Le mouvement ouvrier contre la “préférence nationale” (France, 1870-1914)

L’exposé ci-dessous a été présenté le 9 juin dernier à la fête de Lutte ouvrière, à Presles.

Il est aujourd’hui fréquent d’entendre, dans la bouche de Le Pen et des politiciens du Rassemblement national (RN), que, dans cette période de chômage, le travail doit être prioritairement réservé aux Français. Et de nombreux politiciens reprennent cette démagogie xénophobe, qui vise à diviser les travailleurs entre eux. Celle-ci n’a rien de nouveau, comme en témoigne l’extrait suivant :

« L’ouvrier français paye sa cote personnelle et mobilière, c’est lui qui par son travail paie les employés de la ville et entretient la localité sur bien des rapports. Eh bien ces travailleurs manquent aujourd’hui de travail et l’ouvrier étranger travaille fêtes et dimanche quand le travailleur français ne peut pas seulement travailler les jours de la semaine. Nous avons remarqué que, dans tous les travaux de la ville, l’on n’occupe pas un seul ouvrier français, mais en revanche l’étranger travaille et le salaire qu’il gagne en France, il le porte chez lui. »

Ces mots sont extraits d’une pétition de toutes les chambres syndicales des ouvriers du bâtiment de Lyon en 1885, demandant au maire de réserver les chantiers de la ville aux ouvriers français, et ciblant les Italiens, pourtant loin d’être majoritaires sur les chantiers lyonnais.

De telles revendications n’étaient malheureusement pas limitées à la région lyonnaise. À partir de 1881, les chambres syndicales prirent de plus en plus l’initiative de démarches auprès des pouvoirs publics pour que les travaux des communes et de l’État soient réservés aux ouvriers français et que, dans certaines branches d’activité, le nombre d’étrangers soit limité. Cet article évoque la façon dont cette question de ce qu’on appelle aujourd’hui la « préférence nationale » se posa aux militants ouvriers entre 1870 et 1914, et comment ils y répondirent.

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Les réactions de rejet contre ceux que les travailleurs français considéraient parfois comme des concurrents n’étaient pas nouvelles : dès la Restauration et la Monarchie de Juillet, puis lors de la crise de 1847-1848, il y eut des incidents avec des travailleurs belges, allemands et britanniques. Mais les heurts entre ouvriers stéphanois, lyonnais, parisiens et les migrants auvergnats, ardéchois, creusois, ou bretons étaient tout aussi fréquents.

Car le capitalisme industriel a mis les travailleurs en concurrence. Ce que veut le patronat, ce sont des prolétaires vendant leur force de travail individuellement, au moindre coût, et il utilise pour cela toutes sources de division, comme entre hommes, femmes et enfants.

Mais, dans les deux dernières décennies du 19e siècle, les réactions contre les « étrangers » prirent une tout autre ampleur. Outre les pétitions déjà évoquées, il y aurait eu 250 incidents xénophobes entre 1880 et 1914[1]. Par incidents, il faut entendre aussi bien des grèves que des rixes et des manifestations de rue pour chasser Belges ou Italiens, et parfois de véritables pogroms comme aux Salins du Midi, à Aigues-Mortes dans le Gard, où au moins huit travailleurs italiens furent tués et des dizaines d’autres grièvement blessés, lors d’une chasse à l’homme les 17 et 18 août 1893. Dans les années 1870, seule une vingtaine de rixes avaient donné lieu à enquête judiciaire. En revanche, leur nombre s’élève à une soixantaine dans les années 1880 et une centaine dans les années 1890.

Alors qu’en 1851 la France ne comptait que 379 289 étrangers (1 % de la population), leur nombre dépasse le million en cette fin du 19e siècle. En 1911, ils sont 1 159 835, soit 2,86 % de la population. En effet la France, dès ses premières phases d’industrialisation, eut besoin de l’immigration. La première raison en est la stagnation démographique. La seconde est que la France est alors, et restera longtemps, un pays largement rural, où la petite paysannerie n’a pas été brutalement expulsée de sa terre comme en Grande-Bretagne. Les manufactures y sont encore très dispersées et très liées à la ruralité. Dans les écrits du 19e siècle, les témoignages abondent d’industriels se lamentant sur l’absentéisme des ouvriers-paysans au moment des travaux agricoles !

Une période de dépression et de mutations économiques

L’économie française n’échappa pas au marasme économique qui touchait le monde capitaliste du milieu des années 1870 jusqu’à celui des années 1890. En France, entre 1883 et 1887, un mineur sur quatre fut renvoyé, ainsi qu’un ouvrier sur cinq dans la grosse métallurgie et un sur trois dans le bâtiment. Les industries textiles et métallurgiques furent très touchées et subirent une profonde transformation, dans cette crise qui poussa à leur concentration et à leur modernisation.

L’exemple de la sidérurgie (production de fonte, fer, acier) est parlant : en 1864, plus de 1 000 établissements se consacraient à cette activité. Il n’y en avait plus que 208 en 1912… mais la production avait été multipliée par quatre ![2] Et c’est seulement au tournant du siècle que se fit le grand bond en avant de l’industrie, qui connut alors en France une croissance des deux tiers entre 1898 et 1913, créant 1,6 million d’emplois industriels en dix ans.

De la question sociale à la question nationale

La IIIe République est née en 1875 à la fois de la défaite de 1870 devant l’Allemagne et de la grande peur de la Commune de 1871. La République bourgeoise devait consolider son pouvoir et donc homogénéiser le pays, le souder autour des « valeurs de la république », le drapeau tricolore, la Marseillaise, et en particulier faire disparaître la lutte des classes derrière l’idée de nation.

Jusqu’aux années 1870, pour la majeure partie de la population, « l’étranger » c’était celui qui n’était pas de la ville ou du village. Dans les classes dominantes, c’est la haine de classe qui prévalait. L’homme politique et journaliste Saint-Marc Girardin écrivait ainsi dans le Journal des débats, après la révolte des canuts lyonnais de 1831 : « Les barbares qui menacent la société ne sont point au Caucase ni dans les steppes de la Tartarie ; ils sont dans les faubourgs de nos villes manufacturières. » Au moment même où la généralisation des écoles publiques permettait de former des générations aux « valeurs patriotiques », la IIIe République élaborait une multitude de textes pour définir qui est français et qui ne l’est pas, et s’appliquait à établir une frontière au sein même de la population laborieuse.

On ne retient aujourd’hui de la loi de 1884 sur les syndicats professionnels que les « libertés syndicales ». Mais en fait ce fut le premier texte établissant une discrimination entre travailleurs français et étrangers, puisqu’il stipule que « les membres de tout syndicat professionnel chargés de l’administration ou de la direction de ce syndicat devront être français et jouir de leurs droits civiques ».

Sans citer tous les autres textes législatifs ou réglementaires, signalons la loi du 26 juin 1889 créant le premier « code de la nationalité » (c’est d’ailleurs la première fois que ce mot figure dans une loi), puis celle du 8 août 1893 (complétant un décret similaire de 1888) dite de « protection du travail national » relative au séjour des étrangers en France. Elle leur imposait une déclaration de résidence dans les huit jours suivant leur arrivée et tout changement de résidence ultérieur. Enfin, en 1899, les décrets Millerand ouvrirent la voie à toute une série de textes destinés à restreindre l’utilisation de la main-d’œuvre étrangère dans les travaux d’intérêt public.

Cet arsenal juridique visait à persuader l’ouvrier français que, pour autant qu’il est dans la misère, subit le chômage, la surexploitation à la mine ou à l’usine, et en plus est astreint à un long service militaire obligatoire, malgré tout « la République s’occupe de lui », d’autant plus que lui – lui, car les femmes en sont exclues ! – a le droit de vote.

Tout ce climat nationaliste, patriotard et revanchard fut développé et institutionnalisé par les politiciens bourgeois de la IIIe République et largement relayé par la presse, qui en cette fin 19e siècle avait pris un essor et une importance considérables.

Le mouvement ouvrier face aux divisions entre travailleurs

En 1864, l’Adresse inaugurale rédigée par Karl Marx pour l’Association internationale des travailleurs, la Ire Internationale, commence ainsi :

« Considérant que l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, [...] que tous les efforts tendant à ce but ont jusqu’ici échoué, faute de solidarité entre les travailleurs des différentes professions dans le même pays et d’une union fraternelle entre les classes ouvrières des divers pays, […] que le mouvement qui vient de renaître parmi les ouvriers des pays industriels avancés de l’Europe […] donne un solennel avertissement de ne pas retomber dans les vieilles erreurs et de combiner le plus tôt possible les efforts encore isolés. »

Très tôt le mouvement ouvrier organisé et conscient s’était donc donné un programme répondant à ses intérêts de classe. Mais, en 1871, la répression de la Commune de Paris opéra une profonde saignée en France dans toute une génération : peut-être 20 000 tués, 13 000 condamnations par les conseils de guerre, 7 500 déportés… Et, comme si cela ne suffisait pas à la bourgeoisie, la loi Dufaure de 1872 criminalisa l’appartenance à l’Internationale.

Aussi, quand le mouvement ouvrier se reconstitua, ce fut d’abord principalement sur des bases corporatives, oscillant entre prévoyance et résistance, mutualité mais aussi association politique.

Ainsi, les ouvriers du bâtiment de Lyon créent dès 1872 une Société de prévoyance et de renseignement des ouvriers maçons. Leur demande d’autorisation en préfecture déclare « faciliter le progrès, l’instruction et le développement de la corporation des maçons »[3]. Cette société ne sera qu’une première étape. En 1876 les plâtriers-peintres fondent une chambre syndicale, suivis en 1877 par les maçons. Ces chambres seront à l’initiative des grèves pour l’augmentation des salaires de 1877- 1880. Dans les statuts de ces organisations, aucune distinction n’est alors faite entre nationalités. Plusieurs Piémontais (nombreux depuis longtemps, surtout chez les plâtriers) sont élus dans les « commissions de grève » ces années-là.

Un tournant se produisit au cours des années 1880, avec la montée  du chômage et la poussée nationaliste évoquées, amplifié par le mouvement boulangiste (qu’on qualifierait aujourd’hui de national-­populiste), qui fit de la « protection du travail national » un de ses thèmes favoris. Des socialistes, des syndicalistes et une partie des classes populaires y furent sensibles. En 1885, la chambre syndicale des plâtriers-peintres entraîna celles de toutes les autres corporations du bâtiment pour lancer la pétition citée dans l’introduction. Dans les années suivantes, elle ira encore plus loin en refusant les étrangers.

Mais en 1889, sous l’impulsion de plâtriers anarchistes, se crée un Syndicat cosmopolite des plâtriers-peintres défendant l’idée qu’il ne faut pas se diviser entre travailleurs, que c’est aux patrons qu’il faut s’en prendre pour leur imposer un « tarif » unique de la profession, quelle que soit l’entreprise. Cette organisation se battra pour faire accepter les étrangers dans les syndicats. Sous sa pression, l’ensemble de la corporation se réu­ni­fiera en 1893 dans une nouvelle structure ouverte à tous, que même la vague anti-italienne qui suivit l’assassinat du président Sadi Carnot par l’anarchiste italien Caserio en 1894 ne fera pas éclater. L’évolution fut similaire chez les maçons. Leur forte cohésion sera d’ailleurs un gage de succès dans la longue grève des maçons lyonnais en 1897, qui imposa l’augmentation du « tarif » après vingt ans de stagnation.

Dans cette période, le mouvement ouvrier se reconstitua, non sans difficultés. Des syndicats de différentes corporations se regroupèrent dans une Fédération nationale des syndicats (FNS) en 1886. Celle-ci était dirigée par des militants socialistes révolutionnaires dont une majorité se réclamait du marxisme et était au Parti ouvrier de Jules Guesde et Paul Lafargue. Dans plusieurs congrès de la FNS, la lutte fut rude entre ceux qui défendaient l’internationalisme et le drapeau rouge et ceux qui cédaient au nationalisme. Face aux revendications de limitation de la main-d’œuvre étrangère, les militants « collectivistes » disent, comme le cordonnier Stéphane Letang de Montluçon au congrès de Bordeaux de 1888 : « Ce que l’on doit faire, c’est empêcher que les patrons payent les ouvriers étrangers un prix moindre. »

En parallèle, apparut le mouvement des Bourses du travail et des maisons du peuple qui devinrent très vite, sous l’impulsion notamment de Fernand Pelloutier, des foyers d’organisation, d’éducation et de propagande révolutionnaire. Elles furent une avancée majeure pour forger la conscience d’appartenir, au-delà des divisions corporatistes et nationalistes, à une même classe ouvrière aux intérêts communs.

Dans le même temps, le mouvement socialiste avait réussi à s’implanter parmi la classe ouvrière, notamment dans le Nord. Mais il était très divisé en différentes tendances. La plus conséquente, se réclamant du marxisme, avait créé le Parti ouvrier en 1882.

Une autre, importante, faisait référence au blanquisme. D’autres encore étaient influencées par des conceptions anarchisantes ou communalistes. Beaucoup avaient des conceptions très confuses sur la manière d’abattre le capitalisme, ce qui laissait la porte ouverte à l’opportunisme électoraliste. Même le parti de Guesde témoigna d’importantes faiblesses politiques, surtout lorsqu’il obtint des succès électoraux. Ainsi, en 1893, le Parti ouvrier se rebaptisa Parti ouvrier français pour ne pas être taxé d’antipatriotisme. Et le manifeste du POF stipulait en 1893 : « L’internationalisme n’est ni l’abaissement ni le sacrifice de la patrie. »

La bataille pour faire avancer les consciences ouvrières

Pour illustrer la bataille des militants pour faire progresser la conscience de classe, allons dans le département des Ardennes au tournant du siècle. Comme dans le Nord et le Pas-de-Calais, les travailleurs belges y sont nombreux, même si c’est en moindre proportion. Ils s’intègrent vite dans le mouvement ouvrier ardennais et beaucoup deviennent des militants actifs dans les diverses chambres syndicales, cercles d’études sociales, coopératives, qui composent la Fédération socialiste des Ardennes.

Et cela d’autant plus facilement qu’en Belgique le mouvement socialiste et l’organisation en syndicats sont plus avancés qu’en France. Et c’est un des éléments majeurs de l’époque : les militants français peuvent s’inspirer, s’appuyer sur le mouvement socialiste des pays voisins. C’est ce qui permit la création de la IIe Internationale en 1889. Une figure parmi tant d’autres : Léon Trochet, né en 1872 dans la province du Luxembourg, couvreur de métier, participe en 1887 à la fondation de la chambre syndicale des ouvriers du bâtiment de Charleville (ce qui vaut a­dhé­sion automatique à la Fédération socialiste)[4]. En 1891 il a­dhè­re au Cercle d’études sociales et en devient vite le secrétaire influent. Il était un fervent internationaliste et se distingua par sa propagande antimilitariste et anticolonialiste. Son action le fit expulser de France, mais il continua à collaborer étroitement avec ses camarades français.

Nombreux sont les travailleurs belges à participer aux grèves, ce qui leur vaut d’être chassés du territoire français. Alors, d’où vint l’accusation, si courante à cette époque contre les Belges, d’être des briseurs de grève et des réfractaires au syndicalisme ?

Dans les Ardennes, cela s’adressait surtout aux frontaliers, qui résident de l’autre côté de la frontière et la passent tous les jours : par leur statut, ils sont beaucoup plus exposés aux pressions patronales et à celles des autorités belges et françaises. Par exemple lors de la grève de 1904 à Fromelennes, à la Compagnie française des métaux, il y a 350 frontaliers belges sur les 700 grévistes. Intimidés par les pressions de la police belge et du patron, ils veulent reprendre le travail. Malgré la protection des gendarmes français et de deux compagnies d’infanterie, ils n’osent pas franchir la frontière devant les attroupements hostiles qui barrent le passage, drapeaux français déployés et au son de la Marseillaise.

De tels incidents pouvaient dégénérer très vite et évidemment étaient largement exploités par les nationalistes de tout poil.

Ce fut le cas en 1892 dans le département du Pas-de-Calais, où les manifestations antibelges furent encore plus violentes à l’arrivée de 600 mineurs du Borinage. Ce sont eux qui furent particulièrement visés, mais peu les nombreux travailleurs belges installés depuis des années dans la région. En fait, il semble avéré que la compagnie minière de Liévin avait envoyé sur place dans le Borinage (alors en crise de surproduction) des agents recruteurs, dans le temps même où des dizaines de mineurs syndiqués étaient renvoyés, car le rapide développement d’un puissant syndicat inquiétait les compagnies. Là aussi, on le voit, les choses n’étaient pas simples pour les militants internationalistes !

Pour ce qui est des Ardennes, il y avait bien sûr dans la balance le poids qu’y représentait la Fédération socialiste (allemaniste[5]) comptant 69 chambres syndicales et cercles d’études sociales, plus de 14 000 adhérents, 16 municipalités, mais surtout des militants éprouvés, convaincus des idées socialistes internationalistes, comme l’était le chansonnier Jean-Baptiste Clément (auteur en particulier du Temps des cerises et de La Semaine sanglante). Le vieux communard consacra sa vie militante à cette région à partir de 1888, y tenant des centaines de réunions, et créant des dizaines de chambres syndicales.

Au plus fort de la crise boulangiste (1885-1889) et du courant qui, au Parlement et dans la presse, des radicaux aux conservateurs, exige « la protection du travail national »[6], il dénonce les vrais coupables que sont les patrons « qui embauchent de préférence des ouvriers étrangers qui travaillent à vil prix », réclame « l’interdiction pour les employeurs d’occuper des ouvriers étrangers à des conditions autres que les travailleurs français » et invite tous les travailleurs, belges et français à s’unir et s’organiser dans les mêmes syndicats : « Tous groupés pour le maintien de vos salaires et l’élaboration de vos règlements d’atelier, aucun d’entre vous, français ou étranger, ne pourra s’embaucher en dehors des conditions fixées par vous. »[7]

La tâche n’était pas facile, J.-B. Clément l’exprime ainsi : « Comment faire ? Si les ouvriers étrangers restent isolés du mouvement corporatif, les voilà traités de renégats par les ouvriers français, qui les accusent de venir manger leur pain en France sans avoir aucun devoir à remplir, pas même celui de la solidarité. [...] Si, ayant conscience de leur devoir, ils font partie d’une chambre syndicale et en suivent les ordres, les voilà expulsés ! »

Mais les militants socialistes ne se découragèrent pas. Même si la répression était rude, ils la combattirent. Il n’y avait pas d’autre choix pour ces militants conscients des intérêts de leur classe. En 1895 Jean-Baptiste Clément dénonce ainsi l’expulsion de deux travailleurs : « L’un et l’autre établis en France depuis leur naissance ont donc été reconduits sur ordre du préfet à la frontière belge. Mais là ne s’est pas borné l’acte honteux ; les deux expulsés ont certainement été recommandés à la police belge – sur les dents elle aussi à cause de cet infernal socialisme – car, aussitôt qu’ils eurent mis le pied sur le territoire belge, ils furent traqués comme des bêtes dangereuses. »

Tous les dirigeants ouvriers n’eurent pas la même attitude que Clément et ses camarades. Ainsi Émile Basly ne fit rien pour calmer la hargne antibelge de 1892 dans le bassin minier du Pas-de-Calais. Il était pourtant, avec Lamendin, le leader du puissant syndicat des mineurs, député depuis 1885, et jouissait d’un grand prestige. Mais, comme il le dit lui-même : « Socialiste national d’abord ; internationaliste dans la mesure du possible ; antiprussien jusqu’à nouvel ordre. » Le leader socialiste belge Édouard Anseele qui, avec son camarade Van Beveren, avait beaucoup aidé à la diffusion des idées socialistes dans le nord de la France, dira de lui : « On a crié à bas les Belges ! Et Basly n’a rien désapprouvé. Ce n’est pas un socialiste. […] Le cri des ouvriers de tous les pays est celui-ci : vive l’Internationale ! »

Le nationalisme de Basly, qui allait de pair avec un réformisme de plus en plus avéré et même une action antigrève systématique dans la fédération des mineurs, conduisit celle-ci à la scission de 1903 où, sous le surnom de Jeune syndicat, les syndicalistes révolutionnaires se regroupèrent.

Dans d’autres régions, ce sont souvent les Italiens qui sont concernés. Au tournant du siècle, ils dépassent en nombre les Belges parmi les travailleurs immigrés en France.

À Marseille, ville ouvrière où dès 1851 les Italiens représentent plus de 18 % de la population, les exilés socialistes italiens militent aussi bien en direction de leur pays que des immigrés : une Union socialiste italienne de France se constitue en 1899 à La Ciotat ; sa fédération des Bouches-du-Rhône compte alors près d’un millier de membres. Ils multiplient les réunions et incitent leurs compatriotes à rejoindre leurs camarades français dans les syndicats.

En 1900, la grève générale victorieuse du port de Marseille vient couronner leurs efforts : dans sa foulée un « syndicat international » est fondé, 3 200 travailleurs y adhèrent, dont 60 % d’étrangers !

Même dans les vallées alpines, l’expérience de luttes communes forge des liens entre travailleurs de différentes origines. Au tournant du siècle, les chantiers y sont nombreux car les usines de l’électrométallurgie y poussent comme des champignons. Aussi bien dans les chantiers que dans l’industrie, les Italiens sont majoritaires et le seront aussi dans les nombreuses grèves qui traversent les premières années du 20e siècle. Ils seront également les principaux responsables dans les comités de grève et souvent à l’origine de la création des syndicats. Un rapport de police signale en 1905 que le syndicat du bâtiment de Moutiers en Savoie compte, parmi ses 94 membres, 89 Italiens, dont quatre au sein du bureau ![8]

La création de la CGT, une étape importante

Une étape importante fut franchie au tournant du siècle avec la création de la CGT. Bien que le congrès fondateur de Limoges en 1895 n’unifiât que très partiellement fédérations, syndicats de métiers et surtout très peu de Bourses du travail, la CGT devint dans la décennie suivante le point de ralliement de tous les ouvriers conscients. Ses dirigeants syndicalistes révolutionnaires l’inscrivirent, dès le congrès de Bourges de 1904, dans la lutte internationale pour la journée de 8 heures, voulant l’imposer par l’action des travailleurs à partir du 1er mai 1906.

Avec la CGT de l’époque, se concrétisent plusieurs décennies d’efforts de militants ouvriers pour unifier la classe ouvrière dans une même organisation, par-delà les différences corporatives, catégorielles et de nationalité. Et cela, non seulement pour la défense des conditions de salaire et de travail, mais aussi pour « l’abolition du salariat et l’expropriation de la classe capitaliste ».

Bien sûr, à l’échelle de la France, même avec environ 500 000 syndiqués avant 1914, la CGT n’organise qu’une minorité des travailleurs. Mais régionalement, dans certaines corporations, c’est la quasi-totalité des ouvriers qui sont organisés.

Comme dans le bâtiment à Lyon, où des délégués de chantier (sans aucun statut légal mais imposés par le rapport de force aux patrons) font la tournée des chantiers pour vérifier les cartes syndicales ! Pour ces militants, c’est le moyen de résoudre la mise en concurrence des ouvriers entre eux, qui avait été source de maints affrontements, car être syndiqué cela veut dire que l’on n’accepte pas d’être payé en dessous du tarif syndical ; quant au patron, il est tenu d’employer des ouvriers syndiqués, sinon son chantier est mis à l’index !

Durant toutes ces années d’avant 1914, les conflits entre ouvriers français et étrangers diminuèrent considérablement, pour s’éteindre quasiment. Cela était dû bien sûr à la conjoncture économique, mais aussi tout autant à l’action des milliers de militants ouvriers qui œuvrèrent quotidiennement, d’arrache-pied, au progrès de l’organisation et de la conscience des travailleurs. Puis arriva 1914, quand la plupart des chefs syndicaux et socialistes trahirent ces années d’efforts en ralliant l’union sacrée pour la guerre. Le mouvement ouvrier n’en avait pas fini avec le poison nationaliste !

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Tant que le capitalisme survivra, il aura des effets destructeurs sur le mouvement ouvrier, et l’histoire nous montre qu’à chaque fois la fraction la plus consciente du prolétariat a dû mener la bataille. Ce combat permanent et sans cesse à recommencer, Marx et Engels le décrivaient dès 1848 dans le Manifeste du parti communiste :

« Les ouvriers commencent par former des coalitions contre les bourgeois pour la défense de leurs salaires. Ils vont jusqu’à constituer des associations permanentes. […] Parfois les ouvriers triomphent, mais c’est un triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins le succès immédiat que l’union grandissante des travailleurs. […] Cette organisation du prolétariat en classe, et donc en parti politique, est sans cesse détruite de nouveau par la concurrence que se font les ouvriers entre eux. Mais elle renaît toujours, et toujours plus forte et plus ferme, plus puissante. »

Pour les militants d’aujourd’hui, pas un mot n’est à changer !

 

[1]     Laurent Dornel, La France hostile, socio-histoire de la xénophobie (1870-1914), Hachette, 2004 ; Michelle Perrot, « Les rapports entre ouvriers français et étrangers (1871-1893) », Bulletin de la Société d’histoire moderne, 1960, no 12.

 

[2]     Gérard Noiriel, Immigrés et prolétaires. Longwy 1880-1980, Agone, 2019 (1984).

 

[3]     Jean-Luc De Ochandiano, Lyon : un chantier limousin, les maçons migrants 1840-1940, éditions Lieux Dits, 2011.

 

[4]     Daniel Bigorne, « Main-d’œuvre étrangère et mouvement ouvrier au XIXe siècle : l’exemple des Belges dans les Ardennes frontalières », Le Mouvement Social no 178, 1997/1, pp. 11-26.

 

[5]     Du nom de Jean Allemane, dirigeant d’une tendance socialiste non marxiste, lié au mouvement syndical.

 

[6]     Voir les travaux de Gérard Noiriel, par exemple : « L’immigration, naissance d’un « problème », Agone 40. L’invention de l’immigration, 2008 ; ou encore Le Creuset français : histoire de l’immigration, 19e-20e siècles, Éditions du Seuil, 1988, ch. 5.

 

[7]     Daniel Bigorne, article cité.

 

[8]     Michel Étiévent, Aux origines du mouvement ouvrier savoyard, GAP, 1989 ; Mino Faïta, La vie rêvée des Italiens ?
Un siècle de présence italienne dans les deux Savoie, 1860-1960, Éditions de l’Astronome, 2007.