BlackRock et le plan retraites de Macron

La promotion au 1er janvier de Jean-François Cirelli, l’actuel patron de BlackRock France, Belgique et Luxembourg, au rang d’officier de la Légion d’honneur a suscité une légitime indignation parmi tous ceux qui combattent depuis plusieurs semaines le plan de refonte du système des retraites. Comment ne pas y voir une forme de provocation ou de cynisme démontrant la volonté du gouvernement Macron-Philippe de faciliter l’accès des vautours de la finance aux produits d’épargne retraite ? Mais il y a également beaucoup d’hypocrisie et d’omissions à propos de ce véritable monstre de la finance qu’est BlackRock et de ses concurrents, eux, bien français. Car, au-delà de cette question des retraites, et des centaines de milliards sur lesquels il lorgne, BlackRock illustre avant tout mieux que toute autre société le degré de pourriture de l’économie capitaliste.

BlackRock : un géant de la finance qui s’est repu de la crise de 2008

Bien qu’ayant repris, au fil de son essor depuis sa création en 1988 au sein de la banque Blackstone, un certain nombre d’activités menées par de grandes banques, comme Merril Lynch ou Barclays, BlackRock, n’est pas une banque, car il n’effectue aucune activité de crédit. Cela lui permet, comme à bien d’autres « industries financières », d’échapper à tous les semblants de contrôle et de réglementation propres au secteur bancaire, notamment ceux mis en place depuis la crise de 2008. BlackRock n’est pas davantage un fonds de pension (ces sociétés qui collectent l’argent des retraites par capitalisation dans nombre de pays et spéculent avec). Cependant, les fonds de pension des principales puissances impérialistes, riches à milliards, font bien partie de ses principaux clients. Ce groupe, encore inconnu du grand public jusqu’à une période récente, est aujourd’hui le numéro un mondial de ce que le jargon de la finance nomme les gestionnaires d’actifs. Son métier n’est évidemment pas de produire des biens matériels – c’est même la spécificité des activités financières – mais consiste à placer sur les marchés l’argent que lui confient ses clients, des particuliers mais surtout de richissimes investisseurs, à des taux plus rémunérateurs que ses concurrents. C’est le volume faramineux des capitaux qu’il aspire qui lui permet de s’imposer.

Avec 6 300 milliards d’euros sous sa gestion, BlackRock dispose en effet de fonds supérieurs aux richesses produites annuellement en France et en Allemagne, les deux principales puissances impérialistes du continent européen. Les Trois Grands de la gestion d’actifs, BlackRock, Vanguard et State Street, cumulent environ 13 500 milliards d’euros de capitalisation, soit plus de quarante fois le budget annuel de la France. Ils contrôlent par ailleurs un bloc majoritaire d’actions dans 90 % des 500 plus grandes entreprises cotées aux États-Unis !

C’est peu dire que l’ascension de BlackRock a été fulgurante, puisqu’à l’issue de la première année d’activité du fonds, en 1992, ses actifs ne s’élevaient qu’à 17 milliards de dollars. Depuis une quinzaine d’années, il a multiplié ses activités et ses placements dans toute la sphère financière. Il s’est notamment taillé une place parmi les vautours du secteur en vendant des statistiques et des analyses chiffrées des risques pour optimiser les bénéfices sur les marchés financiers, et ce dans n’importe quel domaine d’activité. BlackRock a développé pour cela un outil propre, qui repose sur l’intelligence artificielle et répond au nom d’Aladdin, acronyme en anglais pour Réseau d’investissements en actifs, passifs, dettes et dérivés. Ses supercalculateurs, qui surveillent en permanence jusqu’au plus anonyme des réseaux sociaux et accumulent des informations innombrables, sont à même de compiler en une fraction de seconde des millions de données en provenance de la planète entière à la seule fin de spéculer : c’est ainsi que la technologie la plus avancée est mise au service de l’activité la plus nuisible, mais aussi la plus consubstantielle au capitalisme. La dénomination Aladdin, en forme de clin d’œil au conte des Mille et une Nuits, est là sans doute pour exprimer l’idée que les vœux des investisseurs seront exaucés en voyant leur capital fructifier par la magie du marché et de sa prétendue science de la prévision.

Mais c’est à la faveur de la crise des subprimes et de sa transformation en crise quasi généralisée que BlackRock s’est hissé parmi les géants de la finance. Son fondateur et président, l’ancien trader Larry Fink, devint en quelques semaines l’un des principaux conseillers des PDG des plus grandes banques, ainsi que du secrétariat d’État américain au Trésor et de la Fed, la Banque fédérale américaine. Cela lui valut d’être qualifié en 2010 par la revue Vanity Fair de « principal acteur du renflouement de Wall Street par Washington ». Acteur, mais aussi bénéficiaire ! C’est à BlackRock également que fut remise la charge de tester la solidité des systèmes financiers des gouvernements et des banques centrales de l’Union européenne à la même époque. Son actuel vice-président, Philipp Hildebrand, est un ancien président de la Banque centrale suisse. L’ancien ministre britannique des Finances, George Osborne, ayant en charge une réforme des retraites, de même que son chef de cabinet, Rupert Harrison, ont rejoint la firme au Royaume-Uni. Le conseil de surveillance de la filiale allemande est entre les mains de Friedrich Merz, ancien président du groupe CDU/CSU au Bundestag et un temps candidat déclaré à la succession d’Angela Merkel. Quant à l’officier de la Légion d’honneur Cirelli, président depuis 2006 de BlackRock France, il fut PDG de Gaz de France. Comme très haut fonctionnaire, il fut aussi un proche conseiller de Chirac, Raffarin et Fillon, notamment lors de l’adoption de la loi de 2003 sur les retraites, qui resterait, selon ses dires son plus grand sujet de fierté. Autant d’illustrations supplémentaires, mais très éclairantes, des liens entre chaque bourgeoisie et son appareil d’État.

Drainant des fonds de plus en plus gigantesques, provenant de groupes monopolistiques, y compris rivaux entre eux, la société fonctionne un peu à la façon dont les parrains de la Mafia fédéraient autour d’eux et sous leur menace différents chefs de clan et de famille. Quand elle intervient dans un secteur, c’est pour y dominer sans conteste.

BlackRock intervient par son portefeuille d’actions dans près de 15 000 conseils d’administration, dont le quart aux États-Unis, et est le premier actionnaire de 20 % des sociétés de ce pays dans les secteurs de la banque, de l’énergie ou de l’armement. Un tiers environ de ses actifs sont par ailleurs placés dans des fonds obligataires, c’est-à-dire liés aux dettes publiques ou des entreprises.

En France, selon l’observateur des multinationales Investigate Europe, BlackRock est l’actionnaire, parfois principal, de 172 des 525 entreprises françaises cotées. Il possède surtout des parts significatives d’au moins 19 des groupes du CAC 40, dont Atos, BNP Paribas, Michelin, Safran, Sanofi, Saint-Gobain, Société générale, Total ou Vinci, et probablement beaucoup plus. Cela lui permet d’être le premier bénéficiaire des dividendes versés par ces entreprises.

BlackRock et le pactole des retraites

Il n’y a donc aucune raison de s’étonner que l’un des principaux acteurs financiers de la planète ait vu avec gourmandise se profiler une réforme du système des retraites en France, voire qu’il l’ait peut-être en partie inspirée. L’un des traits principaux de la financiarisation actuelle de l’économie capitaliste est en effet le parasitisme qu’elle exerce sur les fonds publics y compris ceux qui échappaient jusqu’ici à son emprise.

Avec l’assurance qui prévaut dans la très grande bourgeoisie, BlackRock s’est donc réjoui sans mystère du vote de la loi Pacte, qui prévoit depuis mai 2019 un nouveau dispositif d’épargne retraite, avec force allègements fiscaux à la clé, le PER. Un plan d’épargne retraite qui s’est substitué aux différents fonds existants : notamment le Perc, le Perco et le Préfon, ce dernier étant réservé aux fonctionnaires. Distribuant les bons points au gouvernement, BlackRock lui avait alors transmis quelques recommandations « indispensables pour réussir la réforme des retraites ». Parmi elles, on trouvait l’idée « d’imposer à terme la mise en place des dispositifs d’épargne retraite de type auto-enrolment » : dans ce type de système, qui fonctionne déjà partiellement aux États-Unis (depuis 1998 pour les nouveaux salariés), en Italie (depuis 2007) ou au Royaume-Uni (depuis 2012), la souscription à un fonds de pension privé deviendrait quasi automatique, pour ne pas dire obligatoire, un peu à la façon dont l’adhésion à une complémentaire santé collective a été imposée en France en 2016.

Il faut dire que le dispositif d’épargne retraite français actuel ne draine que 230 milliards, bien en deçà de ce qu’il représente dans certains pays de puissance économique comparable. Cirelli a donc ouvertement évoqué au bienveillant Macron son espoir de voir porter cette somme à 300 milliards sous l’effet de la réforme engagée. C’est la publication de ces notes passées jusque-là complètement inaperçues, en plein mouvement de grève contre les retraites à la sauce Macron-Philippe, qui a donné une saveur particulière à ses propos.

Pas touche au grisbi français !

Mais il y a beaucoup d’hypocrisie chez ceux qui se sont insurgés des propos d’un Cirelli sur l’épargne retraite et la capitalisation des pensions qu’elle induit. Car avec 27,4 milliards d’euros d’actifs gérés sur environ 4 000 milliards d’euros, la part de marché de BlackRock en France est inférieure à 1 %. L’épargne retraite est largement dominée sur le marché national par les filiales des grandes banques françaises, ce que se sont bien gardés de souligner les contempteurs de BlackRock, bien trop soucieux de préserver les intérêts de la bourgeoisie française.

La gestion d’actifs reste d’ailleurs l’un des atouts maîtres de la finance tricolore. Le leader européen Amundi, filiale du Crédit agricole, revendique 1 425 milliards d’euros d’encours dans le monde. Natixis IM cumule 831 milliards d’euros ; la filiale de gestion de l’assureur AXA, 750 milliards ; la branche de gestion du groupe BNP Paribas, 570 milliards. Même la Banque postale peut se prévaloir de 216 milliards d’actifs. Leurs actionnaires n’ont certainement pas envie de voir BlackRock, qui a les reins autrement plus solides qu’eux et bénéficie de l’appui ô combien puissant de l’État américain, leur tailler des croupières.

Sur le marché français de l’épargne retraite, la domination de ces mêmes capitalistes français reste également sans conteste à ce jour. Sur les quinze plus importants gérants d’épargne retraite, le seul étranger est la filiale de HSBC, à la septième place, avec 3,6 milliards d’encours, alors que BlackRock n’en a encore capté que 3. Olivier Marleix, député LR d’Eure-et-Loir qui a saisi la mal nommée Haute autorité sur la transparence de la vie publique pour contester le rôle tenu par BlackRock dans l’élaboration du projet actuel sur les retraites, ne s’est pas caché de vouloir ainsi défendre les intérêts de ces groupes, au nom d’une forme de patriotisme, tout comme un Dupont-Aignan, qui s’est fait une spécialité de défendre, dès qu’il en a l’opportunité, le chauvinisme le plus stupide.

Mais c’est aussi le terrain sur lequel se sont placés des responsables syndicaux et parmi d’autres à gauche, le secrétaire général du PCF, Fabien Roussel, reprochant à Macron dans une récente interview de ne pas être « le garant de l’unité de la nation » et de « vendre notre système de retraite aux fonds de pension américains » (émission Questions politiques, France Inter du 5 janvier 2020).

Comme si l’agitation autour de BlackRock avait servi de leurre, on ne les a pas vus en revanche remettre en cause le système par points de l’Agirc-Arrco[1], cogéré de la même façon avec le patronat dans et sur le dos des salariés, ni contester la diminution récente du point de ces retraites complémentaires ou le système de bonus-malus dont les travailleurs sont victimes.

On ne les a pas entendus non plus contester le régime (certes facultatif) de retraite complémentaire des fonctionnaires Préfon dont les syndicats CGC, CFTC, CFDT et FO, parfaitement intégrés à la machine bureaucratique de l’État bourgeois et à ses valeurs, assurent la présidence tournante depuis sa création en 1964.

Contre la dictature de la finance, la dictature démocratique des travailleurs

BlackRock présente sans conteste les traits repoussants du capitalisme au stade actuel de décomposition et de financiarisation, sous une forme presque chimiquement pure : la concentration des capitaux en des mains de moins en moins nombreuses alors que la socialisation de la production est de plus en plus patente à l’échelle même de la planète ; la domination du capital financier, faite selon l’expression de Lénine « de machinations et de tripotages », et son interpénétration avec l’ensemble du grand capital ; les liens permanents et multiples avec les appareils d’État des pays où il intervient.

La taille même de ces groupes, dont BlackRock n’est que le plus édifiant et le plus tentaculaire, étouffe de plus en plus l’activité économique. Produit d’une économie capitaliste dont les marchés solvables ne peuvent plus s’étendre, la financiarisation développe en quelque sorte sa propre dynamique destructrice. Dans son ouvrage Discipliner la finance, dont les solutions se résument à une suite de vœux pieux sur la moralisation de la finance et les moyens de la faire maigrir, Patrick Artus, chef économiste chez Natixis, écrit toutefois avec une grande lucidité sur ce monde qu’il connaît bien :

« D’autres crises surviendront si la finance continue à gonfler et à se globaliser, et on peut même envisager une “crise financière apocalyptique”, dont les causes possibles sont multiples. »

BlackRock n’est qu’un des cavaliers de cette apocalypse vers laquelle nous précipite la marche chaotique de l’économie capitaliste si la classe ouvrière ne parvient pas à se hisser au niveau de sa tâche historique : libérer l’humanité de la dictature de la bourgeoisie.

15 janvier 2020

 

[1]     L’Agirc (Association générale des institutions de retraite complémentaire des cadres) gère depuis 1947 le régime de retraite complémentaire des cadres du secteur privé de l’industrie, du commerce, des services et de l’agriculture. L’Arrco (Association pour le régime de retraite complémentaire des salariés) gère depuis 1961 le régime de retraite complémentaire de l’ensemble des salariés du secteur privé de l’industrie, du commerce, des services et de l’agriculture, cadres compris. Les deux ont fusionné le 7 janvier 2019.