La grève des cheminots et les grandes manœuvres des partis de la bourgeoisie

Depuis trois mois (depuis les manifestations du 22 mars 2018), l’actualité a été marquée par la grève des cheminots. Par le fait même de la grève et par sa durée, mais aussi par les réactions politiques qu’elle a suscitées. Malgré l’éclatement de l’intersyndicale qui l’a dirigée, éclatement officialisé le 19 juin avec le départ de l’Unsa et celui, confirmé le 20 juin, de la CFDT, les positions de la CGT et de Sud-Rail reflètent le sentiment d’un grand nombre de grévistes qui veulent continuer.

Même lorsque la grève sera terminée, elle continuera à peser sur l’état d’esprit des travailleurs. Dans quel sens ? Il est bien difficile de répondre pour l’instant, même en ce qui concerne les cheminots eux-mêmes. Seront-ils fiers d’avoir relevé la tête et d’avoir réagi au plan gouvernemental ? En sortiront-ils au contraire découragés, avec la conviction que leurs ennemis sont trop forts, voire que lutter ne sert pas à grand-chose ? Comment les mêmes questions se poseront-elles dans le reste de la classe ouvrière ? Qu’est-ce qui, dans cette grève, l’aura marquée ?

Commençons par quelques mots sur le caractère de cette grève et sur ses limites.

Soulignons parmi ses aspects positifs, outre sa durée elle-même, le fait que, si elle n’a pas du tout entraîné d’autres travailleurs, pas même ceux des entreprises connexes, comme la RATP dans la région parisienne, elle a quand même été vue avec sympathie par les travailleurs, malgré les difficultés qu’ils ont subies en tant qu’usagers.

Un autre aspect précieux a été le caractère non corporatiste de la grève. Les travailleurs les plus conscients n’ont eu aucun mal à défendre l’idée que la classe ouvrière est une seule entité et que toutes les barrières dressées entre les travailleurs en fonction de leur corporation, de leur nationalité, etc., sont des politiques antiouvrières.

Que l’on se souvienne avec quelle virulence en 1968 le PCF et la CGT, alors dominants dans la classe ouvrière, avaient érigé des obstacles non seulement entre les travailleurs et la jeunesse étudiante, porteuse d’idées contestataires, mais aussi entre les travailleurs eux-mêmes, d’une entreprise à l’autre, voire à l’intérieur d’une même usine (à Renault-Billancourt, par exemple).

La grève des cheminots a été de bout en bout dirigée par les organisations syndicales et, jusqu’à cette semaine en tout cas, par la coalition de l’ensemble des appareils syndicaux, jusqu’à ceux qui sont les plus portés à la négociation comme l’Unsa ou la CFDT.

C’est d’ailleurs précisément le choix de Macron, vouloir l’emporter sur les cheminots en négligeant l’ensemble des appareils syndicaux, qui a incité la CFDT, privée du moindre os à ronger, à rester dans la grève en s’alignant de fait sur la politique et même sur les propositions concrètes de la CGT. Soit dit en passant, l’os à ronger que le gouvernement se prépare à jeter à la CFDT ne concerne pas nécessairement la SNCF. Il peut concerner tout autre chose : par exemple, les négociations autour de la future réforme des retraites.

La direction de la CGT, suivie par les autres directions syndicales, a inventé la tactique de deux jours de grève suivis de trois jours de travail pour en faire une camisole de force. Elle a théorisé la grève perlée comme une forme d’action qui ne coûterait pas cher aux cheminots. Eh oui, cela ne coûte pas cher… mais cela ne permet pas de vaincre non plus !

Sud-Rail, qui a tenté de concurrencer la CGT, l’a fait en opposant à la tactique de la grève perlée celle de la grève reconductible. Mais cette opposition n’existait qu’en paroles et la direction de Sud-Rail n’a pas réellement cherché à déborder la CGT sur ce terrain.

C’est en fonction de la stratégie des appareils syndicaux qu’il convient de discuter de leur tactique. Des débrayages limités et même une pétition peuvent être des étapes dans la mobilisation des travailleurs pour aller plus loin. Ou, au contraire, ils peuvent être des tactiques pour empêcher le mouvement de se développer. Aussi la leçon que l’on peut tirer de la grève des cheminots, à côté de ses aspects positifs et enthousiasmants, est que, face à la bourgeoisie et à son État, il faut une lutte plus déterminée, bien plus décidée. Les calculs d’épicier sur des formes de lutte « qui ne coûtent pas cher » peuvent à la rigueur se justifier pour un mouvement qui ne vise qu’à montrer une opposition aux mesures gouvernementales. Mais ils ne permettent pas d’aller jusqu’au bout des possibilités ni, à plus forte raison, de l’emporter.

Chercher à mobiliser signifie aller plus loin. C’est la dynamique du mouvement même qui peut le permettre. Mais la direction de la CGT ne veut surtout pas savoir ce que pensent les cheminots ni jusqu’où ils sont prêts à aller. Et non seulement elle ne s’est pas donné les moyens de le savoir, mais elle a surtout cherché tous les moyens pour que les cheminots ne puissent pas s’exprimer, discuter de leur grève, de l’avenir de celle-ci et prendre l’habitude de décider. D’où les consignes de la direction de la CGT à ses militants au début du mouvement : maîtriser les assemblées générales ; les encadrer ; admettre que les AG votent… à condition qu’elles votent ce que la CGT propose.

Ce n’est qu’une fois que la direction de la CGT a pris la mesure du mouvement et qu’elle n’était plus inquiète d’être débordée qu’elle a assoupli son attitude à l’égard des AG, et encore, pas partout.

La stratégie de la CGT vise en réalité la même chose que la CFDT et Sud-Rail : obtenir une position plus favorable dans les négociations. Les directions syndicales ne veulent pas d’une dynamique qui leur échappe. Elles ne veulent pas d’une prise de conscience collective des travailleurs. D’où l’opposition de la CGT à l’expression de toute forme de démocratie ouvrière.

L’organisation démocratique de la grève n’est pas juste une question de forme. Elle est la condition nécessaire pour que la lutte aille jusqu’au bout de ses possibilités. Bien que nécessaire, cette condition n’est évidemment pas suffisante. L’essentiel dépend de la détermination du mouvement. Mais la politique de la direction de la lutte est elle-même un élément de cette détermination. Elle peut la renforcer en inspirant confiance, comme elle peut l’affaiblir. Même sans avoir gagné, les travailleurs peuvent sortir du mouvement en étant plus regonflés qu’avant de s’y engager. Et regonflés, cela veut dire aussi plus conscients. Même une lutte perdue peut être riche de leçons qui serviront dans les combats suivants (menés par les mêmes… ou par d’autres).

L’histoire du mouvement ouvrier est riche de plus de batailles perdues que de batailles gagnées. En commémorant les martyrs de Chicago ou la fusillade de Fourmies et, à plus forte raison, la Commune de Paris, ce ne sont pas des victoires qu’on célèbre. Dans l’histoire de la Révolution russe elle-même, c’est Octobre 1917 qui a donné un sens à toutes les batailles perdues dans une multitude de grèves, de luttes politiques, de manifestations réprimées, d’affrontements avec la police, à tous les reculs, à toutes les défaites, qui ont contribué autant que les succès à ce que la classe ouvrière russe forme ses cadres, en premier lieu les cadres bolcheviques.

La grève des cheminots n’était pas suffisamment puissante, déterminée et explosive pour inquiéter la bourgeoisie. Ce qui peut inquiéter celle-ci, ce sont l’incendie non maîtrisé, des menaces sur sa propriété (d’où l’importance capitale des grèves de masse avec occupation des usines en mai-juin 1936 qui menaçaient, pour reprendre l’expression de Trotsky, d’« ébranler les principes de la propriété bourgeoise »).

Alors oui, la lutte de classe est dure ! Il faut le savoir, prendre la mesure de la force de l’adversaire. Pas pour composer avec, en cherchant à mener une lutte qui ne coûte pas cher : ça, c’est la stratégie des réformistes. Mais pour que chaque lutte devienne pour les travailleurs l’occasion d’acquérir une expérience plus riche, une conscience supérieure.

Même si les militants révolutionnaires n’avaient pas les moyens d’influer sur le déroulement de la lutte et, à plus forte raison, sur sa direction, même si la lutte des cheminots n’avait pas la puissance et la détermination pour en contester la direction aux appareils syndicaux, il fallait même localement proposer des AG et des comités de grève, en essayant de donner un contenu réel aux unes et aux autres. Entre un comité de grève qui prend des décisions et les fait exécuter, et une intersyndicale qui ne fait que déguiser la direction par les syndicats, il y a un tas de situations intermédiaires. Dans chacune, il faut œuvrer à de vrais comités de grève, tout en sachant que cet objectif ne peut être complètement atteint par un mouvement fondamentalement dirigé par les appareils. Les comités de grève, comme à une tout autre échelle les conseils ouvriers, ne deviennent des instruments de combat de la classe ouvrière qu’en étant tout à la fois des organes législatifs et exécutifs ; que s’ils prennent des décisions et se donnent les moyens de les faire exécuter. Cela ne surgit pas d’un coup de baguette magique.

C’est tout cela que les militants communistes révolutionnaires ont à expliquer autour d’eux, inlassablement. Il ne faut pas se contenter de commenter la tambouille syndicale. Et il faut le faire sans avoir l’air de découvrir la stratégie des appareils syndicaux réformistes. Il y a bien plus d’un demi-siècle que le Programme de transition (1938) constatait : « En tant qu’organisations des couches supérieures du prolétariat, les syndicats développent de puissantes tendances à la conciliation avec le régime démocratique bourgeois. » Et : « Les appareils dirigeants des syndicats s’efforcent de se rendre maîtres du mouvement des masses pour le neutraliser. » Cela n’enlève rien au rôle des syndicats dans les mobilisations ouvrières. Mais cela en montre les limites.

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Les partis de la bourgeoisie : petits calculs et grandes manœuvres

Tel qu’il était, le mouvement des cheminots a remué les milieux politiques. Il s’est invité dans le soporifique ronron d’une Assemblée nationale où Macron bénéficie d’une large majorité.

Le groupe Les Républicains (LR) s’est aligné sur les députés macronistes pour voter la réforme ferroviaire.

Les conséquences du mouvement ont été surtout visibles du côté de la gauche. La France insoumise de Mélenchon, qui avait bien du mal à exister sur le plan parlementaire, a tenté de s’appuyer sur le mouvement des cheminots pour se poser en principale alternative à Macron.

Autour de Mélenchon, même si c’était souvent contre sa personne, toute l’ancienne gauche s’est remise à frétiller, PCF en tête. Ont alors commencé les premières tentatives pour préparer un énième remake de l’Union de la gauche ou de la Gauche plurielle.

L’ex-professeur Mélenchon a cherché ses références dans une période plus éloignée. Le voilà qui a affirmé, dans la foulée des manifestations dites « marées populaires » du 26 mai, « avoir pour objectif la construction d’un Front populaire en France ».

Bien qu’il ait été partie prenante de la Gauche plurielle en qualité de ministre (2000-2002) de Jospin, Mélenchon ne tient pas vraiment à le rappeler. La référence au Front populaire sonne mieux, vu le souvenir calamiteux que le gouvernement de la Gauche plurielle a laissé dans l’opinion populaire. Cette référence a l’avantage d’évoquer, dans une même expression, à la fois la grande grève de mai-juin 1936 et l’opération politique pour l’étouffer.

Quel que soit le nom choisi, l’opération politique engagée consiste à construire la variante d’aujourd’hui d’un gouvernement, élu par les classes populaires, mais qui assumera son rôle de conseil d’administration de la bourgeoisie.

Au-delà de la personne de Mélenchon, c’est l’opération politique elle-même qui est une tromperie pour la classe ouvrière.

Bien qu’en concurrence avec La France insoumise de Mélenchon, le PCF est partie prenante de l’opération. Le fait qu’il n’en tirera pas de bénéfices politiques ne change rien à l’affaire. C’est la répétition sous forme de farce du soutien décisif que le PCF du temps de Marchais avait apporté à Mitterrand, pour faire de ce politicien de centre-droit l’espoir de la gauche et l’ami des travailleurs.

Le PCF paya l’arrivée au pouvoir de Mitterrand par l’irrésistible déclin qui fut le sien. Mais c’est l’ensemble des travailleurs qui a payé pour la politique antiouvrière des gouvernements de gauche, d’autant plus ressentie comme une trahison que la gauche accédait au pouvoir grâce aux voix de l’électorat populaire.

Voilà pourquoi le PCF a perdu une bonne partie de ses militants, et en particulier celles et ceux qui assuraient son omniprésence dans les entreprises. C’est grâce à leur énergie militante que la direction du PCF put entraîner l’électorat ouvrier derrière une politique d’abdication devant les Mitterrand, Jospin, Hollande. C’est grâce à leur énergie militante que l’électorat ouvrier prit les vessies pour des lanternes, et les promesses cyniques de politiciens au service de la bourgeoisie pour un espoir pour les travailleurs.

Voilà la politique qui a abouti à la démoralisation d’un grand nombre de militants ouvriers. Une politique qui a discrédité la gauche et qui a contribué à faire le lit du Front national.

Et c’est cette même politique, fût-ce avec de nouveaux acteurs, que ses avocats essaient de nous présenter comme une alternative à Macron.

Ni Mélenchon ni ceux qui, bon gré mal gré, se situent dans son sillage n’ont eu la naïveté de croire que de la grève des cheminots pouvait sortir une situation qui rende plausible une alternance. Faut-il rappeler que même Mai 68 n’a pas engendré cette situation, malgré la tentative de Mitterrand de se mettre en avant pour l’incarner face à de Gaulle ?

Mais tout ce beau monde a en vue une échéance plus proche : les élections européennes en mai 2019, elles-mêmes prélude aux élections municipales de mars 2020.

Derrière les élections européennes, les élections municipales en ligne de mire

Les européennes n’ont certes pas la même importance pour les partis politiques que les législatives et, a fortiori, que l’élection présidentielle. Mais ce sera le premier scrutin après la victoire de Macron à la présidentielle, qui a consacré la faillite de l’ancienne alternance gauche-droite rythmant jusqu’alors la vie politique en France.

En 2017, Macron s’est avéré le mieux placé pour tirer profit de la décomposition de l’ancien système d’alternance. Il a su saisir sa chance pour se faire élire. Dans la foulée de son succès, il a su rallier à son panache blanc une partie des milieux politiques, aussi bien à droite qu’à gauche. Cela lui a suffi pour s’assurer une large majorité à l’Assemblée et gouverner.

Mais quelle est la solidité de cette construction dans l’ensemble des institutions ? Permettra-t-elle d’assurer la stabilité du fonctionnement de la démocratie parlementaire bourgeoise ? C’est aussi une question cruciale pour les carrières dans la caste politique, qui ne se limitent pas au président de la République et aux ministres. Des dizaines de milliers de femmes et d’hommes vivent des institutions politiques de la bourgeoisie : outre les ministres, les sénateurs, les députés, des conseillers régionaux, des conseillers départementaux, des maires et des conseillers municipaux de grandes villes, sans parler de leurs assistants ou conseillers en tout genre.

Par le passé, l’alternance gauche-droite leur donnait des repères, même s’il y en avait toujours qui quittaient leur camp politique pour rejoindre celui d’en face, ou passaient des alliances avec les uns ou avec les autres, en fonction des circonstances.

Mais, avec la décomposition du système de l’alternance, ces repères se sont brouillés. Quels seront les nouveaux repères ? Personne ne les connaît, si ce n’est ce fait fondamental qu’ils auront tous à gérer les affaires publiques de la bourgeoisie à différents niveaux.

Reflet en même temps que facteur aggravant de cette situation : les deux principales formations de l’ancienne alternance, LR, d’un côté, et le PS, de l’autre, ont du mal à ramasser les morceaux de leur échec à l’élection présidentielle de 2017.

Laurent Wauquiez a réussi à se faire élire président du parti Les Républicains, mais, à force de courir vers les positions de l’extrême droite, il est en train de perdre les composantes de son parti qui n’ont pas envie d’assumer cette politique, en tout cas pas pour le moment. Le conflit entre Wauquiez et Virginie Calmels et l’éviction de cette dernière de son poste de vice-présidente ne sont pas seulement une question d’atomes crochus, mais le signe du désarroi d’un parti qui voudrait récupérer sa part dans l’électorat de droite mais ne sait pas comment. Pour le moment en tout cas, la droite traditionnelle est déchirée entre l’attraction exercée par Macron et celle exercée par le Front national, rebaptisé Rassemblement national.

À gauche, le PS a tellement de mal à sortir du néant où l’ont enfoncé les précédentes élections que même l’ex-président Hollande, pourtant premier responsable de son échec, est en train de lui faire de l’ombre.

Après la déroute du PS, l’opération de Mélenchon vise à tirer définitivement l’échelle et à unifier la gauche autour de La France insoumise.

La multiplicité des manœuvres et l’agitation désordonnée des survivants politiques de la vieille génération, concurrencés dans leurs prés carrés par de jeunes ambitieux, sont des expressions de la perte de repères.

Même les macronistes ont un problème. Parier sur Macron à l’élection présidentielle, se faire élire député dans la foulée, s’est avéré être un pari gagnant. Mais, pour conquérir une mairie, pour occuper une multitude de postes et de positions, être macroniste n’est pas forcément une garantie de succès, surtout après deux ou trois ans de pouvoir de Macron, dans un contexte où celui-ci prend de plus en plus de mesures contre différentes catégories de la population. Les mesures concernant l’APL, celles qui se préparent sur les retraites, et bien d’autres, ne concerneront pas seulement les salariés.

Macron n’a pas le choix. Face à la crise de son système économique, la classe capitaliste mène une guerre brutale à tous ceux qui vivent de leur travail. À commencer par les salariés, car c’est sur leur dos que la classe capitaliste espère récupérer de quoi continuer à augmenter les profits des entreprises et surtout les dividendes des actionnaires les plus riches, dividendes que la marche habituelle de l’économie n’est pas capable de leur assurer.

Autant Macron cherche à gagner ses galons aux yeux des possédants grâce à son intransigeance vis-à-vis de la classe ouvrière, autant il ne pourra se limiter à cela.

Bien d’autres couches populaires, y compris dans la petite bourgeoisie, subiront les conséquences des cadeaux faits au grand capital. L’affaire qui oppose en ce moment les agriculteurs producteurs de colza à la multinationale Total, et la façon honteuse dont le gouvernement exécute les ordres de cette firme, peuvent apparaître comme mineures mais elles sont significatives.

Il se peut que la politique cyniquement antiouvrière de Macron ne lui coûte pas trop cher électoralement car ce ne sont pas les travailleurs qui ont contribué à son élection et à celle des siens. Il se peut même que sa morgue vis-à-vis des pauvres et des chômeurs, vis-à-vis des seconds de cordée, lui vaille des applaudissements d’un certain nombre de petits bourgeois qui partagent son sentiment.

Mais comment les autres catégories sociales réagiront-elles ? Comment se traduiront leurs réactions sur le plan électoral ? Les élections européennes en donneront peut-être une petite indication.

Pour le moment en tout cas, Macron n’est pas sûr de constituer autour de lui ce socle électoral qui permettrait à tous ceux qui se réclament de La République en marche (LREM) de se faire élire aux élections municipales qui suivront. « C’est simple d’impulser une politique, mais si elle ne se transpose pas dans les régions et dans les villes, ça ne marchera jamais. J’ai intérêt à avoir des majorités stables, un peu partout », aurait déclaré Macron lors d’une rencontre avec les maires LR (Le Figaro, 18 juin 2018).

Et le même Figaro de recenser la multitude de rencontres, de déjeuners d’élus, d’invitations à Matignon et à l’Élysée de maires de droite avec pour objectif les municipales de 2020. « Ces maires de droite que Macron veut séduire », titrait Le Figaro. Faute de les avoir attirés dans le parti macroniste LREM (ou de les associer au gouvernement), comme il l’a fait avec la fournée Le Maire, Darmanin et Philippe lui-même, Macron manœuvre pour, en quelque sorte, les franchiser. Cela va de Juppé à Estrosi, en passant par des dizaines de maires et autres de notables.

Si ce sont les élections locales qui sont visées, les européennes serviront de préparation et de thermomètre. Mais le thermomètre lui-même risque d’être déréglé et la graduation brouillée.

Macron a tout l’air de vouloir se présenter en tant que défenseur d’une politique européenne, en marquant son opposition aussi bien au protectionnisme de Mélenchon qu’à l’affichage de l’« identité nationale » façon Le Pen, Dupont-Aignan et, de plus en plus, Wauquiez. Se présenter comme défenseur de l’Europe traduit l’ambition qu’a Macron de passer pour le leader de l’Union européenne (UE) au milieu d’États de plus en plus ébranlés par le populisme et la montée des protectionnismes et minés par les désaccords autour de l’accueil des migrants et, plus encore, par les contradictions entre leurs intérêts économiques.

Comment les divergences entre intérêts nationaux se manifesteront-elles face à la guerre économique aggravée par les mesures protectionnistes des États-Unis ?

Le choix d’axer la campagne électorale des siens sur l’Europe, assez naturel pour des élections européennes, a pour Macron l’avantage de ne pas placer le débat sur sa politique économique et sociale. Mais dans quel état sera l’UE dans six mois, sous les assauts contradictoires des démagogues à la tête des différents pays ? Qui pourrait prédire comment l’unité européenne, aussi limitée et superficielle qu’elle puisse être, résistera à la guerre économique déclenchée par les États-Unis ?

Les communistes révolutionnaires devront évidemment se présenter aux élections européennes. Ils auront à y défendre les intérêts matériels et politiques de la classe ouvrière. Ce qui, dans le contexte d’aujourd’hui, signifie rejeter Macron, la droite et l’extrême droite, mais refuser en même temps les illusions et les faux espoirs présentés avec un vocabulaire de gauche.

Dans cette période politique marquée par la montée des protectionnismes, par les repliements nationaux, par les attitudes de plus en plus abjectes vis-à-vis des migrants, les communistes révolutionnaires auront aussi à défendre les valeurs du mouvement ouvrier révolutionnaire, à commencer par l’internationalisme.

Ils auront à combattre les idées et les positions réactionnaires, propagées avec des mots différents – et encore ! – par tous les partis, y compris ceux qui prétendent faire revivre la gauche.

Pour isolés qu’ils puissent apparaître dans le contexte d’aujourd’hui, ils auront à expliquer en quoi combattre pour l’émancipation des travailleurs contre la dictature de la classe capitaliste est inséparable de l’internationalisme.

20 juin 2018