Capitalisme vert : le profit labellisé écolo

Le One Planet Summit s’est tenu à Paris le 12 décembre dernier. Deux ans après la COP 21, et six mois après l’annonce par Trump du retrait des États-Unis des accords de Paris qui en étaient sortis, cette réunion internationale était l’occasion pour Macron de jouer les grands chefs d’orchestre des nations.

Alors que Donald Trump promettait la grandeur retrouvée à l’Amérique avec son slogan « Make America great again », Macron jurait de relever la Terre entière, en proclamant : « Make the planet great again ».

Se présentant comme l’anti-Trump, Macron serait un président jeune, donc écolo, conscient qu’il est de ne pas « avoir de planète B ». Il a paradé au dernier sommet de Paris, au milieu d’une brochette de chefs d’État, de patrons de grands groupes et autres multimilliardaires prêts à lâcher quelques millions pour la cause environnementale, non sans la petite touche glamour apportée par la présence de quelques stars du cinéma. Ce sommet a surtout été l’occasion de toute une campagne sur l’engagement des entreprises dans l’économie verte.

L’environnement, argument de vente

Le capitalisme se donne du mal pour se repeindre en vert. Et s’il est nuisible à l’environnement, l’environnement peut lui devenir profitable, du moins en tant qu’argument de vente. C’est ce qu’on appelle le green washing, littéralement « lavage vert », qui consiste, pour les trusts les plus pollueurs, à redorer, ou plutôt reverdir leur image en faisant étalage de préoccupations environnementales. Et cela ne date pas d’hier !

L’actuel ministre de la Transition écologique, Nicolas Hulot, figure parmi les premiers de ces magiciens s’attachant à verdir l’image des plus grands pollueurs. Il y a un peu moins de trente ans, en 1990, alors qu’il jouait les aventuriers à la télé dans l’émission Ushuaïa, Hulot créa la fondation Ushuaïa, devenue cinq ans plus tard la fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme. Le slogan associé à l’émission sonnait comme une promesse : « Bienvenue dans un monde que nous contribuons à rendre meilleur ». Il était paraphé par les plus improbables des bienfaiteurs de l’environnement, du trust de la chimie Rhône-Poulenc, au cimentier Lafarge, sans oublier le bétonneur Bouygues propriétaire de TF1 où l’émission était diffusée, en passant par Saint-Gobain, Vinci, Procter & Gamble et bien d’autres.

Pour ne donner qu’un exemple, Rhône-Poulenc, ancêtre de l’actuel groupe Aventis, fut l’un des propriétaires de l’usine chimique Cellatex, petite entreprise de 153 salariés à Givet, dans les Ardennes, qui parvenait tout de même à occuper la première place au hit-parade des usines les plus polluantes du pays pour les rejets de zinc, la deuxième pour les hydrocarbures. Malgré les recommandations, timides il est vrai, des pouvoirs publics pour doter l’usine d’une station d’épuration, les propriétaires successifs de Cellatex, dont Rhône-Poulenc donc, ne donnèrent jamais suite. Bizarrement, personne ne s’en émut avant 2000, quand les ouvriers de cette usine, en lutte contre leur licenciement, déversèrent de l’acide dans la rivière voisine. Ils furent accusés d’être des irresponsables, des voyous inconscients, alors que les 3 500 litres versés représentaient bien moins que les rejets hebdomadaires habituels de l’usine.

Aucun des grands groupes labellisés Ushuaïa ne prit à l’époque un quelconque engagement de produire autrement ou plus vert. Les choses ont-elles changé aujourd’hui, alors que, des couches pour bébé aux lessives, en passant par les fournisseurs d’énergie, tout le monde y va de son argument écoresponsable, écodurable, etc. ?

Non, bien entendu. Les grands groupes capitalistes peuvent tout à fait provoquer des catastrophes environnementales tout en consacrant une infime part de leurs profits à des projets ou des expositions écologiques. Le constructeur automobile Volkswagen, par exemple, finança en 2015 une exposition consacrée aux dangers du réchauffement climatique. Quelques mois plus tard éclatait le dieselgate, scandale provoqué par un logiciel truquant le résultat des performances antipollution des moteurs diesel. On n’a pas tardé à apprendre que ce scandale concerne en fait l’ensemble des constructeurs automobiles.

Vertes finances

Parmi les 91 grandes entreprises françaises ayant solennellement déclaré s’engager pour le climat au cours du Climate Financial Day qui a précédé le sommet de Paris de décembre dernier, on trouve les constructeurs automobiles français, PSA et Renault, mais aussi Bouygues, et un groupe aussi écologique que Total.

Cet engagement laisse rêveur, même si Jean-Pascal Tricoire, PDG du groupe Schneider Electric et pilier du business vert, assure que « ce qui est bon pour la planète est bon pour le business ». Les entreprises signataires des engagements à faire de l’économie verte ont bien compris que mettre en avant la préoccupation pour la planète pouvait effectivement être bon pour le business, dans la mesure où ces investissements verts ne les engagent… à rien !

Filiale de la Caisse des dépôts, Novethic attribue des labels à des « fonds d’investissement responsables » qui seraient des « gages de qualité reconnus dans toute l’Europe ». Avec le label Best in class de Novethic, l’investisseur soucieux de l’avenir de la planète est paraît-il assuré de choisir « les entreprises d’un secteur d’activité donné ayant les meilleures pratiques de développement durable ». En clair, si le fonds n’exclut aucun secteur, y compris les plus polluants, il certifie qu’il a choisi les entreprises de ces secteurs « qui traitent le mieux leurs salariés et polluent le moins ». Derrière ces formules vagues, aucun critère très précis à respecter. Au mieux quelques recommandations tout aussi floues, telles qu’« assurer un accès à la formation » de ses salariés, voire ridicules comme « la promotion du tri sélectif dans les bureaux »… Ainsi, une entreprise polluante incitant ses salariés à apporter leur propre tasse à café au bureau pour éliminer les gobelets plastiques jetables peut figurer parmi les entreprises présentées comme polluant le moins !

Ces produits financiers labellisés Best in class sont proposés par les grands groupes de la banque et de la finance, comme BNP Paribas, Allianz, AXA ou AG2R la Mondiale. Celui de BNP Paribas répond au doux nom de Agipi monde durable. Avec des engagements qui n’engagent à rien et aucune contrainte, voilà un « monde durable » dans lequel n’importe quel requin de la finance s’épanouira !

Avec le label Best in universe, Novethic propose le haut de gamme de l’investissement éthique pour la planète et pour les hommes. L’un des fonds, labellisé Diamant bleu responsable, s’engage à ne pas investir dans des entreprises ayant procédé à des licenciements sans accompagnement ces trois dernières années, ni dans celles dégradant l’environnement et pas davantage dans celles ayant été mises en cause dans des infractions avérées aux droits de l’homme. Dans son portefeuille d’actions, on trouve des entreprises comme Veolia, qui a fait sa fortune sur la privatisation d’une ressource aussi indispensable que l’eau, ou Carrefour SA, dont le plan de suppressions d’emplois risque de priver de travail plus de 5 000 personnes, entre suppressions de postes dans les bureaux, cessions de magasins et mises en gérance !

Des labels écologiques qui n’écornent pas les profits

La finance est le dernier en date des secteurs à se couvrir de labels verts qui ne garantissent rien quant à l’avenir de la planète mais permettent aux entreprises de faire mine de s’en préoccuper. D’autres labels fleurissent dans tous les secteurs d’activité.

Le reportage de l’émission Cash Investigation consacré au coton et diffusé le 28 novembre 2017 sur France 2 en a donné un exemple frappant avec le label BCI, Better cotton initiative, qui orne de plus en plus de vêtements de grandes marques internationales, censées utiliser un « coton responsable ». L’opération a été lancée notamment par Ikea, firme connue pour avoir utilisé le travail forcé des prisonniers en Allemagne de l’Est ou le travail des enfants et pour s’en être excusée, finançant même des ONG luttant contre l’exploitation des enfants comme gage de sa bonne foi.

Les 70 pages assez obscures qui définissent le coton BCI indiquent des recommandations presque aussi floues que celles des labels de la finance verte. Au cours du reportage de Cash investigation, on pouvait voir la directrice de Better cotton initiative, Lena Staafgard, mise devant un tee-shirt au label BCI, expliquer tout d’abord que son label « ne regarde pas ce qu’il y a dans le tee-shirt » car « ce qui compte pour les agriculteurs, c’est d’avoir accès à la formation pour réduire leur impact environnemental ». Une prétendue formation consistant à se couvrir le nez d’un simple mouchoir avant de manipuler les pesticides.

Mieux encore, la directrice finissait par expliquer : « Ce tee-shirt a probablement été produit avec n’importe quel coton, mais par une marque qui s’engage à réduire l’impact environnemental ! » Et effectivement, non seulement le label « responsable » ne garantit aucunement que les sols et les agriculteurs sont à l’abri des pesticides, mais il suffit à une entreprise d’en acheter une quantité infime, mélangée ensuite à du coton sans étiquette verte, pour que toute sa production soit estampillée coton responsable !

Et on pourrait multiplier les exemples. La « haute qualité environnementale » et l’étiquette « ville durable » permettent aux Bouygues et autres Eiffage de continuer à produire du béton sans être trop regardants quant à la provenance du sable ou à l’utilisation de l’eau, sans même parler des conditions de travail des salariés. Il suffit de pouvoir vanter l’existence d’un toit végétalisé ou d’un système de récupération des eaux de pluie pour arroser les jardins d’une résidence, et voilà l’ensemble décrété « développement durable ». Quant aux écoquartiers particulièrement en vogue ces derniers temps, censés entre autres favoriser un habitat performant en matière de dépenses énergétiques, leurs habitants se retrouvent parfois avec des factures de gaz ou d’électricité plus importantes que celles de l’habitat traditionnel ! C’est le cas du quartier le Hameau de Plantoun à Bayonne, où les malfaçons dues aux économies faites par les constructeurs ont transformé les maisons écolos en passoires énergétiques dont les planchers s’effondrent sous les pas de leurs habitants !

Une question de mode de vie, ou d’organisation sociale ?

Les postures des chefs d’État au chevet de la planète sont aussi anciennes que les grands-messes sur l’écologie. En 2002 déjà, Chirac avait fait forte impression avec son discours au sommet de la Terre à Johannesburg, où il déclarait gravement : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. »

Aujourd’hui, c’est au tour du grand patronat de se répandre en déclarations d’intention vertes. Celles-ci ne servent pas seulement de caution écologique aux pollueurs. Elles ont aussi pour but de présenter la préservation de l’environnement comme le résultat d’un choix que chacun, simple particulier ou industriel, consommateur ou gros actionnaire, peut et doit faire de la même manière.

Mais, s’il est vrai que l’humanité entière est concernée par la dégradation de l’environnement et par l’avenir de la planète, elle n’en est pas collectivement responsable de la même manière. Expliquer que « chacun peut faire un geste », que « nous devons tous changer nos habitudes », c’est mettre un trait d’égalité entre le particulier qui oublie d’éteindre la lumière en quittant une pièce et les firmes de l’automobile qui truquent les résultats des taux de pollution de leurs moteurs diesel.

Quel choix ont les travailleurs habitant les banlieues les moins bien desservies en transports en commun ou les villages les plus éloignés des centres-villes, où les logements sont plus abordables, si ce n’est de prendre la voiture pour aller travailler, pour aller faire les courses, emmener les enfants chez le médecin ou à l’école ?

Comment se passer des énergies les plus polluantes ou simplement les économiser lorsqu’on loue un logement mal isolé ou équipé d’une vieille chaudière peu performante ?

Et, en admettant qu’un consommateur ait les moyens de réduire son empreinte écologique en prenant toutes les décisions que la publicité lui indique comme écoresponsables, rien ne garantit que cette vertueuse conduite préservera l’environnement. On entend par exemple beaucoup parler ces derniers temps des terres rares. L’extraction de ces métaux des minerais qui les contiennent se fait actuellement par des procédés extrêmement polluants. Le néodyme, l’un de ces métaux, est nécessaire à la fabrication des batteries des voitures électriques ou à celle des générateurs des éoliennes offshore... qui nous sont vantées comme des solutions aux problèmes de réchauffement climatique !

Les campagnes expliquant que les choix de vie et de consommation sont à l’origine de tous les maux de planète négligent sciemment le fait que les consommateurs n’ont aucun pouvoir de décision sur les choix et les orientations des grands groupes industriels. Ceux-ci prennent leurs décisions en fonction du profit, y compris lorsqu’ils se lancent dans des productions vertes. Au mieux, les consommateurs peuvent choisir de se fier à une étiquette verte qui ne préservera pas davantage l’environnement mais pèsera plus lourd sur leur porte-monnaie !

Même le consommateur bio n’a aucune garantie qu’en payant plus cher il permettra aux sols et aux agriculteurs d’échapper aux produits toxiques. Plusieurs enquêtes, dont celle de l’association Générations futures, fin 2016, ont montré que certaines céréales bio n’avaient de bio que l’étiquette et le prix plus élevé qui va avec. Une autre enquête, sur les carottes cette fois, effectuée par France 3 en octobre dernier, a révélé des traces de produits phytosanitaires, pourtant interdits en agriculture biologique, présentes en quantité plus importante dans des carottes bio à 2,10 euros le kilo que dans celles, non bio, à 0,85 euro le kilo ! C’est que le marché bio est en forte expansion, la demande étant alimentée par les différents scandales alimentaires : de quoi attirer les convoitises et pousser des entreprises plus ou moins regardantes à investir dans ce secteur.

Le communisme, avenir de la planète et de l’humanité

L’économie capitaliste est parvenue à ce résultat paradoxal d’avoir permis un bond en avant gigantesque des sciences et des techniques, qui dotent l’humanité des outils les plus performants pour résoudre ses problèmes, tout en conservant un mode de production et de propriété qui prive la grande majorité des hommes de ces ressources et de ces possibilités et les condamne à la catastrophe sociale, avant même la catastrophe écologique qu’on nous prédit. Oui, l’humanité doit faire face à de multiples problèmes pour garantir son avenir et celui de la planète. Elle doit trouver des solutions aux conséquences du réchauffement climatique, gérer rationnellement l’ensemble des ressources de la planète, veiller à ce que l’ensemble des hommes ait accès à l’eau, à une nourriture saine, lutter contre la déforestation et l’érosion des sols qu’elle entraîne, etc.

Aucune solution pour la planète n’est compatible avec la course aux profits immédiats qui caractérise le capitalisme. Bouygues pourra continuer son programme « un arbre, un logement », avec lequel il promet de planter un arbre au Pérou à chaque vente de logement, il n’en demeurera pas moins l’un des pollueurs de la planète !

Au-delà de leurs pitoyables mascarades vertes et au-delà des responsabilités dans la dégradation de l’environnement des grands groupes, ces capitalistes sont les héritiers d’un système économique qui, au cours de ses deux siècles d’histoire, a détruit des régions entières, a mis le monde à feu et à sang, a imposé le joug de sa domination aux peuples de toute la planète et son exploitation à l’ensemble des travailleurs, toujours au nom des intérêts immédiats et privés de la bourgeoisie. Attendre d’eux une quelconque prise de conscience quant aux intérêts généraux de l’humanité est absolument vain.

La solution ne réside pas plus dans la nouvelle version du malthusianisme mise en avant par certains courants écologistes et décroissants. Ceux-ci ne vont pas toujours jusqu’à prôner la limitation de la population, mais celle, plus ou moins drastique, de la consommation. Dans un monde où les trois quarts de l’humanité n’ont qu’un accès réduit à l’eau potable, à l’électricité, au logement, à l’éducation et à la culture, et où un homme sur cinq n’y a pas accès du tout, ces idées réactionnaires reflètent tout l’individualisme, toute l’étroitesse d’esprit de la petite bourgeoisie des pays riches, qui se considère héroïque parce qu’elle renonce à la voiture dans certaines métropoles pourvues de transports en commun performants et de pistes cyclables !

Se préoccuper de l’état des ressources de la planète, et même du sort des ours polaires menacés par le réchauffement climatique, est légitime. Mais il est illusoire de penser que cette question trouvera une solution dans le cadre de l’économie de marché capitaliste où tout, même l’écologie, devient marchandise, source de profit potentiel et où rien, ni les populations englouties dans les inondations catastrophiques au Bangladesh et ailleurs, ni les ours polaires qui dépérissent sur la banquise, n’a de valeur si ce n’est marchande.

En leur temps, Marx et Engels se préoccupaient de la nature. Marx travaillant au Capital, dans lequel il consacre de longs passages au développement de l’agriculture, constatait : « La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillissent toutes richesses : la terre et le travailleur. »

Le capitalisme ne peut pas poser le problème de la production et de l’échange de marchandises en termes d’économies, de rationalisation des transports, de consommation énergétique. Il faudrait pour cela planifier la production et les lieux de production, et le faire en fonction des besoins de l’humanité et pas en fonction du marché. Par nature, le capitalisme ne permet aucune planification rationnelle, à l’échelle de l’ensemble de l’humanité et pour répondre à ses besoins.

Cela, c’est le fondement d’une organisation économique et sociale communiste. Et c’est bien elle qui permettrait de résoudre les problèmes sociaux et écologiques qui frappent l’humanité.

18 février 2018