Grande-Bretagne : le chaos du Brexit

À l’heure où nous écrivons, les écrans des grandes chaînes d’information britanniques continuent à afficher imperturbablement le compte à rebours du Brexit. Officiellement, il n’est pas question de reculer sa date d’une minute : l’adhésion de la Grande-Bretagne à l’Union européenne (UE) prendra fin le 29 mars prochain à minuit, comme l’avait décidé la Chambre des communes le 1er février 2017, en votant à 80 % pour le déclenchement de la procédure de retrait de l’UE prévue par l’article 50 du traité de Lisbonne.

Et pourtant, plus on se rapprochait de cette échéance et plus les institutions politiques britanniques se sont progressivement enlisées dans une paralysie dont il est bien difficile de prévoir l’issue aujourd’hui. Or cette paralysie bloque l’adoption par ces institutions de l’accord de divorce entre la Grande-Bretagne et l’UE, accord qui a pour objet non seulement de codifier les modalités du Brexit lui-même, mais surtout de préparer le terrain à d’autres négociations, bien plus importantes encore du point de vue des grandes entreprises concernées, puisqu’elles devront déterminer les règles gouvernant les futures relations commerciales entre les deux parties.

Face à la levée de boucliers déclenchée dans la classe politique britannique par la publication de cet accord en novembre dernier, la Première ministre conservatrice, Theresa May, avait dû renoncer à son projet initial de le soumettre au vote du Parlement le 11 décembre. Après un mois passé à cajoler les uns et à menacer les autres, dans l’espoir de collecter une à une les voix qui lui manquaient, May a finalement tenté sa chance. Mais avec quel résultat ! Les 14 et 15 janvier, elle réussissait un tour de force : tout en parvenant à déjouer (de peu, il est vrai) une motion de censure déposée par l’opposition travailliste, elle voyait son accord de divorce repoussé à la majorité des deux tiers ! Une Première ministre supposée jouir de la confiance de la Chambre des communes s’était montrée incapable de faire adopter la pièce maîtresse de sa politique par la même Chambre : jamais on n’avait vu une telle aberration dans l’histoire du bipartisme britannique !

Sans doute, le fait que les péripéties du Brexit paraissent coïncider avec les à-coups d’une crise politique sous-jacente, au sein des institutions politiques de la bourgeoisie britannique, n’a-t-il rien de nouveau, ni d’étonnant en soi. C’est en fait à cela que se résume toute l’histoire du Brexit, tant son ascension fulgurante au devant de la scène politique, en surfant sur l’amertume profonde créée dans toute une partie de l’électorat par la politique des grands partis face à la crise financière, que sa victoire inattendue lors du référendum de juin 2016 ou que la longue série de coups de théâtre qui ont marqué les vingt mois de négociations d’où est sorti le fameux accord de divorce de Theresa May.

Mais, du coup, au vu de la paralysie dans laquelle se trouvent prises les institutions politiques britanniques, se trouve posée la question de savoir quelle forme prendra le Brexit, et même s’il aura finalement vraiment lieu et, en tout cas, à quelle échéance. Seul l’avenir répondra à cette question. Mais quelle que soit la réponse qui y sera donnée, ce dont on peut être sûr en considérant l’évolution de la situation de la classe ouvrière depuis que le processus du Brexit a été enclenché, c’est que cette réponse ne lui sera en rien favorable.

Le Brexit, né de la crise financière et des surenchères démagogiques

Pour comprendre la nature des forces en jeu derrière le processus du Brexit au stade où il en est aujourd’hui, un bref retour sur le passé est indispensable.

Largement marginal jusqu’à la fin des années 1990, ­l’euroscepticisme a d’abord connu une certaine résurgence dans les rangs du Parti conservateur lorsque l’arrivée au pouvoir de Blair, en 1997, priva ce parti d’une partie importante de son aile la moins réactionnaire. Du coup, ce fut sa droite eurosceptique qui se trouva propulsée à la direction du parti, dont elle occupa l’essentiel des postes jusqu’à la défaite des travaillistes, aux élections de 2010.

Le nouveau gouvernement alors formé par David Cameron garda les vieilles recettes. Se lançant dans une brutale politique antiouvrière face à la crise, il l’accompagna de campagnes démagogiques accusant les « déficits extravagants » des États membres de l’UE de déstabiliser une économie britannique qui, selon lui, était parfaitement capable de résister à la crise financière. De la même façon, les travailleurs immigrés, particulièrement ceux venus de l’UE dans le cadre de la liberté de mouvement, furent accusés d’imposer un « fardeau insupportable » aux services publics britanniques, alors que ceux-ci souffraient avant tout de misère chronique. Pour faire bonne mesure, Theresa May, alors ministre de l’Intérieur de Cameron, prit tout un ensemble de mesures aussi odieuses que discriminatoires destinées, pour reprendre le langage officiel, à « créer un environnement hostile» contre les travailleurs étrangers.

Il ne fallut pas attendre longtemps pour que cette politique porte ses fruits empoisonnés. Lors des élections européennes de mai 2014, une obscure scission eurosceptique du Parti conservateur, le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni,  UKIP, arriva en tête de tous les partis, avec 27,5 % des voix, en axant sa campagne sur le retrait immédiat de la Grande-Bretagne de l’UE.

Mais pour hisser le Brexit sur la scène politique, il fallut que le succès électoral de UKIP déclenche une véritable panique dans les rangs conservateurs, dont les députés se mirent à craindre pour leurs sièges. Considérablement renforcée par ces craintes, la droite eurosceptique du Parti conservateur se lança dans une vigoureuse campagne exigeant que l’UE se réforme et que, dans le cas contraire, un référendum sur le Brexit soit organisé.

Espérant ramener l’ordre dans son propre parti, David Cameron céda à ces pressions. Il annonça de nouvelles négociations avec l’UE et promit d’exiger que les travailleurs de l’UE ayant moins de cinq ans de résidence avérés puissent être privés de prestations sociales (soins médicaux et allocations chômage ou familiales, en particulier). Moyennant quoi, Cameron annonça l’organisation d’un référendum sur l’appartenance à cette UE dûment réformée et son intention d’appeler à y voter en faveur du maintien dans l’UE.

Lors d’une discussion privée avec le Premier ministre néerlandais de l’époque, Cameron lui aurait dit que ce référendum n’était pour lui qu’une « affaire de discipline interne à son parti ». Mais une partie de l’électorat prit pour argent comptant la promesse des eurosceptiques du Parti conservateur d’augmenter massivement le budget de la Santé dès lors que la Grande-Bretagne « n’aurait plus à financer l’UE » et leurs avertissements d’une invasion imminente de réfugiés si elle restait dans l’UE. Et ces mensonges nauséabonds passèrent d’autant mieux que Cameron les avait accrédités par toute sa politique au cours des années précédentes. En même temps, une autre partie de l’électorat, surtout populaire celle-là, crut pouvoir utiliser le vote pour le Brexit comme un vote de censure envers les deux grands partis.

Le résultat est connu : le Brexit passa, bien que de peu, avec le soutien de 37 % des électeurs inscrits. Mais cela suffit à ce que l’essentiel de la classe politique en fasse, avec un bel ensemble, l’expression de la volonté du peuple qu’il fallait à tout prix respecter, au nom de la démocratie, malgré toute la puanteur raciste et réactionnaire qui s’en dégageait.

Vingt mois de négociations... avec les factions du parti conservateur

Après le référendum et la démission peu glorieuse de Cameron, la bourgeoisie britannique (et celle des grands trusts internationaux qui ont fait de la Grande-Bretagne la tête de pont de leur dispositif de production et/ou de commercialisation dans le Marché unique) se trouva dans une situation à laquelle elle ne s’attendait pas du tout et qu’elle n’avait jamais voulue.

Mais, après tout, la bourgeoisie ne choisit pas directement son personnel politique ni surtout les détails de leur politique. Et puis pourquoi les larbins de la bourgeoisie dans les allées du pouvoir se montreraient-ils moins avides de gain et de pouvoir, moins irresponsables, moins susceptibles de générer le chaos autour d’eux par leurs rivalités, que leurs maîtres ? Sans doute la bourgeoisie dispose-t-elle de tout un système d’institutions politiques, éducatives, étatiques, dont le rôle est d’effectuer la formation et la sélection de ceux qui la serviront, voire de les cadrer. Et pour l’essentiel, c’est un système qui marche, sauf quand il y a des ratés. Et, de toute évidence, aux yeux des bourgeois concernés, le référendum sur le Brexit en a bien été un !

Une fois ce raté constaté, le problème de la bourgeoisie fut de trouver rapidement une équipe politique capable, sinon de réparer les dégâts, en tout cas de les limiter. Ce fut le rôle assigné au duo Theresa May-Philip Hammond. Comme la plupart des poids lourds du Parti conservateur, ils avaient appelé à voter pour le maintien dans l’UE. Ils avaient à leur actif de longs et loyaux services dans divers ministères et étaient considérés par les hommes de la City de Londres comme des « paires de mains sûres », pour reprendre l’expression utilisée à l’époque par un éditorialiste du grand quotidien d’affaires Financial Times. Hammond était considéré comme un technicien, très lié aux milieux de hauts fonctionnaires qui joueraient le premier rôle dans les négociations avec l’UE. Quant à May, la brutalité de sa politique anti-immigrée lorsqu’elle était au ministère de l’Intérieur lui garantissait la sympathie de la droite eurosceptique, au moins dans un premier temps.

Cela étant, le problème que Cameron avait espéré régler au sein de son parti, avec le référendum, ne l’avait pas été. Bien au contraire. Non seulement le résultat du référendum avait renforcé l’audace et les ambitions des membres de la droite eurosceptique, mais il l’avait fait éclater en une multitude de factions plus ou moins rivales. À cette multiplication des factions eurosceptiques, était venu s’ajouter un nombre croissant de factions qui se disaient soit adversaires du Brexit, soit porteuses de leur propre version originale d’un Brexit plus ou moins doux. Au moindre prétexte, c’était la foire d’empoigne entre ces factions avides de postes qui se faisaient rares. Et chaque incident dans les négociations leur offrait un tel prétexte.

Si les négociations avec l’UE durèrent vingt mois, May passa finalement beaucoup plus de temps à négocier avec les factions de son parti, pour obtenir, sinon leur soutien, au moins qu’elles ne joignent pas leur voix à la cacophonie générale. Comme les factions eurosceptiques étaient les plus virulentes, c’est à elles que May fit le plus de concessions, en particulier sous la forme de portefeuilles, souvent de premier plan. Mais du même coup, elle leur offrit une plateforme propice aux coups médiatiques et autres démissions spectaculaires aux moments les plus inopportuns. Avec près d’une trentaine de ministres démissionnaires en dix-huit mois, sans compter ceux qui furent remerciés sans cérémonie pour avoir abusé un peu trop ostensiblement de leur position, le gouvernement May détient là aussi une espèce de record, dont elle se serait sans doute bien passée. Et les choses ne sont pas près de s’arrêter là puisque, après la débâcle qu’elle a enregistrée le 14 janvier, une vingtaine de membres de son gouvernement ont fait savoir à May qu’ils démissionneraient en bloc si elle essayait de leur imposer une quelconque discipline de vote dans les semaines à venir !

L’accord de divorce de May et les intérêts du capital

Tel est donc le contexte de crise permanente qui a servi de toile de fond à l’élaboration de l’accord de divorce que May cherche à faire adopter au Parlement.

Tel qu’il est, cet accord correspond probablement à ce que May pouvait obtenir de mieux du point de vue des intérêts du capital (tant britannique qu’européen, d’ailleurs) sans risquer de provoquer une scission ouverte dans les rangs de son parti. Il offre aux grandes entreprises le maintien des avantages dont elles bénéficiaient dans le cadre de l’appartenance à l’UE pendant une période de transition de quinze mois qui prendrait fin à l’été 2020, pendant lesquelles toutes les réglementations en vigueur sur la libre circulation des marchandises, des capitaux et des personnes continueraient à s’appliquer.

Pendant cette période de transition se dérouleraient les vraies négociations du Brexit, celles portant sur les relations commerciales futures entre la Grande-Bretagne et l’UE. Mais là commencent les problèmes les plus épineux, comme par exemple celui des services financiers britanniques.

À l’heure actuelle, pour des raisons historiques liées au fait que la City de Londres est la principale plateforme financière européenne utilisée par les grandes banques et fonds de placement américains, l’écrasante majorité des transactions financières en euros passent, à un moment où un autre, par un intermédiaire financier basé à Londres. Tant que les établissements financiers britanniques étaient placés sous le contrôle des autorités de réglementation financière de l’UE, cela ne posait pas de problème majeur. Mais à partir du moment où la Grande-Bretagne cesse de reconnaître les réglementations européennes et les autorités chargées de les faire appliquer, les dirigeants de l’UE voient là une anomalie et un précédent dangereux.

À moins bien sûr que, comme il a été suggéré en passant, la Grande-Bretagne s’engage à copier telles quelles une partie des réglementations financières européennes, tant présentes que futures, et reconnaisse l’autorité d’un organisme chargé d’arbitrer les différends qui pourraient se faire jour. Or le simple fait d’envisager une telle solution a déclenché une telle tempête d’indignation parmi les factions eurosceptiques que le gouvernement May a dû nier avec la dernière énergie avoir jamais eu pareille idée. Or, parmi les promoteurs de cette proposition, se trouvaient entre autres des représentants de la BBA, la puissante association des banques britanniques.

Et le problème des services financiers n’est qu’un problème parmi beaucoup d’autres qui résulteront du fait de vouloir à la fois maintenir en place le maximum des liens économiques existant entre la Grande-Bretagne et l’UE, ce que souhaite la bourgeoisie, et supprimer les cadres qui leur permettaient de fonctionner sans à-coups ni goulots d’étranglement.

Autant dire que ces négociations sur les relations commerciales futures risquent de prendre beaucoup de temps et, en tout cas, beaucoup plus que quinze mois. Et c’est pourquoi, pour prendre ce risque en compte tout en minimisant les conséquences qu’il pourrait avoir pour les entreprises, l’accord de divorce prévoit la possibilité pour les deux parties de décider d’un commun accord de procéder à une ou plusieurs prolongations de la période de transition, jusqu’à ce que soient terminées les négociations commerciales. D’où, bien sûr, une nouvelle raison pour les eurosceptiques de pousser des cris d’orfraie en accusant May de laisser l’UE prendre la Grande-Bretagne en otage, en l’enfermant dans une situation dont elle ne pourrait jamais sortir.

Les partisans de la rupture  pure et simple

C’est principalement pour cette raison que l’accord de divorce de May est la pire des solutions aux yeux de toutes les factions eurosceptiques, parce qu’elle ne redonne pas à la Grande-Bretagne une totale liberté d’action dès le premier jour de sa sortie de l’UE. Sous une forme ou une autre, toutes ces factions se prononcent donc pour quitter l’UE sans accord de divorce sur la base d’un Brexit dur, c’est-à-dire d’une rupture pure et simple, quitte à négocier plus tard une normalisation des relations commerciales avec l’UE, mais sur une base et à un moment choisis par la Grande-Bretagne. Et bien sûr, ils se font fort de réaliser ce tour de force sans avoir à régler le solde de tout compte correspondant aux engagements financiers à long terme pris par la Grande-Bretagne pendant les décennies où elle a fait partie de l’UE, solde qui, lui, est inscrit dans l’accord de divorce.

De toute évidence, il s’agit bien plus d’une posture que d’une politique. Après tout, on voit mal pourquoi l’UE consentirait à la moindre négociation commerciale avec un État qui n’honorerait pas ses dettes. Mais peu importe aux partisans du Brexit dur car, pour eux, ce qui importe vraiment, ce sont les élans de démagogie oratoire auxquels ils peuvent s’adonner.

En particulier, selon ces nostalgiques de l’Empire, un divorce sans accord permettrait au pays, enfin libéré de la tutelle européenne, de retrouver son rang de grande puissance et de voguer avec succès sur l’océan de la mondialisation C’est ainsi que le ministre de la Défense, Gavin Williamson, estime que, grâce au Brexit, la Grande-Bretagne pourrait redevenir un « véritable acteur mondial » en ouvrant de nouvelles bases militaires outre-mer, en Extrême-Orient et dans les Caraïbes. Ces rodomontades tiennent du fantasme. Dans le monde réel, le ministère de Williamson en est à se battre les flancs pour payer ses factures, et en particulier celle des 36 milliards d’euros que coûtera, selon ses dernières estimations, le renouvellement en cours du système britannique de sous-marins et missiles nucléaires basé en Ecosse. Alors, de là à aller financer de nouvelles bases militaires britanniques aux quatre coins du monde !

Dans la même veine néocoloniale, le ministre des Affaires étrangères, Jeremy Hunt, a repris à son compte l’une des idées avancées par bien d’autres partisans du Brexit avant lui, celle de faire de la Grande-Bretagne le « Singapour de l’Europe ». Ce à quoi ces braves gens pensent, s’agissant de Singapour, c’est le fait que les riches n’y paient pas d’impôt sur les plus-values financières ni sur l’héritage ; que les entreprises y paient un impôt de 17 % sur les bénéfices  qu’elles réalisent sur place, mais aucun impôt sur ceux réalisés à l’étranger ; que la majorité de la classe ouvrière y est constituée de travailleurs immigrés dont les contrats de travail peuvent être révoqués à tout moment par leur employeur, entraînant leur expulsion automatique du pays ; et qu’enfin, les seuls syndicats qui y sont autorisés sont des organismes dont les postes dirigeants sont occupés par des membres du parti unique, au pouvoir depuis 56 ans. Bref, un vrai modèle de démocratie pour la population laborieuse, tout à fait conforme à l’héritage qu’y a laissé l’ancien colonisateur britannique !

Les délires des partisans du Brexit dur ne seraient que risibles si, derrière leur rhétorique néo-impériale, ils ne cherchaient pas, au fond, à accréditer une illusion dangereuse pour la classe ouvrière : l’idée qu’en perdant leur accès libre à l’immense marché de l’UE, les grandes entreprises britanniques pourraient combler la baisse de leurs profits autrement que par une aggravation brutale de l’exploitation des travailleurs et une réduction tout aussi brutale de l’ensemble des dépenses sociales.

Vers un front unique des adversaires d’un Brexit dur ?

Le problème de May aujourd’hui est que, quoi qu’elle fasse, elle ne peut que se heurter à une opposition d’autant plus hystérique de la part des factions eurosceptiques que celles-ci n’ont pas d’autre but que de la forcer à laisser sa place. Toute la saga du Brexit l’a montré : plus May leur a cédé de terrain et moins elles se sont montrées disposées à faire la moindre concession. Du coup, sa liberté de manœuvre se rétrécit à vue d’œil et, tout en restant aussi droite dans ses bottes qu’elle le peut sur la question de l’échéance du Brexit elle-même, pour ne pas prêter le flanc aux attaques des eurosceptiques, elle a commencé à rechercher des appuis dans des secteurs pour le moins inhabituels.

C’est ainsi que, pour la première fois depuis le retour des conservateurs au pouvoir en 2010, May vient de rencontrer les leaders de la centrale syndicale TUC et des trois plus grands syndicats du pays, tous partisans d’une solution à la crise qui, sous une forme ou une autre, maintiendrait la Grande-Bretagne dans l’union douanière européenne. Cette première prise de contact n’a eu aucune suite à l’heure où nous écrivons, mais elle témoigne à l’évidence de la situation de faiblesse dans laquelle se trouve May.

Entre-temps, une série d’initiatives ont été mises en place par des groupes de députés appartenant aux divers partis représentés au Parlement. Leur objectif commun est d’utiliser des artifices de procédure pour contraindre le gouvernement à permettre un débat sur les diverses sorties de crise possibles et, si possible, un vote des parlementaires sur ces options. Légalement, ces votes ne pourront avoir qu’une valeur indicative, sans que leur résultat impose au gouvernement de changer de politique. Mais ceux qui en prennent l’initiative semblent penser que l’accumulation de ces votes contre la politique du gouvernement pourrait contraindre May à prendre d’elle-même l’initiative de demander à l’UE une prolongation des délais prévus par l’article 50, et donc le report de la date officielle du Brexit, et cela pour des raisons en quelque sorte techniques, et donc non politiques, puisque le but de ce report serait de permettre au Parlement de débattre des diverses options en présence.

Parmi les groupements qui sont derrière ces initiatives, certains avancent déjà depuis un certain temps la nécessité de faire appel à l’électorat pour régler ce problème du Brexit qui paralyse les institutions, en organisant un nouveau référendum portant à la fois sur la question du départ ou non de l’UE, et sur la forme d’un départ éventuel. Parmi les forces qui soutiennent cette idée d’un nouveau vote du peuple, il faut en particulier noter le Medef britannique, le CBI, ainsi que toute la grande presse financière. Tous invoquent d’ailleurs les mêmes arguments : d’une part le fait qu’aujourd’hui l’électorat est bien mieux en mesure de juger des conséquences réelles du Brexit, et d’autre part le fait que la paralysie parlementaire a assez duré et devient dangereuse pour l’économie.

Le patronat prêt pour le Brexit présente déjà la note à la classe ouvrière

Cela étant, quelle que soit l’issue des débats et des votes autour du Brexit, les grandes entreprises opérant à partir du territoire britannique ont couvert leurs arrières. La plupart ont donc déjà restructuré leurs activités bien avant les dégâts anticipés du Brexit. Les grandes banques de la City ont ouvert des bureaux en Europe. Et la Bourse de Londres a commencé à transférer vers Milan ses plateformes de cotation des obligations émises par des pays et entreprises européennes. Cela privera peut-être Londres de quelques-unes de ses activités traditionnelles, mais la Bourse de Londres continuera à toucher sa part des frais de cotation, via sa filiale de Milan.

Il en va de même de la plupart des grandes entreprises, britanniques ou internationales, dont le quartier général pour l’Europe avait été implanté en Grande-Bretagne. Et chacune des grandes capitales européennes en est à dénombrer fièrement le nombre d’entreprises étrangères qui seraient ainsi en train de s’implanter sur leur territoire, même s’il ne s’agit encore, dans bien des cas, que d’un transfert d’adresse et de domiciliation fiscale, plutôt que d’activités, sans même parler d’investissements ou de créations d’emplois !

Mais, bien avant que quiconque puisse dire quelles seront réellement les conséquences du Brexit, les travailleurs en paient déjà la facture. C’est vrai dans l’industrie automobile où, de Ford à BMW en passant par Jaguar Land Rover, tous les constructeurs ont mis en place du chômage technique et des suppressions d’emplois, au nom de l’incertitude causée par le Brexit. Des fermetures d’usines sont également annoncées, à Dundee en Écosse chez Michelin, chez Vauxhall également, et Nissan en brandit la menace.

Dans le secteur de la santé, le tableau n’est pas plus réjouissant. En Angleterre, 11 000 postes sont à pourvoir dans la santé publique. Mais quand l’environnement hostile déjà en vigueur pour les travailleurs étrangers hors-UE va s’étendre aux travailleurs communautaires, le recrutement va se tarir encore. Les milliers de médecins, infirmières et aides-soignantes originaires de l’UE qui font fonctionner les hôpitaux britanniques en savent quelque chose.

L’impact du Brexit dans les services de soins à la personne et les maisons de retraite sera plus grave encore que dans la santé. Le résultat du référendum, en juin 2016, avait déjà mis fin à l’arrivée, en augmentation constante jusqu’alors, de travailleurs en provenance d’Europe dans les services sociaux. Alors, si la législation sur l’immigration se durcit, comme l’annonce May... Jusqu’à présent, c’est uniquement grâce aux migrants venus d’Europe que les prestataires de services sociaux ont pu faire face à la demande croissante. Comme May jusqu’à présent a refusé tout projet d’accord maintenant la libre circulation des travailleurs, le Brexit risque bien de signifier une pénurie de personnel dramatique dans ce secteur.

La classe ouvrière ne pourra compter que sur ses luttes

Parmi les différents scénarios présentés par les uns et les autres comme étant dans l’intérêt national, aucun ne représente une option favorable à la classe ouvrière. Si jamais May ne trouve d’autre issue au chaos actuel qu’un nouveau référendum sur l’appartenance à l’UE, il n’offrira de nouveau aucun choix aux travailleurs, aucune option qui aille dans le sens de leurs intérêts de classe. Et, de ce point de vue, les champions d’un « bon Brexit » pour les travailleurs, comme le leader travailliste Corbyn, n’offrent pas plus de choix : car quitter l’UE n’est pas synonyme de quitter le capitalisme, ce système à la racine des maux dont souffre la société actuelle.

Alors, il n’y a pas d’enjeu pour les travailleurs dans les empoignades en cours autour du Brexit. Parmi les cliques politiciennes rivales qui s’affrontent, ils n’ont à en soutenir aucune. Le seul camp qu’ils peuvent rejoindre, c’est le leur, celui de leur classe sociale, qui inclut bien sûr tous les travailleurs immigrés. Ce que la classe ouvrière a de mieux à faire aujourd’hui, c’est de se mobiliser et d’unifier ses rangs, par-delà toutes les divisions nationales et corporatistes, afin d’inverser le rapport de force en sa faveur et de défier la dictature du capital. Dans cette société, changer le visage des députés ne change rien pour la classe ouvrière. Un véritable changement ne devient possible que lorsque les capitalistes craignent pour leurs profits.

25 janvier 2019