Irak : une révolte contre une situation intenable

Depuis juillet 2018, le sud de l’Irak est le théâtre d’une importante agitation sociale. Pendant des semaines, la population de Bassora, la grande ville pétrolière du sud, a manifesté contre l’absence de services de base, notamment la distribution de l’eau, de l’électricité, contre le chômage et la corruption du régime. L’armée et la police n’ont pas hésité à tirer, tuant à ce jour au moins 30 manifestants et en blessant des centaines. Le gouvernement voulait à tout prix rétablir l’ordre à Bassora. Mais cette révolte s’est propagée dans toute la province et, au-delà, dans celles de Dhi Qar, Maysan, Nadjaf, situées plus au nord, jusqu’à la capitale, Bagdad. Elle ne s’est plus vraiment apaisée.

Depuis 2011, de tels mouvements de révolte éclatent périodiquement, tant les problèmes persistent et s’aggravent. Car les classes populaires paient les conséquences de l’incurie du pouvoir politique et les interventions impérialistes dans la région. Et même si les manifestations semblent maintenant marquer le pas, le feu couve toujours sous la cendre.

Des manifestations pour l’eau, pour l’électricité, pour du travail

La ville de Bassora est la deuxième ville la plus peuplée d’Irak et la plus riche du pays. 70 % du pétrole irakien est produit dans la province dont elle est la capitale. L’Irak exporte 4,3 millions de barils par jour, dont 3,5 millions proviennent des gisements de Bassora, à travers ses ports et ses plateformes pétrolières flottantes donnant sur le golfe Arabo-persique. Mais la population ne bénéficie pas de cette richesse. « Les gens ont faim et vivent sans eau et sans électricité », expliquait un employé de 29 ans, ajoutant : « Nos demandes sont simples : plus d’emplois, des structures de dessalement de l’eau et la construction de centrales électriques. » (AFP, 13 juillet 2018) Le chômage touche de 20 à 30 % des Irakiens actifs. Le taux de chômage des jeunes Irakiens, qui représentent 60 % de la population, varie entre 33 % et 37 % en Irak. À Bassora, plus de la moitié des habitants sont au chômage. Les jeunes ne trouvent pas de travail dans le secteur pétrolier, qui emploie à 95 % des travailleurs étrangers. Comme nombre de jeunes manifestants l’ont exprimé, il n’y a tout simplement pas d’avenir.

Les habitats informels, en fait des bidonvilles, situés à la périphérie de Bassora se multiplient et grossissent car, depuis 2003, plus d’un million de personnes sont venues s’y entasser depuis les campagnes, fuyant la misère et la guerre. Cette province du sud est une région essentiellement agricole, dominée par l’élevage et des rizières très exigeantes en eau. L’Irak, le « pays des deux fleuves » – le Tigre et l’Euphrate – en manque cruellement. Pour la première fois cette année, le gouvernement a dû suspendre la culture du riz, du maïs et d’autres céréales nécessitant une importante irrigation. Quant aux éleveurs, ils voient leurs troupeaux mourir de soif.

La sécheresse est loin d’être la cause principale de ce manque dramatique d’eau. Les guerres à répétition, qui détruisent les infrastructures permettant l’irrigation, et les barrages turcs et iraniens installés en amont entraînent une baisse très importante du niveau de l’eau des fleuves. Augmenter ou abaisser le débit de l’eau au niveau d’un barrage est d’ailleurs une arme qui sert à faire pression sur l’Irak, arme que la Turquie, conseillée par les États-Unis, a déjà utilisée dans le passé.

Le Chatt al-Arab, que l’Irak partage avec l’Iran, où confluent le Tigre et l’Euphrate, est de ce fait en partie ensablé. Dans l’estuaire, l’eau salée a pris le dessus sur l’eau douce et remonte désormais sur 40 kilomètres au nord de Bassora, cette ville qu’on appelait la Venise du golfe Arabe, mais dont les canaux sont aujourd’hui des égouts à ciel ouvert. À cela s’ajoute la pollution liée aux déchets et eaux usées charriés par les deux fleuves.

Cette région, bouleversée par trois guerres en trente ans, ne dispose plus des infrastructures en état qui pourraient facilement pallier ces problèmes. Les stations d’épuration ne sont pas entretenues depuis des années. Mi-août, 30 000 personnes ont été hospitalisées pour avoir bu de l’eau du robinet devenue impropre à la consommation. « Nous ne donnons de l’eau minérale qu’à nos trois enfants, mais ma femme et moi devons souvent boire de l’eau du robinet », avouait un des malades admis à l’hôpital (AFP, 31 août 2018). L’eau filtrée coûte cher : mille litres coûtent 20 000 dinars (15 euros) ; il y a peu, la même quantité d’eau se vendait à 5 000 dinars. Le salaire moyen irakien est de 264 euros par mois.

La population souffre également d’une pénurie d’électricité. Les infrastructures sont, là encore, défaillantes. À cette situation qui s’aggrave depuis des années, s’est ajoutée mi-juin la décision de l’Iran d’arrêter ses exportations d’électricité vers l’Irak pour cause d’impayés. L’Iran a d’ailleurs des difficultés à fournir ses propres habitants, conséquence indirecte des sanctions imposées par les États-Unis. Les familles les plus pauvres, qui ne peuvent se payer un générateur, doivent supporter des températures de 50°C car l’électricité peut n’être fournie que trois heures par jour.

Le rejet d’un pouvoir au service des riches et des impérialistes

La corruption, l’incurie du gouvernement et des autorités locales, qui n’écoutent pas la population et ne tiennent jamais leurs promesses, alimentent la colère depuis longtemps. Selon le gouverneur, les dividendes tirés des recettes pétrolières qui doivent revenir à la province de Bassora sont bloqués par le gouvernement. Mais l’argent est de toute façon détourné à tous les niveaux de l’État. Sur 800 milliards de dollars (700 milliards d’euros) de revenus pétroliers, en quinze ans, 312 milliards (274 milliards d’euros) auraient ainsi été détournés. La corruption et le clientélisme qui caractérisent la classe politique constituent un fléau dénoncé aussi bien dans le sud de l’Irak qu’à Nadjaf ou à Bagdad. Le 6 mai dernier à Nadjaf, lors de l’inauguration du nouveau stade international, des foules ont assailli le porte-parole du Premier ministre alors qu’il assistait à la cérémonie d’ouverture, en criant : « Vous êtes tous des voleurs ! »

Durant des semaines, les manifestants à Bassora s’en sont pris à tout ce qui représente un pouvoir : édifices du gouvernement local, du conseil du gouvernorat de la province, sièges de partis, dont le parti Dawa du Premier ministre Haider al-Abadi en place jusque-là, ou encore sièges des groupes armés.

Ces milices sont en effet omniprésentes dans tout le pays, et particulièrement dans le sud. Elles se sont développées à la faveur du chaos qui a suivi l’intervention américaine de 2003 et la chute de Saddam Hussein, et se sont renforcées dans la lutte contre l’organisation État islamique. Dès juin 2014, des milliers de volontaires, des jeunes de Bassora et d’ailleurs dans la province, se sont engagés dans les milices de « mobilisation populaire » pour aller combattre à plusieurs centaines de kilomètres plus au nord. En quatre ans, environ 2 000 jeunes intégrés à ces unités et aux forces armées sont revenus dans un cercueil, 5 000 autres ont été blessés. « Beaucoup de familles de martyrs ont le sentiment d’avoir versé du sang pour engraisser ces milices », analyse Mohammed Atwan, professeur de sciences politiques à l’université de Bassora.

La défiance vis-à-vis des partis au pouvoir s’est traduite lors des élections législatives du 12 mai dernier, les premières depuis la défaite de l’organisation État islamique, par une abstention importante : 44,5 % de la population seulement y ont participé, contre 60 % lors du précédent scrutin. Le taux de participation a été de 20 % à Bassora. Dans la capitale, Bagdad, 33 % des électeurs seulement se sont déplacés pour aller voter. Bien des raisons peuvent certes expliquer cette faible participation, comme l’existence de nombreux camps de déplacés, où il est difficile de voter. Mais les listes concurrentes présentées par l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki, au pouvoir de 2006 à 2014, et son successeur al-Abadi, tous deux choisis et soutenus par les États-Unis, ne risquaient pas d’emporter la confiance des électeurs des classes populaires qui les jugent responsables de l’aggravation de leurs conditions d’existence. L’éviction d’al-Abadi a d’ailleurs été la conséquence directe des mouvements de juillet et septembre.

La liste arrivée en tête avec 54 députés élus, la liste Sa’iroun (Marche pour les réformes) regroupait le parti du dirigeant religieux chiite Moqtada al-Sadr et le Parti communiste irakien. Elle a obtenu les votes des Irakiens pauvres des quartiers populaires de la capitale et des provinces chiites du sud, ce qui lui a permis d’arriver première à Bagdad et dans six provinces sur dix-huit, et deuxième dans quatre autres. Le Parti communiste compte désormais deux élus, dont son secrétaire général Raïd Fahmi.

Au lendemain de l’intervention anglo-américaine de 2003, Moqtada al-Sadr était surtout connu pour être le fils d’un ayatollah assassiné sous Saddam Hussein en 1999. Le vide laissé après la destruction de l’appareil étatique du régime par les forces d’occupation entraîna une lutte pour le pouvoir, à laquelle Moqtada al-Sadr par­ti­cipa en s’appuyant sur sa milice, l’Armée du mahdi. Celle-ci regroupa jusqu’à 60 000 membres et fut solidement enracinée dans le quartier pauvre de Sadr City à Bagdad, ainsi rebaptisé dans les années 2000 en référence à Moqtadah al-Sadr et à sa famille, et dans les villes de Karbala et Najaf. Jusqu’en 2008 ses troupes s’opposèrent aux troupes d’occupation américaines et britanniques, et parfois aussi aux nouvelles autorités irakiennes. À partir de cette date, contraintes et forcées par l’armée américaine, ces milices acceptèrent leur désarmement en échange de l’intégration de leurs dirigeants dans le jeu politique. Al-Sadr revint sur le devant de la scène à partir de la guerre contre l’organisation État islamique en 2014, en s’appuyant sur une milice armée intégrée aux Unités de mobilisation populaire sous le nom de Brigades de la paix (Saraya al-Salam), forte de 15 000 hommes et bénéficiant d’une popularité gagnée dans les mouvements de protestation de l’été 2015 contre la corruption et la vétusté des services publics.

Le cheval de bataille d’al-Sadr est la lutte contre la corruption et la défense d’un certain nationalisme irakien. Tout en encourageant les manifestations récentes, il continuait de participer à une coalition avec al-Abadi, Premier ministre alors encore en place et toujours particulièrement détesté par ces mêmes manifestants, pour finalement prendre ses distances avec lui début septembre afin de ne pas partager son discrédit. Al-Sadr multiplie les déclarations contre toute interférence en Irak, qu’elle soit iranienne, américaine, turque ou saoudienne, pour reprendre les mots d’un de ses représentants, tout en cherchant des soutiens du côté des uns et des autres.

Quant au Parti communiste, c’est sur la base de cette politique nationaliste irakienne qu’il s’est mis à la remorque de al-Sadr. Suhad al-Khateeb, communiste élue à Nadjaf le 12 mai, déclarait lors d’un meeting dans sa ville : « Il y a un conflit entre l’Iran et les États-Unis dans la région, en Irak, au Yémen et à Bahreïn. Mais nous, les Irakiens, voulons notre indépendance des États-Unis et de l’Iran. » Le secrétaire général du PCI, Raid Jahid Fahmi, expliquait en juin dernier qu’avant les élections son parti et les sadristes avaient convenu de se concentrer, plutôt que sur les différences concernant des questions telles que les droits des femmes ou la laïcité, sur un certain nombre de questions sur lesquelles ils partagent des objectifs communs : combattre le chômage, la corruption et les influences extérieures en Irak. « La base sociale de la gauche et la base sociale du mouvement sadriste sont assez proches », concluait-il, ajoutant plus loin : « Quand l’intérêt de l’Irak est central, les clivages peuvent être surmontés. » Cette base est celle des classes populaires, des travailleurs, des chômeurs, majoritairement chiites dans le sud de l’Irak et à Bagdad. Mais le Parti communiste l’enchaîne derrière un démagogue réactionnaire, au nom de la défense de l’intérêt national.

Ce renoncement à une politique de classe indépendante pour la classe ouvrière remonte loin dans le passé stalinien du PC irakien. Dans les années 1950, il soutint le général Kassem, qui renversa la monarchie en 1958. Plus tard, il soutint le Parti baath et Saddam Hussein, qui le dirigea à partir de 1966, car ils se faisaient les défenseurs du nationalisme irakien. Une fois au pouvoir, ceux-ci menèrent la répression contre les travailleurs, et le PCI en fut également victime. Après le coup d’État de 1968, le PC participa au gouvernement, entrant dans le Front populaire national créé par le Baath. Celui-ci finit quelques années plus tard, à la fin des années 1970, par s’en débarrasser, arrêtant, massacrant, torturant les militants communistes, comme tous ceux dans les quartiers pauvres qui tombaient dans les mains des bandes armées du pouvoir. Le soutien à al-Sadr est dans la lignée de cette politique, dont les militants ont pourtant maintes fois déjà payé le prix fort.

La population irakienne, coincée entre les puissances régionales et impérialistes

Quel est réellement l’état d’esprit de ces jeunes, ouvriers ou chômeurs, qui ont manifesté durant des semaines ? Il est certain qu’une grande partie de la population irakienne ne supporte plus d’être prise en étau entre l’Iran et les États-Unis. À Bassora, des centaines de manifestants l’ont exprimé avec fracas le 7 septembre en incendiant, aux cris de « Iran, dehors ! », le consulat de ce pays, puis le même jour en attaquant le consulat américain.

Les classes populaires, du sud au nord de l’Irak, subissent depuis des décennies les conséquences désastreuses des interventions impérialistes et des affrontements entre puissances régionales pour se tailler des zones d’influence. La guerre Iran-Irak (1980-1988), qui fit un million de morts de part et d’autre ; puis la guerre du Golfe (1990-1991), menée contre l’Irak par une coalition impérialiste autour des États-Unis, dont la France ; les conséquences de l’embargo qui suivit ; la guerre déclenchée de nouveau en 2003 par les États-Unis et la Grande-Bretagne, suivie de huit années d’occupation militaire, ont mis littéralement l’Irak à genoux.

Après que l’administration américaine eut détruit l’appareil d’État qui existait sous Saddam Hussein, elle ne parvint pas à le remplacer par un pouvoir stable. Ce vide favorisa le développement des nombreuses milices créées sur des bases communautaires, entraînant une instabilité chronique marquée par les exactions commises par l’armée américaine et différents groupes armés et par les attentats meurtriers, provoquant la fuite de millions d’Irakiens. Pour reconstituer un appareil d’État, les États-Unis choisirent de favoriser des partis et milices chiites très liés à l’Iran. Mais, ce faisant, ils laissaient les clés de la situation dans les mains de ce pays, contribuant à renforcer sa position par rapport aux autres puissances régionales. Le même problème se posa de nouveau lors de la guerre contre l’organisation État islamique à partir de 2014. Les États-Unis, ne voulant pas envoyer leurs propres troupes contre celle-ci, durent s’appuyer sur celles de l’Iran, ses milices et ses troupes d’élites, les Gardiens de la révolution. L’Irak se remplit alors de milices obéissant aux ordres du pouvoir de Téhéran, en particulier dans le sud limitrophe de l’Iran, historiquement peuplé en majorité de chiites.

La guerre contre l’organisation État islamique est aujourd’hui terminée, mais les milices sont toujours là. « La main de l’Iran est partout à Bassora : dans le commerce frontalier et l’économie locale par le biais de ces milices. Chacune contrôle un secteur stratégique, comme les ports. Si vous voulez remporter un contrat, il faut aller voir une milice et lui promettre un pourcentage de 15 % à 20 % pour remporter la mise », dénonçait récemment Haïder al-Zoubeidi, un journaliste indépendant (cité dans Le Monde du 14 août 2018). Ces milices ne régentent pas seulement une partie de l’économie locale, elles imposent aussi leur loi et encadrent la vie quotidienne. Les violences à l’encontre de personnes jugées immorales au regard du conservatisme religieux ambiant sont un phénomène récurrent. La dégradation sociale, tant matérielle que morale, atteint particulièrement la condition des femmes. Depuis les années 1960, celles-ci bénéficiaient d’un peu plus de libertés que dans d’autres pays du Moyen-Orient. Mais, avec l’irruption des milices intégristes dans la vie sociale et politique, les Irakiennes ont perdu quasiment tous leurs droits, et certaines sont constamment menacées. Plusieurs femmes ont été assassinées récemment à Bagdad et à Bassora où, fin septembre, Souad al-Ali, une militante des droits de l’homme, active dans la contestation sociale, a été abattue en plein jour, dans une rue fréquentée.

Ce qui rend insupportable la vie des Irakiennes et des Irakiens n’est certes pas le souci des dirigeants américains. C’est pourtant le prix que la population paye en conséquence des interventions et des guerres successives menées par les États-Unis et leurs alliés en Irak et dans la région, directement ou par forces interposées. Elles se traduisent aujourd’hui non seulement par d’énormes destructions matérielles, mais aussi par une terrible régression sociale.

Les populations du Moyen-Orient payent très cher le maintien de la domination de l’impérialisme. C’est au renversement de ce système que les travailleurs et les classes pauvres d’Irak doivent œuvrer, en alliance avec la classe ouvrière des autres pays.

20 janvier 2019