du pays. Le Honduras était devenu une économie de monoculture dont la richesse s’évadait par bateaux entiers vers la Nouvelle-Orléans, New York et Boston. Les quelques infrastructures qui pouvaient y être construites permettaient d’abord aux producteurs de fruits de sortir leur récolte du pays. En 1960, la capitale Tegucigalpa n’était toujours pas desservie par le chemin de fer. Le Honduras est le pays auquel pensait l’auteur américain O. Henry lorsqu’il parla pour la première fois de « république bananière ».

Une petite classe dirigeante se développa, étroitement liée aux entreprises américaines. Les grands propriétaires fonciers tirèrent profit de la situation en produisant des marchandises en grande partie pour le marché des États-Unis, utilisant les infrastructures construites par les planteurs de bananes. Le personnel politique, composé exclusivement de membres des familles de grands propriétaires, se disputait les recettes douanières prélevées sur les producteurs de fruits. L’État central que cette classe dirigeante construisit de concert avec les entreprises américaines était lui aussi très faible et corrompu. Ainsi Lee Christmas, consul des États-Unis au Honduras, notait dans les années 1910 que, « dans ce pays, une mule coûte plus cher qu’un député ! »

Contrairement à ce qui se passa au Nicaragua voisin, les États-Unis n’ont pas construit, au Honduras, de bases militaires permanentes. Les entreprises de la banane contrôlaient la partie du pays où elles étaient implantées, avec leurs propres gardes armés. Le reste du pays était peu contrôlé. Et l’armée américaine était prête à envahir le pays si nécessaire : entre 1903 et 1925, elle intervint sept fois.

Pour la population, la domination du pays par l’impérialisme américain signifiait à la fois pauvreté et dictature.

Pendant six décennies, ce système ne connut que peu de changements. Mais durant la Deuxième Guerre mondiale, alors que les États-Unis étaient occupés ailleurs et que la demande et les prix de leurs marchandises atteignaient des sommets du fait des commandes de guerre, le Honduras et d’autres pays d’Amérique latine connurent un certain développement économique.

Après la guerre, les États-Unis firent leur retour, d’abord en injectant dans les armées latino-américaines des capitaux et des équipements militaires. Lancée en 1951, cette politique fut d’abord mise en œuvre au Honduras, où les conseillers et le capital américains posèrent les fondations d’une armée hondurienne à partir des forces de répression hétéroclites que le pays avait connues jusque-là.

En 1954, la classe ouvrière hondurienne releva la tête : les travailleurs de United Fruit organisèrent une grève massive pour arracher des hausses de salaire. Cette grève s’étendit bientôt à Standard Fruit, puis aux travailleurs de l’industrie dans la ville de San Pedro Sula, centre de l’empire de la banane situé dans le nord du pays. Elle impliqua plus de 40 000 travailleurs et permit d’obtenir des hausses de salaire importantes. C’est lors de cette grève qu’est né le Parti communiste hondurien. Au cours de la décennie suivante, le mouvement ouvrier s’étendit à travers le pays, revendiquant, en plus de meilleurs salaires, la réforme agraire et l’indépendance vis-à-vis des États-Unis, ainsi que la journée de huit heures. Face à cette poussée souvent explosive, des membres de la bourgeoisie hondurienne cherchèrent à prendre la tête du mouvement, en se présentant comme réformistes et en soutenant au moins verbalement certaines des revendications des travailleurs.

United Fruit et Standard Fruit satisfirent quelques-unes des revendications ouvrières, dont la journée de huit heures. Mais lorsque le nouveau gouvernement, dirigé par les réformistes, annonça qu’il soutenait la revendication de redistribuer à des petits paysans les terres inutilisées de ces entreprises, United Fruit et l’ambassadeur des États-Unis firent appel à la jeune armée hondurienne. Celle-ci frappa en 1963. D’après l’ambassadeur des États-Unis lui-même, l’armée « massacra […] en une demi-heure » les faibles forces construites par le gouvernement réformiste et qui lui étaient restées loyales. Et elle installa le chef de l’armée au pouvoir. Ce fut le premier de nombreux coups d’État que cette armée créée par les États-Unis allait organiser pour protéger les intérêts des capitalistes américains qui dominaient le pays.

Une fois que la situation fut stabilisée par l’armée, les capitaux américains affluèrent. Des banques américaines (Chase Manhattan et National City) avalèrent les petites banques honduriennes. Ces banques prêtaient de l’argent aux propriétaires terriens pour leur permettre de développer leur production de coton, de bétail ou de café. Ces propriétaires accaparaient les terres d’un nombre croissant de paysans, parfois en installant simplement des barbelés autour. Les entreprises américaines achetaient, distribuaient et vendaient les produits cultivés dans leurs nouvelles plantations. Contrairement aux bananeraies, beaucoup des nouvelles plantations étaient la propriété de Honduriens, même si elles avaient été mises en place à l’aide de prêts américains, payaient des intérêts aux capitalistes américains et, pour la plupart, produisaient des marchandises destinées aux États-Unis, où elles seraient vendues ou transformées dans l’industrie.

Dans les années 1960, le Honduras n’était sans doute plus une simple république bananière. Mais il était dirigé comme une colonie des États-Unis qui ne disait pas son nom.

Les années 1980 et le « USS Honduras »[1]

Dans toute l’Amérique centrale, les bourgeoisies locales étaient faibles, et les États-Unis s’appuyèrent sur des dictatures sans réel soutien populaire pour maintenir leur ordre. Dans les années 1970 et 1980, certains de ces gouvernements commencèrent à vaciller.

La dictature de Somoza, au Nicaragua, fut la première à chuter. Cet État extrêmement corrompu et impopulaire avait été dirigé par une seule famille, qui avait accaparé les richesses agraires du pays. Elle s’était maintenue au pouvoir en s’appuyant sur une Garde nationale mise en place par les États-Unis plusieurs décennies auparavant, qui était devenue tellement corrompue qu’elle en avait perdu toute efficacité militaire. En 1979, le régime avait perdu jusqu’au soutien de la bourgeoisie, et une guérilla relativement modeste, les sandinistes, put prendre le pouvoir.

Les États-Unis virent tout de suite le risque d’un effet domino en Amérique centrale, capable d’entraîner notamment la chute des dictatures du Guatemala et du Salvador, qu’ils soutenaient et qui étaient presque aussi faibles et instables que celle de Somoza au Nicaragua. Alors que la guerre du Vietnam avait cessé quelques années plus tôt seulement, les États-Unis n’étaient pas prêts à engager leurs troupes pour stabiliser la région. Au lieu de cela, ils se servirent du Honduras comme d’une base à partir de laquelle reprendre le contrôle de la région.

Avec l’aide des États-Unis, les débris de la Garde nationale nicaraguayenne se regroupèrent au Honduras pour former une nouvelle organisation baptisée Contras (« contre » en Espagnol). L’État hondurien lui-même était de plus en plus militarisé et dirigé par les États-Unis pour soutenir la mission des Contras, à savoir renverser le gouvernement sandiniste. L’armée américaine établit une importante base militaire au Honduras, toujours en activité aujourd’hui, ainsi qu’au moins onze camps de base et bases aériennes. Un nombre impressionnant d’agents de la CIA envahirent le pays. En 1987, le petit Honduras hébergeait 7 000 soldats et personnels militaires américains, et 40 000 Contras et leurs proches. Le New York Times affirmait que dans les années 1980 « les diplomates américains exercent un contrôle bien plus important sur la politique intérieure hondurienne que sur tout autre pays de l’hémisphère occidental et, en privé, ce fait est unanimement reconnu par les responsables politiques » (25 mai 1988, cité dans l’ouvrage non traduit de Peter Dale Scott et Jonathan Marshall, Cocaine Politics, 1991).

Les États-Unis encouragèrent l’expansion massive de gangs actifs dans le trafic de drogues au Honduras, permettant aux Contras de se financer en produisant de la drogue et en la distribuant illégalement sur le marché américain. En 1978, un « coup d’État cocaïne » porta au pouvoir un groupe de militaires honduriens étroitement liés aux cartels de la drogue. En 1983, sous la pression de la CIA, la Drug Enforcement Agency (DEA), service de police fédérale des États-Unis chargé de la lutte contre le trafic de drogues, quitta purement et simplement le Honduras, ce qui retira toute crédibilité à une prétendue lutte des États-Unis contre la drogue ou les gangs. D’après le témoignage d’un agent de la DEA, « le Pentagone nous fit clairement comprendre qu’il fallait partir : ils avaient des choses plus importantes à faire dans ce pays ». Le New York Times rapportait aussi que la DEA disposait d’informations sur l’existence de liens entre cinq hauts responsables militaires honduriens et le trafic de drogue, mais « qu’elle fit l’objet de pressions qui la dissuadèrent d’agir » fin 1987, « afin de ne pas mettre en danger la collaboration du Honduras dans la guerre des Contras ».

Deux conseillers militaires américains furent abattus, une bombe explosa dans un restaurant, blessant des soldats honduriens et américains, et un attentat à la bombe eut même lieu dans le Congrès hondurien. En 1988, des foules de Honduriens lancèrent des bombes incendiaires sur l’ambassade des États-Unis. Mais aucune résistance efficace ne parvint à s’organiser contre la transformation du pays en base militaire américaine.

La résistance qui se manifesta fut écrasée avec la plus grande brutalité. Entre 1980 et 1984, au moins 290 personnes disparurent. Il s’agissait principalement de paysans qui s’organisaient pour résister, de militants ouvriers ou d’enseignants, assassinés et torturés par des escadrons de la mort. La répression s’intensifia tout au long des années 1980. Le plus célèbre de ces escadrons de la mort, le Battalion 3-16, avait été entraîné par des agents secrets argentins qui avaient acquis l’expérience des tortures et des disparitions pendant les années de la dictature. Cet escadron de la mort collaborait étroitement avec la CIA. La Cour interaméricaine des droits de l’homme finit par mettre sur le dos du gouvernement hondurien les agissements de ces escadrons de la mort, alors même qu’ils avaient été entraînés par les États-Unis.

Une fois que les États-Unis eurent retiré au Nicaragua sa dernière parcelle d’indépendance, ils quittèrent le Honduras, laissant l’armée hondurienne chercher d’autres sources de financement pour ses opérations. Celle-ci devint alors encore plus ouvertement corrompue et active dans le trafic de drogue, ce qui permit aux gangs de s’implanter encore mieux dans tout le pays. Aujourd’hui, d’après la US National Defense University (financée par le département de la Défense des États-Unis), les gangs ont infiltré la police, l’armée, le système judiciaire et l’ensemble de l’appareil d’État. Après avoir été longtemps une république bananière, le Honduras est désormais à maints égards une république de la cocaïne, avec un appareil d’État inséparable des réseaux mafieux qui dirigent le trafic de drogue, et la population subit de plein fouet la violence qui en découle.

De la crise de 2007-2008 au coup d’État de 2009

La crise financière éclata en 2007 aux États-Unis, s’accéléra en 2008 puis se diffusa au reste du monde, et elle toucha également le Honduras. Le crédit s’assécha. Le prix des marchandises telles que le café et l’huile de palme s’effondra. Les entreprises américaines imposèrent alors des baisses de prix encore plus importantes à leurs fournisseurs, sur des sites déjà caractérisés par des conditions proches de l’esclavage. Comme partout ailleurs durant la crise, la bourgeoisie hondurienne fit appel au soutien de l’État, à la fois pour racheter les canards boiteux et pour l’aider à restaurer ses profits sur le dos de la population.

L’une des premières conséquences politiques de la crise fut le coup d’État de 2009. Lorsque le pays fut touché par la crise, il était dirigé par Manuel Zelaya, président qui avait mené une politique aux accents populistes, essayant de gagner le soutien de la population en finançant quelques modestes programmes sociaux et prenant quelque peu ses distances avec les États-Unis. Le 28 juin 2009, des éléments de l’armée hondurienne mirent Zelaya en état d’arrestation, l’expulsèrent du pays et prirent le pouvoir.

Dans son livre The Long Honduran Night, Dana Frank décrit le nombre impressionnant d’éléments qui prouvent l’implication des États-Unis dans ce coup d’État. Ainsi, l’avion chargé d’expulser Zelaya fit une escale à la base aérienne de Soto Cano, gérée par les États-Unis, pour faire le plein de kérosène. Quatre des six généraux à la tête du coup d’État avaient été formés à l’École des Amériques. La veille de l’événement, le commandant en chef des forces américaines au Honduras rencontra le général qui allait prendre la tête du putsch.

L’administration Obama refusa de considérer qu’il s’agissait d’un coup d’État. Elle donna sa caution à l’élection entachée d’irrégularités qui fut organisée dans la foulée pour donner un vernis légal à la victoire des putschistes. Obama continua d’apporter son soutien au nouveau pouvoir, même lorsqu’il fut établi, par des témoignages donnés devant des tribunaux américains, que le président nouvellement élu était impliqué dans le trafic de drogue.

L’administration Trump a poursuivi cette politique, reconnaissant officiellement en 2017 une nouvelle parodie d’élection que l’Union européenne et l’Organisation des États américains ont considérée comme totalement manipulée. Lorsque des milliers de Honduriens sont descendus dans la rue pour protester contre les manipulations, la police et l’armée sont intervenues brutalement, tuant au moins 30 personnes. Le vainqueur de cette élection fait, lui aussi, l’objet d’accusations auprès de tribunaux américains pour trafic de drogue, et son frère a déjà été condamné. Sans surprise, les États-Unis ont continué à apporter leur aide aux officiers honduriens qui avaient piloté le coup d’État.

Du point de vue des bourgeoisies américaine et hondurienne, le gouvernement mis en place lors du coup d’État de 2009 a été efficace. En 2017 et en 2018, le pays a accueilli de nouveaux flux de capitaux américains destinés à construire de nouvelles usines dans le textile et la sous-traitance automobile. Pendant ces deux années, le secteur de la confection hondurien a enregistré une progression de plus de 15 %. Si bien qu’en mai 2019 on a entendu les patrons du textile guatémaltèques donner de la voix, révoltés par la perte de parts de marché au profit du Honduras, du fait de l’assouplissement du droit du travail dans ce pays après le coup d’État.

Mais, du point de vue des classes populaires, le coup d’État de 2009 a approfondi encore la catastrophe dans laquelle la crise les avait plongées.

À partir de 2009, l’État et le patronat s’attaquèrent frontalement aux salaires et aux conditions de travail. Immédiatement, le nouveau gouvernement annula toutes les lois supposées protéger les travailleurs, telles que celles réglementant le temps partiel ou imposant un minimum de cotisations à la charge des employeurs. La plupart des emplois existants se trouvaient certes depuis longtemps dans le secteur informel, et la majorité des employeurs ne respectaient pas les dispositions légales censées protéger les travailleurs. Mais, parallèlement à l’élimination des maigres protections existantes, les rares emplois du secteur formel reculèrent eux aussi. Les salaires des ouvriers peu qualifiés ont ainsi baissé de 7 % entre 2018 et 2019, sans tenir compte de l’inflation.

Fer de lance de ces attaques contre les ouvriers et les petits paysans, la bourgeoisie fit à partir de 2009 ouvertement main basse sur des dizaines de millions de dollars dans le système éducatif et le système de santé. Elle vendit des médicaments frelatés qui entraînèrent des milliers de morts. Le gouvernement envisagea même de privatiser la santé et l’éducation, mais il dut faire machine arrière, au moins provisoirement, face aux grèves des travailleurs de ces secteurs. Il faut dire qu’elles furent soutenues par des manifestations de masse qui ne reculèrent pas devant la répression policière.

En définitive, c’est l’accroissement du désespoir de la population, à la suite de la crise et du coup d’État, qui a déclenché la migration de masse d’hommes, de femmes et d’enfants vers les États-Unis à partir de 2014.

L’impérialisme américain à la racine du problème

Les conditions catastrophiques dans lesquelles des Honduriens ont quitté massivement le pays à partir de 2014 ont été made in the USA. La pauvreté de la majorité de la population est le résultat d’un siècle de domination américaine. L’armée, la police et de nombreux agents de sécurité privés sont formés et financés par les États-Unis. Ce sont les responsables politiques américains qui, dans les années 1980, ont implanté au Honduras les gangs ultra-violents qui prospèrent aujourd’hui et alimentent le marché de la drogue des États-Unis, tout en tirant profit du désespoir de la population. La crise économique a été produite par le système financier mis en place par les États-Unis. Et le coup d’État a été soutenu, si ce n’est directement organisé, par des responsables américains.

Le rôle des États-Unis dans le désastre qui est en train de se déployer au Honduras et dans le reste de l’Amérique centrale jette une lumière crue sur l’hypocrisie démagogique qui suinte de la rhétorique de Trump.

Mais la politique menée par les États-Unis dans cette partie du monde ne dépend ni de la rhétorique ni de l’appartenance partisane du locataire de la Maison-Blanche. Le coup d’État de 2009 s’est déroulé sous l’administration Obama, tout comme les premières mesures, en 2014, destinées à empêcher les enfants migrants d’obtenir l’asile aux États-Unis. Aujourd’hui, Nancy Pelosi et le sénateur démocrate de l’État de New York, Chuck Schumer, critiquent l’incarcération des migrants dans des camps et la séparation des familles par Trump. Mais ils soutiennent systématiquement les mesures pour « sécuriser la frontière » et « aider » l’État hondurien dont la population s’enfuit.

La situation désespérée des Honduriens quittant le pays n’est pas un cas unique. Ils sont des milliers qui fuient également la pauvreté et la violence au Salvador, au Guatemala. Et ils sont encore plus nombreux à fuir les Caraïbes, sans parler de pays comme l’Afghanistan, l’Irak, la Syrie ou la Libye. Dans tous ces pays, les gens sont poussés à partir par les conséquences catastrophiques de l’impérialisme.

Si nous voulons instaurer un monde sans ces millions de migrants désespérés fuyant la pauvreté et la violence, il ne suffira pas de changer la couleur politique du parti au pouvoir, ni de militer pour une meilleure politique. La réalité est que cette situation désespérée, qui est commune à une grande partie de la population mondiale, est le produit du système impérialiste, dont le cœur est aux États-Unis. C’est ce système qu’il faut déraciner.

19 janvier 2020

 

 

[1]     USS est un préfixe pour les navires de guerre des États-Unis. « USS Honduras » est une référence à la domination qu’ils exercent sur ce pays.