Face à la crise et à l’extrême droite : la question de l’armement du prolétariat29/06/20192019Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/2019/06/201.jpg.484x700_q85_box-0%2C0%2C1383%2C2000_crop_detail.jpg

Face à la crise et à l’extrême droite : la question de l’armement du prolétariat

L’aggravation de la crise du capitalisme a donné un coup d’accélérateur à l’offensive engagée par la bourgeoisie et les gouvernements à son service. Partout, la classe ouvrière paye au prix fort la restauration des profits du grand capital et sa lutte pour le partage de la plus-value.

Sur le terreau de la décomposition de la société, l’extrême droite et les idées réactionnaires, voire fascisantes, prospèrent. Et pas seulement sur les réseaux sociaux. En témoignent les résultats électoraux récents de ces courants en Europe, y compris dans des pays comme l’Allemagne (avec l’Afd) et l’Espagne (derrière Vox) où ils semblaient de longue date voués à demeurer marginaux, et la multiplication des groupes d’activistes ou de paramilitaires, dans le sillage des néonazis d’Aube dorée en Grèce ou du Jobbik en Hongrie. En France, le mouvement de la Manif pour tous en 2013, et certaines actions dans le mouvement des gilets jaunes, leur ont servi de terrain d’entraînement et d’espace de recrutement.

Cette évolution repose la question des moyens pour les travailleurs et les militants de se défendre contre les agressions physiques dont une fraction d’entre eux sont d’ores et déjà victimes ou pourraient l’être dans la période qui s’ouvre. Au-delà, les nécessités de la lutte de classe poseront inévitablement le problème de l’armement du prolétariat.

Un lent pourrissement de la situation politique qui alimente l’extrême droite

Les dirigeants de l’Union européenne achèvent de transformer le continent en forteresse, cernée de frontières hérissées de murs, de barbelés, et gardées par des forces armées de plus en plus nombreuses. Un arsenal juridique répressif complète une politique qui n’a rien à envier à celle d’un Obama hier, ou d’un Trump aujourd’hui, vis-à-vis des migrants clandestins aux États-Unis. Le « progressiste » Macron ne se distingue plus que par son degré d’hypocrisie d’un Salvini ou d’un Orban sur ce terrain-là, comme l’ont rappelé ses déclarations sur le caractère « intraitable » de sa politique migratoire lors de son discours de clôture du « grand débat » le 29 avril dernier. L’État français lui-même a été mis en cause et condamné à plusieurs reprises pour sa politique à l’égard des migrants et des demandeurs d’asile.

De fait, et tandis que des milliers de migrants meurent chaque année en Méditerranée, la transformant en un vaste cimetière, la chasse aux immigrés, comme aux organisations et associations qui tentent de leur apporter aides ou conseils, est ouverte. Sous couvert d’internement administratif, on ne compte plus les camps ou zones d’enfermement destinés aux demandeurs d’asile : en Hongrie, en Bulgarie, à Chypre, à Malte, en République tchèque, en Slovaquie mais aussi, sous diverses formes, en Italie ou en France. Et c’est sans parler de la sous-traitance de cette politique, transférée, contre argent comptant, à la Turquie, à des États d’Afrique du Nord comme le Maroc, et à des milices en Libye. Aux expulsions vers leur pays d’origine (plus de 400 000 depuis 2010), s’ajoutent les dizaines de milliers de migrants officiellement « relocalisés », c’est-à-dire renvoyés chaque année dans un des pays de l’Union européenne au nom des accords de Dublin, qui stipulent que tout demandeur d’asile dont l’identité a été contrôlée à son entrée dans un des États membres ne peut en sortir.

Dans le même temps, s’est développée une multitude de groupes d’extrême droite et de milices qui ont commencé à s’entraîner militairement et à s’en prendre physiquement aux Roms, à des migrants ou à des travailleurs immigrés. D’autres, au sein de la mouvance identitaire en France, ou du Parti national-démocrate, voire de l’Afd, en Allemagne, aspirent à ce rôle. Selon le dernier rapport d’Human Rights Watch, on recensait dans ce dernier pays, pour les six premiers mois de l’année 2017, « 143 attaques contre des foyers de demandeurs d’asile et 642 attaques visant des réfugiés et des demandeurs d’asile en dehors de leur logement ». Des faits semblables sont répertoriés un peu partout et notamment en Italie, encouragés par l’arrivée au pouvoir de la coalition M5S-Ligue, Ligue qui avait fait de la politique migratoire l’un de ses principaux thèmes de campagne.

En l’absence d’une réaction puissante de la classe ouvrière derrière ses intérêts de classe, ces actes et cette politique, menée sous la pression de l’extrême droite, et déjà sous sa conduite dans plusieurs pays, vont perdurer et se donneront d’autres cibles. La chasse aux travailleurs immigrés, qui ne peut qu’affaiblir et diviser la seule classe capable de s’opposer au grand capital, peut se transformer en chasse aux travailleurs tout court, à leurs organisations syndicales ou politiques, et à ce qui reste de leurs droits d’expression.

Le marasme actuel de l’économie capitaliste, la montée du protectionnisme et la menace d’une nouvelle crise financière, annoncent cette politique car la bourgeoisie n’aura pas d’autre choix que d’accentuer à l’avenir ses attaques contre la classe ouvrière dont elle tire ses profits.

S’armer avant tout d’un programme politique

La nécessité de la défense physique, voire de l’armement du prolétariat, pourrait s’imposer à nous, et dans des délais qui peuvent être très courts, si la situation politique continue de se décomposer sur fond de chaos économique et de barbarie aux quatre coins du monde. L’histoire du mouvement ouvrier est riche d’expériences sur ce terrain, bonnes ou mauvaises, qu’il revient aux révolutionnaires communistes de transmettre, en n’éludant aucune de leurs conséquences politiques.

Mais cette question ne peut être détachée de l’évolution du rapport entre les classes et du niveau de conscience des travailleurs eux-mêmes. Aucun manuel de tactique révolutionnaire, aucun entraînement spécifique ou programme ne suppléera l’initiative créatrice des masses dans ce domaine quand elles entreront en action.

Le besoin de mettre sur pied des organisations d’autodéfense peut naître à chaque épisode de la lutte qui oppose le grand capital aux travailleurs. C’est vrai au niveau le plus élémentaire, comme dans le cas d’une grève. L’organisation dans ce cadre d’un service d’ordre, d’une surveillance, d’un piquet de grève, d’actions « secrètes », du moins échappant à la surveillance de la police ou des agents du patronat, font partie des tâches que les travailleurs sont amenés à discuter et à trancher collectivement. Ces expressions d’une démocratie ouvrière vivante sont autant d’occasions pour les travailleurs de prendre confiance dans leurs forces, mais aussi d’apprendre, ou de réapprendre, à contrôler leurs luttes. Cela peut aussi concerner la protection d’un local, d’une vente militante ou d’une manifestation en apparence anodine, face à la police ou à des nervis du patronat. Aussi parcellaires qu’elles puissent parfois paraître, ces expériences peuvent être déterminantes pour l’avenir.

En 1934, dans Où va la France ? Trotsky, observant les premiers signes du sursaut ouvrier face à la crise économique et au danger fasciste, expliquait que cette « lutte physique » n’est qu’un autre moyen de la lutte politique, son prolongement en quelque sorte. Il ajoutait : « Il est impossible de les opposer l’une à l’autre, car il est impossible d’arrêter à volonté la lutte politique lorsque, sous le poids des nécessités internes, elle se transforme en lutte physique. »

Ce caractère indissociable s’impose a fortiori dans le cadre d’un affrontement plus général entre les classes et encore davantage lorsque celui-ci se transforme en une véritable lutte pour le pouvoir. Nous ne savons évidemment pas quand, ni autour de quelle revendication ou à la suite de quel événement, les travailleurs engageront la contre-offensive. Mais cette réaction surviendra et surprendra sans doute les révolutionnaires eux-mêmes, car les mouvements puissants de la classe ouvrière ont toujours eu un caractère explosif, en grande partie imprévisible. Ce fut le cas notamment en 1848, en 1871 lors de la Commune de Paris ou au cours des révolutions russes de 1905 et 1917.

Des leçons à ne pas oublier

Lorsque son ordre social est menacé, la bourgeoisie s’appuie toujours sur son armée, sa police ou des bandes armées formées pour maintenir sa domination. Le sort de toute révolution prolétarienne se joue donc sur la capacité des travailleurs à gagner ou briser ces « détachements spéciaux d’hommes armés » dédiés à la défense de la propriété, selon l’expression d’Engels. Introduire la lutte de classe dans leurs rangs, s’appuyer sur l’opposition entre la troupe et le corps des officiers, ne peut être mené à bien que sur la base d’un rapport de force dans lequel l’existence de milices ouvrières, expression de la détermination de toute une classe, devient alors une composante essentielle.

Ces conclusions avaient été tirées par Marx et Engels des soulèvements et des révolutions qu’ils avaient vécus ou observés. Il y eut d’abord, en juin 1848 à Paris, le massacre des travailleurs par l’armée commandée par le général Cavaignac et par la garde nationale, formée au nom de la nation, de la république et de la « fraternité », mais placée sous le commandement des propriétaires et des bourgeois. L’attitude de la bourgeoisie, effrayée par le surgissement de la classe ouvrière au cours de la vague révolutionnaire qui souleva alors l’Europe, démontra qu’elle avait cessé d’être une classe révolutionnaire. Les travailleurs devaient être eux-mêmes « armés et bien organisés » autour de leurs propres intérêts de classe. Pour assurer la victoire de la révolution, Marx et Engels affirmèrent la nécessité d’une « garde prolétarienne, avec des chefs de leur choix, leur propre état-major et sous les ordres non pas des autorités publiques, mais des conseils municipaux révolutionnaires formés par les ouvriers ». (Adresse du Comité central à la Ligue des communistes)

En 1871, la Commune de Paris, en abolissant l’armée permanente et en armant les travailleurs, fut la première forme d’un tel pouvoir ouvrier. Pour restaurer leur domination, les classes possédantes le détruisirent dans un véritable bain de sang.

Lors de la révolution de 1905 en Russie, le prolétariat monta à son tour à l’assaut du régime tsariste. Il trouva dans sa rage à abattre l’autocratie et ses serviteurs l’énergie nécessaire pour se lancer dans une grève générale et une insurrection. Les soviets constituèrent l’embryon de son pouvoir. Des groupes d’autodéfense, des milices ouvrières se formèrent, associant par des actes simples de larges couches de la population, protégeant les masses ouvrières des pogroms et de la répression. D’autres, organisés en groupes de partisans, prirent les armes contre l’État tsariste : autant de formes de la guerre civile qui s’était ouverte. Lénine appela les militants bolcheviques à se placer « à l’école pratique des masses » et à se méfier de tout dogmatisme : il avait cette confiance chevillée au corps que ces initiatives renforceraient la conscience et l’expérience des travailleurs. 1905 n’était qu’une « répétition générale ».

Au cours de la révolution de 1917, cette « école pratique », dans laquelle le Parti bolchevique joua un rôle déterminant, forma à vitesse accélérée des millions d’exploités déjà instruits par la mémoire collective de 1905. Dès février, les gardes rouges, ces milices ouvrières constituées dans les grandes entreprises ou les quartiers ouvriers, en liaison et sous le contrôle des soviets, furent une des expressions de la force et de la conscience révolutionnaire des travailleurs de Russie. Elles ne purent jamais être désarmées et constituèrent un levier « physique », mais surtout politique, indispensable aux luttes du prolétariat durant des mois puis à sa prise du pouvoir : y compris à l’intérieur de l’armée, vis-à-vis de la paysannerie qui formait le gros des troupes et qui n’avait pu être gagnée douze ans plus tôt.

Face au fascisme : la trahison des partis socialistes et communistes

Ayant usurpé le pouvoir de la classe ouvrière au cours des années 1920, la bureaucratie stalinienne eut comme principale préoccupation la défense de ses intérêts de caste parasitaire de l’État soviétique. Sa politique tourna le dos aux intérêts fondamentaux du prolétariat et à la perspective d’une révolution ouvrière.

En Allemagne, face à la catastrophe économique provoquée par la crise partie de 1929 et à la progression électorale fulgurante des nazis, le Parti social-démocrate et le Parti communiste allemand désarmèrent politiquement les travailleurs dans le pays où, en dehors de l’URSS, leurs forces et leurs expériences étaient les plus considérables.

Les sociaux-démocrates comptèrent jusqu’au bout sur la voie électorale et l’appui qu’ils expliquaient pouvoir trouver du côté de la bourgeoisie et de ses partis. Ils préférèrent se tourner vers le très réactionnaire maréchal Hindenburg et d’autres politiciens du même acabit plutôt que vers les forces, intactes, du prolétariat. De son côté, le Parti communiste, qui renvoya dos à dos sociaux-démocrates et fascistes, rejeta la politique de front unique qui aurait pu permettre à la classe ouvrière de se défendre autour de ses intérêts de classe et d’ouvrir la voie à un renversement révolutionnaire de la bourgeoisie.

Ces partis disposaient pourtant de leurs propres troupes, rompues depuis des années pour une partie d’entre elles aux combats de rue. Celles du Parti communiste regroupaient des dizaines de milliers de travailleurs se considérant comme des « soldats de la révolution », ainsi que le rappelait le « serment de combat » de la Ligue des combattants du front rouge. Mais dès 1933, ces forces furent vaincues et désarmées sans combat par Hitler, en raison de la politique de leurs dirigeants. Il en alla de même en Autriche l’année suivante. Les sociaux-démocrates disposaient, avec le Schutzbund, d’une organisation paramilitaire avec caches d’armes, fusils et mitrailleuses, mais ils ne voulurent pas s’en servir, trop préoccupés de rassurer la bourgeoisie sur leurs intentions. La question fondamentale était bien d’avoir une direction et une politique révolutionnaires, pas de disposer d’une organisation militaire et d’uniformes.

Les prolétaires d’Allemagne, et ceux du monde entier, payèrent très cher ces trahisons.

Elles furent suivies d’une politique tout aussi criminelle dans la période suivante, lorsque Staline fit opérer un virage à 180 degrés aux différentes sections de l’Internationale. Il les engagea dans une politique de Front populaire qui consista à présenter la bourgeoisie impérialiste américaine, britannique et française, et donc leur armée et leur police, comme des remparts contre le fascisme.

Du Front populaire à la Résistance et à la « Libération »

En France, et au nom de ce Front populaire, caricature de front unique, le Parti communiste et la SFIO placèrent les travailleurs à la remorque de la grande bourgeoisie et les désarmèrent à la fois politiquement et matériellement. Trotsky, à l’inverse, n’eut de cesse de promouvoir la nécessité pour la classe ouvrière de s’organiser autour de ses intérêts, d’un programme révolutionnaire et de mettre sur pied ses organisations de défense.

Un an après les émeutes fascistes du 6 février 1934 à Paris, et tandis que l’extrême droite occupait la rue et s’attaquait aux militants ouvriers et aux étrangers, il rappelait que la clé du succès pour les révolutionnaires n’était pas dans la « lutte physique » elle-même, mais dans « une juste politique ». Or forger une milice ouvrière pour la défense des organisations du mouvement ouvrier était justement dans ces circonstances un élément indispensable de cette politique. Il concluait : « Il serait absurde de tirer à coups de revolver sur l’urne électorale. Mais il serait encore plus absurde de se défendre contre les bandes fascistes avec le bulletin de vote. » C’est pourtant la seule issue que les partis socialiste et communiste avaient à proposer aux travailleurs.

En juin 1936, ceux-ci se lancèrent pourtant dans un puissant mouvement de grèves avec occupation. Mais les dirigeants du Front populaire mirent tout leur poids pour que cette vague s’arrête et que les travailleurs rentrent dans le rang. Le grand capital n’allait pas tarder à prendre sa revanche sur la classe ouvrière, en reprenant ce qu’il avait dû concéder sous la pression de la grève.

Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, le Parti communiste retrouva dans la Résistance le chemin de la lutte armée, mais ce fut encore pour placer ses militants et les travailleurs qu’ils influençaient sous la direction de la bourgeoisie en la personne de De Gaulle. Les milices patriotiques du Parti communiste français, largement constituées d’ouvriers, n’avaient plus rien à voir, comme leur nom même l’indique, dans leurs objectifs et leur fonctionnement, avec les milices ouvrières qui avaient assuré la victoire de la révolution russe ni avec l’internationalisme. Leur seule existence était cependant une menace potentielle pour la bourgeoisie : les dirigeants du PCF se chargèrent de les dissoudre dès 1944 et en firent une monnaie d’échange pour l’entrée de ministres communistes dans le gouvernement. Durant trois ans, ils apportèrent tout leur soutien à la politique antiouvrière et colonialiste de l’impérialisme français.

De la guerre froide à l’arrivée de la gauche au pouvoir

Chassé du gouvernement par les débuts de la guerre froide, le PCF mena alors, et pour une courte période, des actions clandestines spectaculaires et engagea les mineurs dans une grève marquée par des affrontements violents avec l’armée. Les dirigeants du PCF entendaient démontrer qu’ils étaient indispensables à la bourgeoisie pour encadrer la classe ouvrière et qu’ils devaient être reconnus comme ses uniques représentants.

Par la suite, le Parti communiste ne se distingua des autres partis réformistes que par ses liens avec l’URSS et sa base ouvrière. Il demeura, de concert avec l’ensemble des bureaucraties syndicales, un adversaire résolu de l’organisation démocratique et indépendante des travailleurs, et, a fortiori, de toute forme de groupe d’autodéfense ou de milices ouvrières. Cela ne l’empêchait pas de disposer d’un service d’ordre musclé, tout dévoué à la politique du parti, mais surtout mobilisé pour « casser du gauchiste » ou œuvrer de leurs poings à canaliser les grèves. Mais tout en prétendant combattre « l’État fort », voire « fasciste », de De Gaulle, puis les activistes de l’OAS ou d’Occident dans les années 1960, ses dirigeants en appelèrent à la police « républicaine », aux lois et aux bulletins de vote qui allaient effectivement porter la gauche au pouvoir en 1981… et permettre à l’extrême droite de resurgir.

La même politique prévalut face à la montée électorale du Front national à partir du milieu des années 1980, sur fond de manifestations aussi vaines que répétées, de Marseillaise et du slogan « Le fascisme ne passera pas ! » Cela conduisit finalement le PCF, ainsi que toute la gauche et même la LCR, toute honte bue, à apporter son soutien au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2002 à Chirac, le candidat de la droite, censé représenter un barrage contre les idées du FN. Pour les mêmes raisons, le Parti socialiste et le Parti communiste appelèrent à voter pour Macron face à Le Pen en 2017.

Comment poser la question aujourd’hui ?

La classe ouvrière se trouve aujourd’hui à divers titres infiniment moins organisée et préparée sur le plan politique à affronter la bourgeoisie, son appareil d’État ou les hommes de main œuvrant pour son compte. Elle paye doublement, matériellement et moralement, le prix des illusions électorales et de la politique menée au pouvoir par les partis de gauche auxquels elle avait par le passé accordé sa confiance. Leur discrédit n’a fait qu’étendre et approfondir la démoralisation en son sein. Pire, il a alimenté la poussée des idées réactionnaires de l’extrême droite.

Depuis des décennies, les grèves ouvrières ont été cantonnées par les appareils syndicaux et les partis de gauche dans le cadre rituel de journées d’action, d’un « calendrier de luttes » inscrit à l’avance sur l’agenda des militants, avec un parcours de manifestation déposé en préfecture. Le non-respect de ce ronron syndical qui a caractérisé le mouvement des gilets jaunes durant les premières semaines en a sans doute en partie assuré la popularité auprès d’une fraction des travailleurs, des chômeurs et des retraités, lassés des promenades sur les boulevards.

Il ne s’agit pas d’une absence ou d’un manque de courage ou de détermination : les travailleurs n’en ont jamais manqué. Ce même mouvement des gilets jaunes a d’ailleurs montré que la colère sociale et la rage accumulée pouvaient donner bien des forces. Et ce malgré les troupes ainsi que le matériel déployés par l’État français, et les blessés par centaines qu’ils ont causés. Les travailleurs, actifs ou retraités, qui en ont constitué une composante importante, tireront-ils les leçons politiques qui s’imposent de cette expérience ? La classe ouvrière parviendra-t-elle à s’en saisir et à s’organiser dans les entreprises autour d’un programme de défense de ses intérêts matériels et politiques ? Cela dépendra en partie de la capacité des révolutionnaires à construire le parti qui lui fait aujourd’hui défaut et à maintenir ouverte la perspective communiste.

Dans le Programme de transition, Trotsky rappelait : « C’est seulement grâce à un travail systématique, constant, inlassable, courageux, dans l’agitation et la propagande, toujours en relation avec l’expérience des masses elles-mêmes, qu’on peut extirper de leur conscience les traditions de docilité et de passivité ; éduquer des détachements de combattants héroïques, capables de donner l’exemple à tous les travailleurs ; infliger une série de défaites tactiques aux bandes de la contre-révolution ; accroître la confiance en eux-mêmes des exploités et des opprimés ; discréditer le fascisme aux yeux de la petite bourgeoisie et frayer la voie à la conquête du pouvoir par le prolétariat. »

Se préparer moralement pour ne pas être pris à l’improviste

La montée de l’extrême droite et des nationalistes dans plusieurs pays d’Europe imposera peut-être, et dans un délai relativement proche, la constitution de groupes d’autodéfense, ne serait-ce que pour combattre physiquement les menaces physiques et la pression politique que ces courants exercent contre certains travailleurs immigrés ou des demandeurs d’asile.

Mais faire reculer le danger mortel que représente la progression des idées et des organisations réactionnaires, et mettre un coup d’arrêt aux reculs imposés par la bourgeoisie, ne pourra se faire que sur un terrain de classe. Cela passera nécessairement par une contre-offensive générale de la classe ouvrière autour de la défense de ses intérêts immédiats et de ses droits. Passer de la passivité à la mobilisation de ses forces l’amènera à se doter des instruments nécessaires : comités de grève, assemblées dans les quartiers ouvriers, embryons d’un pouvoir ouvrier, mais aussi organisations de combat, groupes de service d’ordre, détachements armés et entraînés pour la « lutte physique » placés sous son contrôle. Ces instruments découleront avant tout du niveau de combativité et de conscience des travailleurs et s’adapteront à la dynamique de la lutte. S’il se soulève massivement, le prolétariat ne pourra pas s’arrêter à mi-chemin en respectant la propriété privée et la domination de la bourgeoisie sur la société.

Face à l’hostilité des bureaucraties syndicales et de tous les réformistes, seuls les militants communistes révolutionnaires sont à même de défendre cette politique. Eux seuls ont une claire conscience de la nature et du rôle de l’État, quel que soit son habillage politique ou institutionnel. Ils savent que sa police, sa justice, ses hauts fonctionnaires, sont avant toute chose les gardiens d’un ordre social inique et que le changement de personnel politique que les élections peuvent produire n’y changera rien. Et eux seuls placent leur entière confiance dans les capacités de la classe ouvrière à le renverser et à lui substituer une société débarrassée de l’exploitation et des tares dont le capitalisme est porteur.

C’est aussi ce qui nous sépare et nous opposera peut-être demain physiquement à tous ceux qui, sous couvert d’actions « radicales » ou « antisystème », se posent en adversaires déterminés de la police et de l’État. Issus de la mouvance d’extrême gauche, les black blocs en sont une expression. Leur mépris des travailleurs, de leurs besoins matériels comme de leur capacité à prendre leur sort en main, les disqualifie. Tout comme, par le passé et dans un autre contexte, les actions des groupes qui prétendaient transformer la société en recourant aux actes terroristes ou armés pour « réveiller les masses » ou aux actions de guérillas pour agir en lieu et place de celles-ci.

Quant à l’extrême droite, elle peut tout aussi bien prospérer au contact de certaines catégories plébéiennes, déclassées, enragées par les conditions dans lesquelles le système capitaliste les contraint à vivre, en empruntant de la même manière une phraséologie antisystème  voire anticapitaliste. Cette dimension existait à l’origine du fascisme italien comme du national-socialisme en Allemagne, qui fit notamment d’une partie des chômeurs, d’un certain lumpenprolétariat, d’anciens droits communs, une masse de manœuvre et une couverture masquant sa véritable nature.

Renouer avec la conscience et la perspective communistes sera le meilleur moyen pour la classe ouvrière d’attirer à elle les éléments les plus déterminés du prolétariat et de la jeunesse, qui rejettent l’ordre social actuel sans savoir encore vers qui se tourner. Elle devra pour cela se montrer déterminée, en désignant ses principaux adversaires, le grand capital et ses alliés, et en construisant l’instrument de ce combat : un parti révolutionnaire qui ne pourra se développer que dans des luttes décisives entraînant de vastes masses. Ce sera aussi la meilleure façon de se donner les moyens de faire basculer de son côté certains éléments de la petite bourgeoisie paupérisée par la crise. Ce sera, enfin, le moyen de se protéger des provocateurs et de ceux qui, à l’instar des black blocs aujourd’hui, se posent en adversaires de l’État et du système capitaliste, mais sont étrangers aux combats de la classe ouvrière.

« Malheur aux organisations révolutionnaires, malheur au prolétariat, s’ils se trouvent de nouveau pris à l’improviste », avertissait Trotsky dans le Programme de transition.

28 mai 2019

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