Tunisie : le mécontentement social explose

En Tunisie, sept ans après la chute de Ben Ali, les manifestations contre la corruption, le chômage et la pauvreté montrent que pour les classes populaires, aucun des problèmes qui avaient été à la source du mouvement de fin 2010-début 2011 n’a été résolu. Début janvier, des manifestations ont secoué les régions pauvres de Tunisie et les banlieues ouvrières de la capitale, rappelant que la situation des classes populaires continue de se dégrader. Mais pendant que le gouvernement et les forces de répression tentaient de calmer à leur manière la colère de la jeunesse pauvre, les grandes puissances et leurs institutions financières intervenaient, elles aussi, pour imposer leurs mortels remèdes.

À peine retirée, en janvier, de la liste des paradis fiscaux établie par l’Union européenne, la Tunisie a été épinglée, en février, sur celle des pays à hauts risques en matière de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme. Une des conséquences de cette décision pourrait être le report de la troisième partie du prêt, 300 millions d’euros environ, que la Banque mondiale devrait verser en juin prochain à la Tunisie. Du côté du FMI, le pays avait obtenu en 2016 une nouvelle ligne de crédit de 2,9 milliards de dollars sur quatre ans, en échange d’un programme de réformes, les fonds étant versés progressivement, en fonction d’une obligation de résultats… selon le jugement de l’institution.

Ledit jugement, positif au terme d’une revue réalisée en décembre 2017 par le représentant du FMI, a entraîné le déblocage d’une tranche de 320 millions de dollars. À cette fin, le gouvernement tunisien avait préparé une loi de finances 2018 qui avait été qualifiée d’ambitieuse, ce qui en dit long, par le FMI. Ce sont les annonces consécutives à cette loi et ses effets sur la vie quotidienne des plus pauvres qui ont entraîné les mouvements de colère de début janvier.

De son côté, le président français, Macron, en visite le 31 janvier, accompagné d’une cohorte de patrons dont ceux d’Orange et d’Iliad, a déversé les promesses qui sont de tradition de la part des représentants de l’ancienne puissance coloniale. Une partie de la dette tunisienne pourrait être transformée en investissements si la rentabilité est au rendez-vous. Mais il n’est bien sûr pas question pour lui d’envisager l’annulation pure et simple de cette dette.

Une politique d’austérité

Les mesures gouvernementales annoncées consistent en des augmentations de taxes, telle une hausse de 1 % des trois taux de TVA, qui touchera l’ensemble de la population ; la hausse des tarifs douaniers et la suspension de l’accord de libre-échange avec la Turquie provoquent l’augmentation du prix des produits importés, notamment agricoles. Si les produits de base (huile, semoule, farine, sucre) restent réglementés, la plupart des autres produits augmentent. Des taxes appliquées au téléphone et à Internet font grimper le prix de ces services indispensables, et l’imposition des bénéfices des mutuelles sera immanquablement reportée sur les usagers. Une contribution solidaire sociale, du type de la CSG en France, est mise en place pour financer la sécurité sociale.

Avec la poursuite de l’inflation, évaluée à 6 % en novembre 2017, les familles auront à supporter chaque mois des dépenses supplémentaires. Le salaire moyen est évalué à 650 dinars, soit environ 220 euros, cette notion ne signifiant rien pour les presque 700 000 chômeurs officiellement recensés, près de 16 % de la population active de ce pays de 11,5 millions d’habitants. Le nombre des chômeurs est vraisemblablement sous-estimé car il n’inclut pas les travailleurs vivant de l’économie informelle, évaluée à 40 % de l’ensemble. Plus du tiers des sans-emploi sont des jeunes, dont beaucoup sont de jeunes diplômés désespérant de trouver un travail parfois dix ans après la fin de leurs études. Beaucoup tentent donc leur chance ailleurs, se heurtant aux difficultés administratives qu’implique un départ au Qatar, aux États-Unis, en France… Une partie d’entre eux se lancent en dernier recours sur les « bateaux de la mort » pour rejoindre l’autre rive de la Méditerranée. « J’ai des amis qui ont été attrapés par la police, d’autres sont morts, la mer les a emportés », témoignait récemment un jeune chômeur au micro de France Culture. « Ça coûte 4 000 dinars (1 300 euros) ou plus, et moi je ne veux pas mourir », et il ajoutait, lors d’un sit-in à Tunis devant le siège du syndicat UGTT : « Ici, sous la pluie, c’est mieux que de perdre sa dignité… Jusqu’à quand on va attendre ? »

Les mouvements de colère se succèdent

Fech nestannew (Qu’est-ce qu’on attend ?) est le nom d’un des mouvements de protestation de jeunes qui n’acceptent pas que, sept ans après la chute du dictateur Ben Ali, les revendications de justice sociale et de dignité en soient toujours au même point. Certains aspects, comme la marginalisation des régions abandonnées du centre et de l’ouest et le chômage des jeunes, se sont même aggravés. Le 24 janvier, un jeune a tenté de s’immoler par le feu à Metlaoui, dans la région de Gafsa, non loin de Sidi Bouzid où, en se livrant à ce même geste de désespoir le 17 décembre 2010, le jeune vendeur Mohamed Bouazizi avait déclenché la révolte populaire qui allait peu après chasser Ben Ali.

En fait, dès le début janvier 2018, des dizaines de manifestations avaient eu lieu, l’un des slogans étant « Le peuple veut le retrait de la loi de finances ». Les seules réactions du gouvernement avaient été le mépris, les jeunes manifestants étant considérés comme des casseurs, et la répression avec 760 arrestations et même un manifestant tué.

Dans la région de Gafsa, fin janvier, c’est le résultat d’un concours de recrutement organisé par la Compagnie des Phosphates de Gafsa (CPG), unique gros employeur de ce gouvernorat, qui a mis le feu aux poudres. Douze mille candidats et seulement 1 700 postes, il y avait là de quoi déclencher la colère, et davantage encore si, comme à chaque session, le recrutement apparaissait biaisé dans le but de favoriser les membres de la famille des cadres. Le manque de transparence reproché aux dirigeants de la CPG a alors occasionné le blocage de la route par les manifestants, les jeunes réclamant un emploi par famille, une demande récurrente adressée par la population aux autorités. Le pouvoir, craignant la contagion, a envoyé l’armée sur place. L’embauche, réalisée au compte-gouttes dans les administrations comme dans les services publics, a jusqu’à présent été insuffisante pour résorber le sous-emploi. C’est pourtant cette embauche qui est accusée par les bailleurs de fonds, FMI comme Banque mondiale, d’approfondir le déficit budgétaire, ce qui justifierait les mesures d’austérité.

En réalité, la dette extérieure qui représentait 41 % du PIB en 2010, en représente à présent 71 %. Le simple service de celle-ci absorbe désormais 22 % du budget. Le gouvernement tunisien est donc incité par les puissances impérialistes à réduire les dépenses, c’est-à-dire à geler le recrutement, les retraites et les salaires dans le secteur public, pour rembourser ce que la population considère comme la dette engagée par Ben Ali et la famille Trabelsi, celle de son épouse. Ce sentiment renforce encore le mécontentement à l’égard du programme annoncé par le Premier ministre Youssef Chahed, qui comporte la réduction du nombre de fonctionnaires par des départs prétendument volontaires, ce qui menace d’asphyxie les services publics déjà déficients, notamment dans la santé et en particulier dans les régions pauvres.

Prise à la gorge par la persistance du chômage et de la pauvreté, en particulier dans les régions déshéritées qui le sont demeurées après 2011, la population doit en plus supporter la dépréciation du dinar par rapport au dollar et surtout à l’euro, car les échanges se déroulent essentiellement avec l’Union européenne. Le pouvoir, partagé entre la vieille droite représentée par Nida Tounès et le parti islamiste Ennahda, alliés depuis 2014, n’offre aucune résistance aux pressions du capital financier pour que la Tunisie paye rubis sur l’ongle les intérêts de la dette.

La loi « de réconciliation économique » : une provocation

De plus, sous prétexte de réconciliation économique, une loi d’amnistie fait réapparaître progressivement au grand jour les anciens benalistes, ceux qui avaient prospéré à l’ombre du dictateur et dont la population voulait se débarrasser il y a sept ans. Ni le président Caïd Essebsi, qui fut de plusieurs ministères sous Bourguiba comme sous Ben Ali, ni ses alliés politiques d’Ennahda, qui voient peut-être là une occasion d’élargir leur influence à des milieux patronaux traditionnels, ne sont gênés par ce retour aux affaires des anciens du RCD, le parti du dictateur.

Ceux que la population nomme les corrompus, c’est-à-dire les membres de ces clans qui avaient prospéré sous Ben Ali, sont donc toujours aux commandes. La corruption demeure le mode de fonctionnement quotidien du système économique. Comme avant 2011, celui-ci continue à tenir à l’écart les plus pauvres et à enrichir quelques familles protégées par l’administration et le pouvoir et, au-delà, par les capitalistes européens, français en particulier. La bourgeoisie commerçante, dont la fortune s’appuie essentiellement sur les échanges avec les autres pays arabes et l’impérialisme, représente une mince couche sociale installée depuis deux siècles sur la côte et dans la capitale. Elle prélève également la part du lion sur les revenus générés par le tourisme, surtout développé sur la côte.

Sept ans après le Printemps arabe au cours duquel la population a chassé le dictateur Ben Ali, le pouvoir tunisien a droit aux félicitations des dirigeants et des médias occidentaux. La Tunisie fournirait selon eux l’exemple d’un pays qui a su établir la démocratie en évitant de laisser le pouvoir tomber aux mains d’islamistes radicaux ou bien de l’état-major militaire, comme cela a été le cas en Égypte. Mais la population pauvre continue à survivre au jour le jour de petits jobs, de salaires de misère ou de l’économie parallèle du côté de la frontière libyenne. Les fréquents mouvements de grève, les sit-in, les rassemblements de jeunes chômeurs prêts à émigrer coûte que coûte, ainsi que les manifestations de colère qui se sont déroulées en janvier, en sont la démonstration.

Les mêmes revendications : justice sociale et dignité

En 2011, le départ de Ben Ali s’est accompagné d’une opération politique qui consistait à faire croire que la démocratie étant en marche, la population tunisienne pouvait désormais se fier au jeu électoral pour améliorer son sort. L’intervention précipitée des puissances impérialistes, en particulier de Washington auprès de l’état-major militaire de Tunis pour que celui-ci « dégage » Ben Ali et son clan, a été déterminante. Le changement politique de façade a permis alors d’éviter que la mobilisation des travailleurs et de la population pauvre de Tunisie se développe jusqu’à mettre au premier plan leurs revendications sociales et à remettre en cause le pouvoir des classes dominantes.

Aujourd’hui, sept ans après le départ de Ben Ali, non seulement les conditions d’existence des classes pauvres ne se sont pas améliorées mais la prétendue démocratie n’est qu’une fumisterie.

Il ne sera pas possible pour les travailleurs et les masses pauvres d’avoir un véritable revenu et des conditions de vie décentes sans remettre en cause la domination et le pouvoir politique de cette bourgeoisie désignée comme les corrompus, ni sans remettre en cause la domination des grandes sociétés capitalistes, occidentales notamment, avec lesquelles la bourgeoisie tunisienne a partie liée.

Le problème n’est pas seulement celui des masses pauvres tunisiennes. Il se pose de la même façon dans tous les pays qui ont été peu ou prou touchés par ce qu’on a nommé le Printemps arabe de 2011. Mais, sur la base d’une politique représentant leurs intérêts de classe, les travailleurs et les masses pauvres de Tunisie peuvent trouver des dizaines de millions d’alliés au sein des populations des autres pays du Maghreb, d’Égypte, et au-delà de tout le Moyen-Orient.

20 février 2018